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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2101123

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2101123

vendredi 26 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2101123
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantPARAVEMAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 31 août et 27 décembre 2021 et 3 février 2022, Mme E D veuve C, représentée par Me Richard, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire (CHU) de La Réunion à lui verser une somme de 478 551,73 euros :

2°) de mettre à la charge de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux (ONIAM) une somme de 53 153,3 euros au titre de la solidarité nationale ;

3°) de mettre à la charge du CHU de La Réunion et de l'ONIAM une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le CHU de La Réunion a commis des fautes dans la prise en charge postopératoire de son mari concernant le diagnostic et le traitement de la complication intra-abdominale et de l'infection péritonéale dont il était atteint ;

- l'ONIAM est tenu prendre en charge, au titre de la solidarité nationale, les conséquences de l'accident médical consistant en l'incarcération d'une anse grêle sur les berges de la prothèse avec perforation ;

- les préjudices subis elle et son mari sont imputables au CHU de La Réunion à hauteur de 90% et à l'ONIAM pour 10% ;

- au titre des souffrances endurées par M. C, le CHU de La Réunion devra lui verser la somme de 72 000 euros et l'ONIAM la somme de 8 000 euros ;

- au titre de la perte de chance de survie évaluée à 95%, le CHU de La Réunion devra lui verser la somme de 216 684 euros et l'ONIAM la somme de 24 076 euros ;

- elle a subi un préjudice d'affection qui devra être indemnisé à hauteur de 27 00 euros pour le CHU de La Réunion et 3 000 euros par l'ONIAM ;

- elle a subi un préjudice économique et patrimonial lié à la perte de revenus sur les dix années qui suivent le décès de son mari qui devra être indemnisé à hauteur de 155 667,73 euros à la charge du CHU de La Réunion et 17 277,30 euros à la charge de l'ONIAM ;

- elle a subi un préjudice lié aux frais d'obsèques qui devra être indemnisé à hauteur de 7 200 euros à la charge du CHU de La Réunion et 800 euros à la charge de l'ONIAM.

Par des mémoires, enregistrés les 5 novembre et 3 décembre 2021, la caisse de prévoyance et de retraite du personnel de la société nationale des chemins de fer (CPRPSNCF), demande au tribunal :

1°) de condamner le CHU de La Réunion à lui verser la somme de 38 404,82 euros au titre des prestations qu'elle a versées pour son assuré social et ses ayants droits ;

2°) de mettre à la charge du CHU de La Réunion l'indemnité forfaitaire de gestion, ainsi que 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir qu'elle a exposé 8 010 euros au titre des dépenses de santé de M. C et 34 662,02 euros au titre de l'allocation décès versée à Mme C.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 novembre 2021, le 30 octobre 2023 et 20 mars 2024, le centre hospitalier universitaire (CHU) de La Réunion et la société hospitalière d'assurance mutuelle (SHAM), représentés par Me Chicaud, demande au tribunal de ramener les demandes de Mme C à de plus justes proportions et à ce que les demandes présentées par la CPRPSNCF soient rejetées.

Ils font valoir que :

- la requérante ne justifie pas de son préjudice économique ;

- la perte de chance de survie n'est pas indemnisable ;

- seuls les frais funéraires pourront être pris en charge ;

- la requérante ne justifie pas des frais de déplacement ;

- les dépenses de santé exposées par la CPRPSNCF ne sont pas imputables aux fautes du CHU de La Réunion ;

- l'allocation décès versée par la CPRPSNCF présente un caractère forfaitaire et non indemnitaire insusceptible d'ouvrir droit à un recours subrogatoire ;

- le signataire des mémoires de la CPRPSNCF ne justifie pas d'une délégation pour présenter des demandes au nom de la caisse.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 3 décembre 2021 et 18 février 2022, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux (ONIAM), représenté par Me Birot, conclut, à titre principal, au rejet des demandes présentées à son encontre et, à titre subsidiaire, à ce que la part des préjudices qui lui sont imputables soit limitée à 10% et à ramener les demandes de la requérante à de plus justes proportions.

Il fait valoir que :

- le dommage causé à M. C est uniquement imputable au CHU de La Réunion, dès lors qu'il n'y avait pas d'indication à opérer son éventration compte tenu de l'absence de gravité de celle-ci et de l'état du patient ;

- le dommage causé à M. C résulte également d'une faute du chirurgien dans la réalisation de l'acte chirurgical du 22 juin 2017, dès lors que celui-ci aurait dû voir que l'anse était mal positionnée et la dégager pour éviter de l'agrafer ;

- le CHU de La Réunion a commis une faute lors de l'intervention de reprise du 25 juin 2017, dès lors que le chirurgien aurait dû réaliser une stomie et non rétablir la continuité ;

- ces fautes engagent uniquement la responsabilité du CHU de La Réunion ;

- en tout état de cause, la perte de chance de survie n'est pas indemnisable ;

- la requérante ne justifie pas de son préjudice économique, des frais d'obsèques et des frais de déplacement.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le décret n°2010-1362 du 10 novembre 2010 relatif au régime de prévoyance du personnel de la Société nationale des chemins de fer français ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Felsenheld, premier conseiller,

