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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2101540

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2101540

mercredi 30 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2101540
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantVITAL-DURAND ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 25 novembre 2021, le 29 juin 2022 et le 6 septembre 2022, M. E D et Mme A F, représentés par Me Olivier, demandent au tribunal dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner le Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de La Réunion à verser la somme de 2 551 261,48 euros à M. D, assortie des intérêts au taux légal capitalisés, de laquelle sera déduite la somme de 40 000 euros, et, à titre subsidiaire, de déduire de la somme totale allouée la somme de 236 451 euros ;

2°) de condamner le CHU de La Réunion à verser la somme de 38 000 euros à Mme F, assortie des intérêts au taux légal capitalisés ;

3°) de mettre à la charge du CHU de La Réunion la somme de 8 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le CHU de La Réunion a commis une erreur fautive de diagnostic qui leur ouvre droit à réparation de leurs préjudices à hauteur de 80% ;

- la somme de 3 217 euros doit être allouée à M. D au titre des dépenses de santé actuelles restées à sa charge ;

- la somme de 3 120 euros doit lui être allouée au titre des frais divers correspondant aux honoraires des médecins conseils l'ayant assisté au cours de la procédure ;

- la somme de 38 369 euros doit lui être allouée au titre de l'assistance temporaire par une tierce personne ;

- la somme de 910 238,66 euros doit lui être allouée au titre des dépenses de santé permanentes et futures ;

- la somme de 769 699,22 euros doit lui être allouée au titre de l'assistance permanente par une tierce personne ;

- le préjudice lié à l'incidence professionnelle doit être évalué à 40 000 euros ;

- la demande au titre des frais de logement adapté est réservée ;

- la somme de 365 655,17 euros doit lui être allouée au titre des frais de véhicule adapté ;

- la somme de 691 834,78 euros doit lui être versée au titre de la perte de gains professionnels permanents et futurs, ou, à défaut, la somme de 455 383,78 euros ;

- le déficit fonctionnel temporaire doit être indemnisé à hauteur de 16 163 euros ;

- les souffrances endurées doivent être indemnisées à hauteur de 45 000 euros ;

- le préjudice esthétique temporaire doit être indemnisé à hauteur de 15 000 euros ;

- le déficit fonctionnel permanent doit être indemnisé à hauteur de 210 000 euros ;

- le préjudice d'agrément doit être indemnisé à hauteur de 15 000 euros ;

- le préjudice esthétique permanent doit être indemnisé à hauteur de 25 000 euros ;

- le préjudice sexuel doit être indemnisé à hauteur de 15 000 euros ;

- le préjudice d'établissement doit être indemnisé à hauteur de 25 000 euros ;

- la somme de 10 000 euros doit être versée à Mme F au titre de son préjudice d'affection et de ses troubles dans les conditions d'existence, ainsi que la somme de 8 000 euros au titre de son préjudice sexuel ;

- la somme de 20 000 euros doit être versée à Mme F au titre du préjudice d'affection et des troubles dans les conditions d'existence de ses deux enfants.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 3 mars 2022 et le 26 août 2022, le CHU de Saint-Denis de La Réunion et la Société Hospitalière d'Assurances Mutuelles (SHAM), représentés par Me Vital-Durand, demandent au tribunal de ramener les demandes des requérants à de plus justes proportions et à ce que la demande présentée par la caisse générale de la sécurité sociale de La Réunion (CGSSR) soit rejetée.

Ils font valoir que :

- la demande présentée au titre des dépenses de santé actuelles doit être rejetée, en l'absence de justificatifs, et, à titre subsidiaire, doit être réservée, en l'absence de détermination des frais pris en charge par l'organisme social, par la mutuelle ou par la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH) ;

- ils ne s'opposent pas à l'indemnisation des frais de médecins conseils ;

- l'indemnisation de l'assistance temporaire par une tierce personne doit être ramenée à un montant de 15 268 euros ;

- les demandes présentées au titre des dépenses de santé permanentes et futures doivent être rejetées ; à défaut, seule une seule prothèse est susceptible d'être indemnisée ;

- la demande présentée au titre de l'assistance permanente par une tierce personne doit être rejetée, en l'absence de justificatifs sur les aides et les prestations à déduire ;

- la demande présentée au titre de l'incidence professionnelle doit être rejetée, ou, à défaut, ramenée à 16 000 euros, sous réserve de déduction des aides perçues ;

- la demande présentée au titre des frais de logement adapté est réservée ;

- les frais de véhicule adapté doivent être indemnisés à hauteur de 98 497,10 euros ;

- la perte de gains professionnels futurs ne peut pas être indemnisée ;

- le déficit fonctionnel temporaire doit être indemnisé à hauteur de 4 287 euros ;

- les souffrances endurées doivent être indemnisées à hauteur de 24 000 euros ;

- le préjudice esthétique temporaire doit être indemnisé à hauteur de 7 520 euros ;

- le déficit fonctionnel permanent peut être indemnisé à hauteur de 126 768 euros ;

- le préjudice d'agrément peut être indemnisé à hauteur de 14 400 euros ;

