mercredi 11 octobre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de La Réunion |
| Section | Tribunal Administratif de La Réunion |
| N° Dossier | TA101-2100982 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre bis |
| Avocat requérant | AVRIL FRANCOIS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 juillet 2021 et 14 janvier 2022, la société d'assurances I.A.R.D.T (Incendies, Accidents, Risques Divers et Techniques) Prudence Créole et la société anonyme (SA) Groupe Caillé, représentées par Me Avril, demandent au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à verser à la société Prudence Créole la somme de 949 043 euros, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts à compter du 16 juillet 2019 ;
2°) de condamner l'Etat à verser à la SA Groupe Caillé la somme de 900 euros ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à verser à la société Prudence Créole.
Elles soutiennent que :
- l'Etat est responsable, sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure, des dommages causés, le 18 novembre 2018, à la concession automobile Peugeot, exploitée par la SA Groupe Caillé, située dans la commune du Port ;
- la Prudence Créole est subrogée dans les droits de son assurée à qui elle a versé la somme de 949 043 euros ;
- la somme de 900 euros, correspondant au montant de la franchise, est restée à la charge de la société Groupe Caillé.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 1er décembre 2021 et 13 septembre 2022, le préfet de La Réunion conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la requête est tardive ;
- les conclusions présentées par la Prudence Créole en tant qu'elles portent sur une somme supérieure à 949 043 euros sont irrecevables ;
- les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Felsenheld, premier conseiller,
- les conclusions de M. Sauvageot, rapporteur public,
- et les observations de M. A, représentant le préfet de La Réunion.
Considérant ce qui suit :
1. Le 18 novembre 2018, la concession automobile Peugeot située au n° 2 du chemin des Anglais dans la commune du Port, exploitée par la société Groupe Caillé, a été la cible de jets de pierres et de cocktails Molotov ayant conduit à la destruction et à la dégradation de biens appartenant à la concession. La société Prudence Créole, assureur de la SA Groupe Caillé, a indemnisé cette dernière au titre de sa garantie contractuelle. Imputant ces dommages à des débordements commis en marge du mouvement dit B jaunes ", la société Prudence Créole, subrogée dans les droits de son assurée, demande au tribunal, par la présente requête, de condamner l'Etat, sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure, à lui verser la somme de 949 043 euros. Par la même requête, le Groupe Caillé demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une somme de 900 euros correspondant au montant de la franchise restée à sa charge.
Sur les fins de non-recevoir opposées en défense :
2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ". Aux termes de l'article R. 421-5 du même code : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ".
3. Il résulte du principe de sécurité juridique que le destinataire d'une décision administrative individuelle qui a reçu notification de cette décision ou en a eu connaissance dans des conditions telles que le délai de recours contentieux ne lui est pas opposable doit, s'il entend obtenir l'annulation ou la réformation de cette décision, saisir le juge dans un délai raisonnable, qui ne saurait, en règle générale et sauf circonstances particulières, excéder un an. Toutefois, cette règle ne trouve pas à s'appliquer aux recours tendant à la mise en jeu de la responsabilité d'une personne publique qui, s'ils doivent être précédés d'une réclamation auprès de l'administration, ne tendent pas à l'annulation ou à la réformation de la décision rejetant tout ou partie de cette réclamation mais à la condamnation de la personne publique à réparer les préjudices qui lui sont imputés. La prise en compte de la sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause indéfiniment des situations consolidées par l'effet du temps, est alors assurée par les règles de prescription prévues par la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics.
4. Par un courrier du 16 juillet 2020, reçu le 17 juillet 2020, la société SAAR intermédiaire d'assurance, mandataire de la société Prudence Créole, a adressé au préfet de La Réunion une demande indemnitaire préalable tendant au versement de la somme de 949 943 euros en réparation des dommages subis, le 18 novembre 2018, par son assurée la société Groupe Caillé. Le préfet de La Réunion n'a pas accusé réception de cette demande et ne l'a pas rejetée expressément. Dans ces conditions, le délai de recours de deux mois prévu par l'article R. 421-1 du code de la justice administrative n'ayant pas couru, la fin de non-recevoir opposée par le préfet de La Réunion doit être écartée. En outre, il résulte de ce qui a été dit au paragraphe 3 que la règle du délai raisonnable d'un an ne trouve pas à s'appliquer aux recours tendant à la mise en jeu de la responsabilité d'une personne publique. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête, opposée par le préfet de La Réunion, doit être écartée.
5. En second lieu, le préfet de La Réunion fait valoir que la demande indemnitaire préalable, reçue le 17 juillet 2020, porte sur une somme supérieure au montant de la créance subrogatoire de la société Prudence Créole. Il en déduit que les conclusions de la société Prudence Créole sont irrecevables en tant qu'elles portent sur une somme supérieure au montant de la créance subrogatoire à savoir 949 043 euros. Toutefois, outre qu'il ressort de la requête que la société Prudence Créole limite sa demande à 949 043 euros, ces considérations, qui ont trait au montant du préjudice subi par la société Prudence Créole, et donc au bien-fondé de sa demande, sont sans influence sur la recevabilité des conclusions de la requête et doivent être écartées.