- les conclusions de M. Sauvageot, rapporteur public,

- et les observations de Me Antelme, substituant Me Richard, représentant de Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, époux de Mme E D, né le 5 février 1963, était insuffisant rénale et dialysé. En septembre 2015, dans le cadre du traitement d'une maladie polykystique rénale et hépatique familiale, il a subi une ablation du rein droit. Dans les suites de cette opération, une éventration s'est produite sur l'incision de la fosse iliaque droite par laquelle a été extrait le rein. En mai 2017, il a été proposé à M. C la réalisation d'une cure d'éventration qui a eu lieu le 22 juin 2017 au centre hospitalier universitaire (CHU) de La Réunion. Lors de cette opération M. C a subi une perforation de l'intestin entrainant une péritonite, puis un choc septique à la suite duquel il est décédé le 26 juin 2017. Par la présente requête Mme E D demande au tribunal de condamner le CHU de La Réunion et l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux (ONIAM), à l'indemniser des préjudices consécutifs à la prise en charge de M. A C entre le 22 juin et 26 juin 2017.

Sur la recevabilité de l'intervention de la caisse de prévoyance et de retraite du personnel de la société nationale des chemins de fer (CPRPSNCF) :

2. Par une décision du 1er septembre 2021 le directeur de la CPRPSNCF a donné délégation à Mme F B, chef de l'unité contentieuse à la direction comptable et financière, pour signer les mémoires présentés par la caisse devant une juridiction. Par suite, le CHU de La Réunion n'est pas fondé à soutenir que les mémoires de la caisse sont signés par une personne n'ayant pas compétence pour ce faire.

Sur la responsabilité du CHU de La Réunion et l'engagement de la solidarité nationale :

3. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / () / II. - Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. / () ".

4. Si les dispositions du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique font obstacle à ce que l'ONIAM supporte au titre de la solidarité nationale la charge de réparations incombant aux personnes responsables d'un dommage en vertu du I du même article, elles n'excluent toute indemnisation par l'office que si le dommage est entièrement la conséquence directe d'un fait engageant leur responsabilité. Dans l'hypothèse où un accident médical non fautif est à l'origine de conséquences dommageables mais où une faute commise par une personne mentionnée au I de l'article L. 1142-1 a fait perdre à la victime une chance d'échapper à l'accident ou de se soustraire à ses conséquences, le préjudice en lien direct avec cette faute est la perte de chance d'éviter le dommage corporel advenu et non le dommage corporel lui-même, lequel demeure tout entier en lien direct avec l'accident non fautif. Par suite, un tel accident ouvre droit à réparation au titre de la solidarité nationale si ses conséquences remplissent les conditions posées au II de l'article L. 1142-1 et présentent notamment le caractère de gravité requis, l'indemnité due par l'ONIAM étant seulement réduite du montant de l'indemnité mise, le cas échéant, à la charge du responsable de la perte de chance, égale à une fraction du dommage corporel correspondant à l'ampleur de la chance perdue.

5. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport de l'expertise en date du 23 octobre 2019, diligentée par la commission de conciliation et d'indemnisation de La Réunion, que la perforation par incarcération d'une anse grêle sur les berges de la plaque posée lors de la cure d'éventration réalisée sur M. C le 22 juin 2017 ne résulte pas d'une maladresse du chirurgien, mais constitue une complication rare survenant dans moins de 1% des opérations. Contrairement à ce que soutient l'ONIAM en défense, il résulte de l'instruction que l'indication chirurgicale de cette cure était fondée dans le cas de M. C et que celui-ci ne présentait pas de prédisposition à être victime de cette perforation. En outre, aucun élément de l'instruction ne permet de conclure que le chirurgien aurait dû voir qu'il perforait l'intestin grêle durant l'intervention. Par suite, compte tenu des conséquences anormales de la cure d'éventration subie par M. C, au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et de leur caractère de gravité, Mme C, ayant droit de M. C, est fondée à soutenir que les préjudices consécutifs à l'opération du 22 juin 2017 doivent être pris en charge par l'ONIAM au titre de la solidarité nationale.

6. Toutefois, il résulte également de l'instruction que la prise en charge postopératoire de M. C par le CHU de La Réunion a été gravement défaillante dans la mesure où malgré les signes de péritonites, l'état de M. C a été traité dans un premier temps uniquement sous l'angle de l'embolie pulmonaire. En outre, le dossier médical de M. C ne retrace aucun examen abdominal sur les journées du 23 et 24 juin 2017. Enfin, le chirurgien viscéral de garde a ignoré à plusieurs reprises les alertes des médecins du service de réanimation quant au soupçon de complication infectieuse. En conséquence, M. C n'a été opéré, pour prendre en charge sa péritonite, que le 25 juin 2017 à 9h. Toutefois, cette opération s'est avérée tardive compte tenu de son état. Si au surplus, l'ONIAM ajoute à l'instance que le CHU de La Réunion a commis une faute lors de l'intervention de reprise du 25 juin 2017 dès lors que le chirurgien aurait dû réaliser une stomie et non rétablir la continuité digestive du patient, ces allégations ne sont pas corroborées par l'expertise médicale. Ainsi, compte tenu de ce qui précède, il y a lieu de retenir que les fautes du CHU de La Réunion ont fait perdre à M. C une chance de survie de l'ordre de 90%.

