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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2101420

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2101420

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2101420
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantFRIBOURG SELARL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 28 octobre 2021, 5 avril 2022 et 22 septembre 2023, la SELARL Hirou, en sa qualité de liquidateur judiciaire de l'association " Centre d'animation et de ressources de l'information sur la formation - Observatoire régional emploi formation " (CARIF-OREF), représentée par Me Fribourg, demande au tribunal :

1°) de condamner la région Réunion et l'Etat solidairement à lui verser la somme de 3 188 945,65 euros correspondant à l'insuffisance d'actif de l'association CARIF-OREF ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat et de la région Réunion une somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'association CARIF-OREF doit être regardée comme une association transparente de la région Réunion et de l'Etat conjointement dès lors qu'elle a été créée à leur initiative, qu'ils en contrôlent effectivement l'organisation et le fonctionnement en tant que gestionnaires de fait et qu'ils lui fournissent la totalité de ses ressources par le versement de subventions ;

- la mauvaise gestion des ressources de l'association provenant exclusivement de subventions de la région Réunion et de l'Etat et ayant conduit à sa liquidation judiciaire constitue une faute de nature à engager leur responsabilité solidaire ;

- elle doit être indemnisée de la somme de 3 188 945,65 euros correspondant à l'insuffisance d'actif de l'association.

Par trois mémoires en défense, enregistrés les 4 février, 10 mai 2022 et 4 septembre 2023, la région Réunion, représentée par Me Midol-Monnet, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 5 000 euros soit mise à la charge de la SELARL Hirou au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- à titre principal, l'association ne peut être regardée comme transparente de l'Etat et de la région Réunion dès lors que seul l'Etat est à l'initiative de sa création, qu'ils ne contrôlent pas son organisation et son fonctionnement, qu'il s'agisse de la composition de ses organes dirigeants ou d'une direction de fait, et enfin qu'ils ne lui procurent pas l'essentiel de ses ressources, les subventions provenant en majorité du fonds social européen qui ne constituent pas des fonds propres ;

- à titre subsidiaire, si l'association doit être considérée comme transparente, seul l'Etat peut être considéré comme étant à l'initiative de sa création, contrôlant son organisation et son fonctionnement et lui procurant l'essentiel de ses ressources ;

- en tout état de cause, elle n'a commis aucune faute ayant contribué à la situation de liquidation judiciaire de l'association ;

- si des fautes de gestion ont été commises, seul l'Etat doit être tenu pour responsable de la cessation de paiement en raison de la suspension et du retrait de subventions nationales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2023, le préfet de la Réunion conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- à titre principal, l'association ne peut être regardée comme transparente de l'Etat et de la région Réunion dès lors qu'il est impossible de considérer qu'une personne publique particulière est à l'origine de sa création, qu'ils ne contrôlent pas son organisation et son fonctionnement, qu'il s'agisse de la composition de ses organes dirigeants ou d'une direction de fait, et enfin qu'elles ne lui procurent pas l'essentiel de ses ressources, les subventions provenant en majorité du fonds social européen qui ne constituent pas des fonds propres ;

- à titre subsidiaire, si l'association doit être considérée comme transparente, seule la région Réunion peut être considérée comme étant à l'origine de sa création, contrôlant son organisation et son fonctionnement et lui procurant l'essentiel de ses ressources ;

- en tout état de cause, elle n'a commis aucune faute ayant contribué à la situation de liquidation judiciaire de l'association.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Merlus,

- les conclusions de M. Sauvageot, rapporteur public,

- les observations de Mme A, représentant le préfet de La Réunion, et celles de Mme B, représentant la région Réunion,

- la SELARL Hirou n'étant ni présente ni représentée.

Considérant ce qui suit :

1. Le Centre d'animation et de ressources de l'information sur la formation (CARIF) et l'Observatoire régional emploi formation (OREF), associations respectivement créées en 1988 et 1990, se sont regroupées en 1993 pour former une seule association régie par la loi du 1er juillet 1901, dont l'objet, dans le dernier état de ses statuts, visait à être un centre de ressources de l'information sur la formation, mener une action d'animation auprès des organismes relais de l'information, être un lieu de valorisation des informations disponibles et d'élaboration d'instruments d'aide à la décision, d'observation et d'étude des relations emploi-formation et des spécificités locales et être un outil d'accompagnement des politiques publiques d'insertion et de formation professionnelles. Le tribunal de grande instance de Saint Denis, par un jugement du 18 juin 2019, a ouvert une procédure de liquidation judiciaire consécutive au constat de la cessation de paiement de cette association, et a désigné la SELARL Hirou, mandataire judiciaire, en qualité de liquidateur. Estimant l'Etat et la région Réunion responsables de cette situation, la SELARL Hirou a demandé, le 29 juin 2021, à la région Réunion et au préfet de La Réunion le versement de la somme de 3 188 945,65 euros en conséquence de leur gestion fautive de l'association CARIF-OREF, considérée comme structure transparente, en vue de combler l'insuffisance d'actifs de cette association. Par la présente requête, la SELARL Hirou demande la condamnation solidaire de la région Réunion et de l'Etat à lui verser cette somme en raison des préjudices subis.