- le préjudice esthétique permanent peut être indemnisé à hauteur de 14 400 euros ;

- le préjudice sexuel peut être indemnisé à hauteur de 4 000 euros ;

- le préjudice d'établissement ne peut pas être indemnisé ;

- le préjudice d'affection et les troubles dans les conditions d'existence de Mme F doivent être indemnisés à hauteur de 5 000 euros ;

- le préjudice d'affection et les troubles dans les conditions d'existence des enfants doivent être indemnisés à hauteur de 5 000 euros par enfant ;

- la demande d'indemnisation relative au préjudice sexuel de Mme F sera rejetée, ou, à défaut, sera limitée à 3 000 euros ;

- la demande présentée par la CGSSR est irrecevable, dès lors qu'elle n'a pas été présentée par un agent dûment habilité à cette fin ;

- à titre subsidiaire, la demande présentée par la CGSSR doit être rejetée au fond.

Par des mémoires, enregistrés les 20 janvier 2022, 31 mars 2022, 14 septembre 2022 et 20 août 2024, la caisse générale de la sécurité sociale de La Réunion (CGSSR) demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, de mettre à la charge du CHU de La Réunion la somme de 239 088,96 euros, au titre des frais de dépenses de santé actuelles exposés pour son assuré social, celle de 677 921,66 euros au titre des frais de dépenses de santé futures exposés pour son assuré social, et celle de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Par une ordonnance du 29 août 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 29 novembre 2022.

Par un courrier du 4 juillet 2024, le tribunal a demandé à la caisse générale de sécurité sociale (CGSS) de La Réunion de produire un relevé des débours ainsi qu'une attestation d'imputabilité actualisés.

Ces pièces ont été produites le 20 août 2024 et ont été communiquées.

Le CHU de La Réunion a présenté des observations sur ces pièces le 9 septembre 2024, qui ont été communiquées.

Un mémoire a été enregistré le 13 septembre 2024 pour le CHU de La Réunion et n'a pas été communiqué.

Un mémoire a été enregistré le 27 septembre 2024 pour la CGSS de La Réunion et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Beddeleem, conseillère,

- les conclusions de M. Ramin, rapporteur public,

- et les observations de Me Olivier, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. E D s'est rendu dans le service des urgences du Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de La Réunion, site de Saint-Denis, le 21 juillet 2016 en raison d'une douleur dans la fesse droite. Il lui a été diagnostiqué une douleur sciatique tronquée de typologie L5-S1. Un traitement anti-inflammatoire lui a été prescrit et il a été renvoyé chez lui le même jour. Le 28 juillet 2016, en proie à de vives douleurs, il se rend de nouveau aux urgences de l'hôpital, où il lui est diagnostiqué un érysipèle de la jambe droite et une encéphalopathie d'origine septique. Victime d'un choc septique causé par une fasciite nécrosante à streptococcus anginosus et escherichia coli, il est transféré en réanimation. Une intervention d'excision du tissu cutané, sous cutané et facial et une colostomie de décharges sont réalisées. M. D est transféré le 8 août 2016 au service des grands brûlés du CHU de La Réunion, site de Saint-Louis, où il est procédé le 12 août 2016 à une amputation au niveau du tiers distal de jambe, puis à plusieurs greffes de peau. M. D a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, qui a rendu deux avis les 6 novembre 2017 et 26 novembre 2019. Le 24 juillet 2018, la Société Hospitalière d'Assurances Mutuelles (SHAM), assureur du CHU de La Réunion, a accepté de verser une provision de 40 000 euros à M. D. Par une demande préalable reçue le 30 juillet 2021, M. D, sa compagne Mme F, ainsi que leurs deux enfants, ont demandé au CHU de les indemniser des préjudices subis du fait des dommages corporels causés à la suite de la prise en charge de M. D par le CHU le 21 juillet 2016. Par la présente requête, ils demandent au tribunal de condamner le CHU de La Réunion en réparation de leurs préjudices.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le CHU de La Réunion :

2. Aux termes de l'article L. 122-1 du code de la sécurité sociale : " () Le directeur général ou le directeur décide des actions en justice à intenter au nom de l'organisme dans les matières concernant les rapports dudit organisme avec les bénéficiaires des prestations, les cotisants, les producteurs de biens et services médicaux et les établissements de santé, ainsi qu'avec son personnel, à l'exception du directeur général ou du directeur lui-même. () / Le directeur général ou le directeur représente l'organisme en justice et dans tous les actes de la vie civile. Il peut donner mandat à cet effet à certains agents de son organisme ou à un agent d'un autre organisme de sécurité sociale. / () ". Aux termes de l'article R. 122-3 du même code : " () / Il peut déléguer, sous sa responsabilité, une partie de ses pouvoirs à certains agents de l'organisme. Il peut donner mandat à des agents de l'organisme en vue d'assurer la représentation de celui-ci en justice et dans les actes de la vie civile. / (). ".

3. Les mémoires produits pour la CGSSR ont été signés par Mme B C, responsable du service recours contre tiers, qui disposait d'une délégation pour ce faire en date du 8 mars 2019. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le CHU de La Réunion doit être écartée.