7. Il résulte de tout ce qui précède que les préjudices consécutifs à la prise en charge de M. C au CHU de La Réunion doivent être pris en charge par l'ONIAM à hauteur de 10% et par le CHU de La Réunion à hauteur de 90%.

Sur l'évaluation des préjudices :

8. En premier lieu, il résulte de l'expertise que les souffrances endurées par M. C doivent être estimées à 6/7. Compte tenu du délai écoulé entre l'opération et le décès de M. C, il en sera fait une juste appréciation en allouant à Mme C une somme de 18 000 euros.

9. En deuxième lieu, la perte de chance de survie n'est pas constitutive d'un chef de préjudice autonome indemnisable et la demande à ce titre ne peut qu'être rejetée.

10. En troisième lieu, il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection de Mme C, mariée depuis sept ans à la date du décès de son époux, en l'évaluant à 25 000 euros.

11. En quatrième lieu, il résulte de l'instruction que les revenus du foyer de M. et Mme C s'élevaient à 27 000 euros par an avant le décès de M. C, soit 18 900 euros après déduction de la part d'autoconsommation du défunt estimée à 30%. Mme C justifiant de 11 375 euros annuel de revenus après le décès de son mari, elle a subi une perte annuelle de revenus de 7 525 euros, soit 75 250 euros sur dix ans. Il y a lieu de déduire de cette somme le montant de l'allocation décès s'élevant à la somme de 34 662,02 euros versé par la CPRPSNCF. Par suite, le préjudice de Mme C relatif à la perte de revenus s'élève à 40 587,98 euros.

12. En dernier lieu, Mme C établit, par la production de factures, d'une créance de 4 170 euros au titre des frais d'obsèques de son mari. Il y a lieu de faire droit à la demande qu'elle présente à ce titre. En revanche, elle ne justifie pas avoir exposé 3 830 euros au titre de frais de déplacement.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la somme totale de 87 757,98 euros doit être allouée à Mme C. Compte tenu de ce qui a été dit au paragraphe 6, la somme de 8 775,79 euros sera mise à la charge de l'ONIAM et celle de 78 982,19 euros à la charge du CHU de La Réunion.

Sur les droits de la caisse de prévoyance et de retraite du personnel de la société nationale des chemins de fer (CPRPSNCF) :

14. En vertu des cinq premiers alinéas de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, les caisses de sécurité sociale peuvent demander la condamnation de la personne responsable de l'accident ou du décès à leur rembourser les sommes correspondantes aux prestations qu'elles ont versées en application du livre III de ce code du fait de l'accident ou du décès.

15. En premier lieu, il ne résulte pas de l'instruction que les dépenses de santé exposées par la caisse soient imputables aux fautes commises par le CHU de La Réunion, dès lors que la cure d'éventration réalisée chez M. C était justifiée par son état de santé.

16. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que la CPRPSNCF a versé une allocation décès à Mme C en vertu de l'article 4-2 du règlement général de prévoyance annexé au décret du 10 novembre 2010 relatif au régime de prévoyance du personnel de la SNCF. Cette prestation est équivalente à celle prévue par les articles L. 361-1 à L. 361-5 du code de la sécurité sociale. Elle doit donc être regardée comme une prestation prévue au livre III du code de la sécurité sociale. A l'instance la caisse justifie d'une créance de 34 662,02 euros. Compte tenu de la part du dommage imputable au CHU de La Réunion, il y a lieu de le condamner à verser à la caisse une somme de 31 195,81 euros.

17. En dernier lieu, le CHU de La Réunion versera à la CPRPSNCF une somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Sur les frais liés à l'instance :

18. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CHU de La Réunion le versement d'une somme de 2 000 euros à Mme C, en application de l'article L. 761-1 du code de la sécurité sociale. En revanche, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande présentée par la CPRPSNCF au titre de ces mêmes frais.

D E C I D E :

Article 1er : L'ONIAM versera à Mme C une somme de 8 775,79 euros.

Article 2 : Le CHU de La Réunion est condamné à verser à Mme C une somme de 78 982,19 euros.

Article 3 : Le CHU de La Réunion versera à la CPRPSNCF une somme 31 195,81 euros, ainsi qu'une somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 4 : Le CHU de La Réunion versera une somme de 2 000 euros à Mme C, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Les conclusions de la CPRPSNCF présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme E D veuve C, au centre hospitalier universitaire de La Réunion, à la CPRPSNCF et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux.

Délibéré après l'audience du 26 mars 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Bauzerand, président,

- M. Felsenheld, premier conseiller,

- Mme Beddeleem, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 avril 2024.

Le rapporteur,Le président,

R. FELSENHELDCh. BAUZERAND

Le greffier,

D. CAZANOVE

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