Sur la responsabilité de l'Etat :
6. Aux termes de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure : " L'Etat est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens. / () ". L'application de ces dispositions est subordonnée à la condition que les dommages dont l'indemnisation est demandée résultent de manière directe et certaine de crimes ou de délits déterminés commis par des rassemblements ou des attroupements précisément identifiés. Ces dispositions ne trouvent pas à s'appliquer lorsque les crimes ou délits à l'origine des dommages ont été commis par un groupe constitué et organisé à seule fin de commettre des délits.
7. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'enquête établi par un enquêteur privé pour le compte de la société d'assurances, que le rond-point du Sacré Cœur, ainsi que, dans une moindre mesure, celui situé devant le chemin des Anglais, au milieu desquels se situe la concession automobile du Groupe Caillé, ont été occupés toute la journée du 18 novembre 2018 par plusieurs centaines de manifestants appartenant au mouvement dit B jaunes ". Vers 22h10 des jets de pierres ont atteint la concession et vers 22h25 des cocktails Molotov ont été jetés dans l'enceinte de la concession occasionnant un important incendie. Ces projectiles ont causé la dégradation et la destruction de quatre-vingt-douze véhicules neufs et d'occasion ainsi que des vitrines de la concession et du local d'accueil des clients. Il résulte de l'instruction que les dégradations en cause sont survenues concomitamment au rassemblement B jaunes " constitué sur les deux ronds-points situés à proximité immédiate de la concession ou, à tout le moins, dans le prolongement de celle-ci. Par suite, en l'absence de tout élément précis et circonstancié apporté par le préfet de La Réunion, notamment de procès-verbaux de police, de nature à établir que les dommages auraient été le fait de groupes isolés et organisés dans le seul but de commettre des délits et, dès lors que la préméditation des actes délictueux ne peut se déduire du seul usage de cocktails Molotov dont la confection est artisanale, voire sommaire, la responsabilité sans faute de l'Etat doit être engagée sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure.
Sur l'évaluation des préjudices :
8. Aux termes de l'article L. 121-12 du code des assurances : " L'assureur qui a payé l'indemnité d'assurance est subrogé, jusqu'à concurrence de cette indemnité, dans les droits et actions de l'assuré contre les tiers qui, par leur fait, ont causé le dommage ayant donné lieu à la responsabilité de l'assureur. / () ".
9. D'une part, il résulte de l'instruction que les faits délictuels commis le 18 novembre 2018 ont causé, ainsi qu'il a été dit au point 7, notamment la destruction par incendie et la dégradation par jets de pierres de quatre-vingt-douze véhicules automobiles, la détérioration de l'enrobé du parc de stationnement de la concession par incendie, la destruction et la détérioration de vitrines du hall d'exposition, ainsi que du local d'accueil client des véhicules d'occasion et la découpe du grillage par les pompiers dont l'intervention a dû être réalisée à partir de la route nationale n°1 (RN 1) et non par l'entrée de la concession située chemin des Anglais pour des raisons de sécurité liées aux jets de galets. Il ressort du rapport d'expertise établi par la société Polyexpert pour le compte de l'assureur que le coût du remplacement des vitrages s'élève à 10 028 euros, que les réfections liées aux aménagements détériorés, et notamment à l'enrobée, s'élèvent à 40 036 euros, que la valeur des véhicules détruits ou détériorés s'élève à 852 729 euros et que les frais liés au traitement des déchets, au gardiennage et aux frais d'huissier s'élèvent à 47 123 euros. Compte tenu du montant de la franchise restant à la charge de la société Groupe Caillé, la Prudence Créole a versé à son assuré une somme de 949 043 euros. La société Prudence Créole justifie d'une créance subrogatoire à hauteur de cette somme.
10. D'autre part, il résulte de l'instruction que la somme de 900 euros est restée à la charge du groupe Caillé au titre de la franchise.
11. Il résulte de tout ce qui précède que la société Prudence Créole est fondée à demander au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une somme de 949 043 euros et la société Groupe Caillé à obtenir le versement d'une somme de 900 euros au titre de la réparation de l'intégralité de son préjudice.
Sur les intérêts et la capitalisation annuelle des intérêts :
12. La somme de 949 043 euros portera intérêts au taux légal à compter du 17 juillet 2020, date de réception de la demande indemnitaire préalable, eux-mêmes capitalisés à la date à laquelle il était dû plus d'une année d'intérêts et à chaque échéance annuelle ultérieure.
Sur les frais liés à l'instance :
13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à la société d'assurances Prudence Créole d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la société Prudence Créole la somme de 949 043 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 17 juillet 2020. Les intérêts échus à la date du 17 juillet 2021 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 2 : L'Etat est condamné à verser à la société Groupe Caillé la somme de 900 euros.
Article 3 : L'Etat versera à la société Prudence Créole la somme de 1 500 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société d'assurances Prudence Créole, à la société anonyme Groupe Caillé et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet de La Réunion.
Délibéré après l'audience du 18 septembre 2023, à laquelle siégeaient :
- M. Bauzerand, président,
- M. Felsenheld, premier conseiller,
- Mme Beddeleem, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 octobre 2023.
Le rapporteur,Le président,
R. FELSENHELDCh. BAUZERAND
Le greffier,
D. CAZANOVE
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
P/La greffière en chef,
Le greffier,
D. CAZANOVE
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609
Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163
Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.
01/06/2026