2. Une personne privée créée à l'initiative de plusieurs personnes publiques dont l'une contrôle, seule ou conjointement avec l'autre, l'organisation et le fonctionnement et lui procure l'essentiel de ses ressources doit être regardée comme " transparente ".

3. S'agissant d'abord de l'initiative de sa création, il résulte de l'instruction que l'association CARIF-OREF, association régie par la loi du 1er juillet 1901 issue du regroupement, en 1993, du centre d'animation et de ressources de l'information sur la formation (CARIF) et de l'Observatoire régional emploi formation (OREF), a été créée à l'initiative de l'Etat, en collaboration avec la région Réunion et les partenaires sociaux.

4. S'agissant ensuite de l'origine de ses financements, il résulte de l'instruction que l'association est intégralement financée par des subventions versées par la région Réunion à hauteur d'environ 61% et par l'Etat à hauteur d'environ 33 % et que 67% de ces subventions proviennent du fonds social européen.

5. S'agissant enfin du contrôle de son organisation et de son fonctionnement, il ressort des statuts de l'association que si l'Etat et la région Réunion disposent de trois membres de droit chacun à l'assemblée générale et au conseil d'administration, ceux-ci sont minoritaires et ne disposent que d'une voix simple au sein de ces instances, qui comprennent trente-et-un membres au total, dont cinq représentants des organisations syndicales, cinq représentants des organisations syndicales de salariés, onze experts et utilisateurs de l'association et quatre personnalités qualifiées dont deux sont désignées par l'Etat et par la région. Il en ressort également que les postes de président, vice-président, secrétaire et trésorier du conseil d'administration, formant le bureau de l'association, ne peuvent revenir à un représentant de l'Etat et de la région, lesquels ne peuvent pas non plus être membres du comité d'audit pas plus qu'ils ne peuvent proposer le recrutement de salariés au conseil d'administration, seuls le président et le vice-président en ayant le pouvoir. En outre, le président du bureau, qui est également président du conseil d'administration et de l'assemblée générale, a voix prépondérante en cas de partage des voix. Ainsi, il ne ressort pas des statuts de l'association que l'Etat et la région Réunion en contrôleraient, seul ou conjointement avec l'autre, l'organisation et le fonctionnement.

6. La SELARL Hirou fait cependant valoir que même si l'Etat et la région Réunion ne dirigeaient pas l'association en apparence, ils en assuraient la direction effective de telle sorte qu'ils doivent être considérés comme dirigeants de fait. A l'appui de ses allégations, elle fait d'abord valoir, d'une part, que le rapport des administrateurs judiciaires sur le déroulement de la procédure de redressement judiciaire du 6 août 2018 prévoit que deux dispositifs employant une dizaine de salariés pourraient être repris directement par la région en vertu de son pouvoir de décentralisation et, d'autre part, que le jugement du 18 juin 2019 prévoit la reprise de l'association CARIF-OREF par l'association Réunion prospective compétence, laquelle émane de la région et de l'Etat qui en assurent le financement intégral à travers des subventions qui devaient revenir à l'association CARIF-OREF. Toutefois, la requérante ne produit aucun élément permettant de démontrer que l'association Réunion prospective compétence émanerait de la région et de l'Etat ni qu'ils en assureraient le financement intégral. En outre, ces circonstances ne sont pas de nature à établir que l'Etat et la région contrôlaient l'organisation et le fonctionnement de l'association CARIF-OREF. Pour démontrer que la direction effective de l'association était en réalité exercée par la région Réunion et par l'Etat, la SELARL Hirou soutient également qu'elle a été contrainte d'accepter une multiplicité de missions de la part de la région et de l'Etat qu'elle n'était pas en mesure de refuser afin de pouvoir bénéficier de subventions, lesquelles étaient vitales pour sa survie financière. Ainsi qu'il a été dit au point 4, l'association était intégralement financée par des subventions versées par l'Etat et la région. Il ressort du rapport d'audit d'août 2018 effectué par la direction des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi de la Réunion et la direction régionale des finances publiques de la Réunion que le mode de financement exclusif par subventions, les contrôles liés à leur attribution et la lourdeur de la procédure prévue par le fonds social européen ont contribué à l'endettement croissant de l'association ne permettant plus le paiement des dépenses courantes. Ce même rapport indique également que les difficultés financières de l'association sont notamment dues à la multiplicité des missions complémentaires qui lui ont été confiées par la région et par l'Etat et considérées comme vitales pour sa survie en raison de son besoin récurrent de trésorerie. Le rapport des administrateurs judiciaires énonce aussi que ces difficultés proviennent notamment de l'augmentation de la quote-part de financement par le fonds social européen et des retards dans le traitement des dossiers de subventions. Toutefois, si c'est bien le mode de financement de l'association provenant exclusivement de subventions qui a contribué à l'endettement de l'association et à la cessation de paiement, il ressort du rapport d'audit que la fragilité structurelle et fonctionnelle de l'association est notamment due à une gestion unilatérale du directeur qui a disposé d'une délégation de signature permanente pour l'ensemble des actes de gestion, sans réunion du bureau, à un conseil d'administration considéré comme une " simple chambre d'enregistrement " et à une absence de contrôle interne et de prise en compte des risques dans l'élaboration des budgets et de pilotage stratégique de l'activité, et ce malgré une demande de l'Etat et de la région, dès 2016, visant à mettre en place des dialogues de gestion préalables à la définition du budget prévisionnel. Ce même rapport indique que l'association n'a pas tiré les conséquences de ces difficultés financières dans sa programmation budgétaire en réduisant les charges locatives et de personnels mais a maintenu un rythme de dépenses sans sécurisation des recettes qui l'a conduit à la procédure de redressement judiciaire. En outre, comme le fait valoir le préfet en défense, si l'attribution des subventions se traduit par un contrôle des personnes publiques, ce contrôle s'effectuait seulement sur la base des documents produits et des rapports annuels des commissaires aux comptes, lesquels n'ont relevé aucune anomalie. S'agissant du fonds social européen, son versement intervenant en remboursement des dépenses éligibles présentées par l'association a posteriori de la réalisation du projet, le préfet soutient, sans être contesté, qu'au moment du conventionnement du projet, les pièces comptables présentées permettaient de confirmer la viabilité financière des projets et le service instructeur ne disposait donc pas d'éléments pour remettre en question ce point lors de l'instruction des demandes de financement. Par ailleurs, comme le fait valoir la région en défense, la décision d'un financement exclusif par subventions, en particulier par le biais du fonds social européen pour lequel ne sont éligibles que les actions engagées au titre de l'année antérieure alors que l'association ne disposait d'aucun fonds de roulement, revient à la direction de l'association qui n'a rien mis en œuvre pour bénéficier de ressources propres, alors que les statuts lui permettaient pourtant de diversifier ses ressources. Ainsi, il ne résulte pas non plus de l'instruction que l'Etat ou la région pourraient être considérés comme les dirigeants effectifs de l'association de telle sorte qu'ils puissent être regardés comme en contrôlant, seul ou conjointement avec l'autre, l'organisation et le fonctionnement.

7. Par suite, bien qu'elle ait été créée à l'initiative de l'Etat, avec la collaboration de la région Réunion, qui assuraient son financement intégral par le biais de subventions, lesquelles leur permettaient d'en contrôler l'attribution et de lui confier des missions, ils ne contrôlaient pas, seul ou conjointement avec l'autre, l'organisation et le fonctionnement de l'association. Dans ces conditions, l'association CARIF-OREF, qui disposait d'une autonomie organique et fonctionnelle et agissait en son nom et pour son propre compte, ne peut être qualifiée d'association " transparente ". La SELARL Hirou n'est dès lors pas fondée à rechercher l'engagement de la responsabilité de l'Etat et de la région Réunion au titre des fautes commises dans la gestion de l'association CARIF-OREF.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par la SELARL Hirou doivent être rejetées.

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat et de la région Réunion, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, la somme demandée par la SELARL Hirou au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la région Réunion présentées au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SELARL Hirou est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la région Réunion au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société d'exercice libéral à responsabilité limitée Hirou, en qualité de liquidateur judiciaire de l'association " Centre d'animation et de ressources de l'information sur la formation - Observatoire régional emploi formation " (CARIF-OREF), au préfet de la Réunion et à la région Réunion.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Khater, présidente,

M. Le Merlus, conseiller.

Mme Lebon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe du tribunal le 18 juin 2024.

Le rapporteur,

T. LE MERLUS

La présidente,

A. KHATER

La greffière,

E. POINAMBALOM

La République mande et ordonne au préfet de la Réunion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

P/la greffière en chef

La greffière,

E. POINAMBALOM

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