Sur la responsabilité :

4. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

5. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise en date du 16 septembre 2017 que lors de son premier passage aux urgences le 21 juillet 2016, il a été diagnostiqué par erreur à M. D une sciatique L5-S1 tronquée, alors que ce dernier souffrait en réalité d'une fasciite nécrosante. L'expert relève également qu'aucun examen biologique n'a été effectué lors de ce premier passage aux urgences. Dans ces conditions, cette erreur de diagnostic, à l'origine d'un retard de diagnostic de sept jours, constitue une faute de nature à engager la responsabilité du CHU de La Réunion.

Sur la perte de chance :

6. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter que ce dommage soit advenu. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

7. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise du 16 septembre 2017 que le retard de diagnostic a entraîné une perte de chance de 80% d'échapper aux dommages. Il y a lieu par suite d'appliquer un taux de perte de chance de 80% au montant des préjudices subis par le requérant.

Sur les préjudices de M. D :

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux :

S'agissant des préjudices temporaires :

Quant aux dépenses de santé actuelles :

8. En se bornant à produire un devis concernant l'achat d'un fauteuil roulant et en l'absence de production de factures acquittées, M. D n'établit pas avoir réellement exposé une somme pour l'achat dudit fauteuil, alors qu'il résulte par ailleurs de l'instruction qu'il utilise actuellement un fauteuil roulant en location. Par suite, il n'est pas fondé à demander une indemnisation au titre des dépenses de santé actuelles.

Quant aux frais divers :

9. Il résulte de l'instruction que M. D a exposé une somme totale de 3 120 euros pour être assisté dans le cadre des expertises médicales. Ces expertises ont été utiles pour la résolution du litige et la défense des intérêts du requérant. Par suite, M. D a droit au versement d'une somme de 3 120 euros.

Quant à l'assistance par une tierce personne temporaire :

10. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du 7 octobre 2019, que l'état de santé de M. D à la suite de sa fasciite nécrosante a nécessité une assistance par une tierce personne à raison de 5 heures par jour, 2 jours sur 7, sur la période du 8 février 2017 au 26 mai 2017, soit sur 31 jours. Il a ensuite nécessité une assistance 5 heures par jour, 7 jours sur 7, sur la période du 27 mai 2017 au 14 août 2018, à laquelle il faut soustraire les périodes d'hospitalisation du 3 au 13 novembre 2017, du 17 au 22 novembre 2017, du 19 mars au 21 mars 2018, du 30 mai 2018 et du 6 au 8 juin 2018. Ainsi, sur la période du 27 mai 2017 au 14 août 2018, il y a lieu de retenir que M. D a eu recours à une assistance par une tierce personne pendant 421 jours. Sur une base de 13 euros de l'heure, correspondant au taux horaire du SMIC brut chargé, et sur une base annuelle de 412 jours par an tenant compte des congés payés et des jours fériés, son préjudice s'établit à 2 272,92 euros sur la période du 8 février 2017 au 26 mai 2017 et à 30 867,72 euros sur la période du 27 mai 2017 au 14 août 2018, avant application du taux de perte de chance. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que M. D a renoncé à percevoir la prestation compensatoire de handicap. En outre, contrairement à ce que soutient le CHU, il n'y a pas lieu de déduire l'allocation adulte handicapé ni la majoration pour la vie autonome que perçoit l'intéressé. Par suite, il sera fait une exacte application de ce préjudice en fixant à 26 512,51 euros, après application du taux de perte de chance de 80%, la somme destinée à le réparer.

S'agissant des préjudices permanents :

Quant aux dépenses de santé permanentes et futures :

11. M. D, qui ne produit pas de factures acquittées, n'établit pas avoir déboursé des frais pour l'achat ou le renouvellement de son fauteuil roulant et de ses prothèses de la date de consolidation jusqu'à la date du jugement. Par suite, il n'y a pas lieu de lui verser une indemnisation au titre des dépenses de santé qui auraient été déboursées entre la date de consolidation et la date du jugement.

12. S'agissant des dépenses de santé futures, le rapport d'ergothérapie annexé à l'expertise du 16 septembre 2017 retient que M. D aura besoin d'acquérir un fauteuil roulant plus léger et plus actif ainsi que trois prothèses, dont une pour la vie quotidienne, une pour la course à pied, et une pour les activités " humides ", afin de pouvoir reprendre ses activités physiques antérieures. Toutefois, M. D, qui ne produit aucun justificatif permettant de démontrer l'exercice antérieur de la course à pied, ne démontre pas la nécessité d'acquérir une prothèse permettant la course à pied. En outre, il résulte du relevé des débours produit par la CGSS que cette dernière prévoit la prise en charge d'un fauteuil roulant et de deux prothèses. Ainsi, il ne résulte pas de l'instruction que M. D devra supporter un reste à charge au titre des dépenses de santé futures. Par suite, en l'état de l'instruction, ce chef de préjudice présente un caractère purement éventuel, et ne peut dès lors donner lieu à indemnisation.

Quant à l'incidence professionnelle :

13. Il résulte de l'instruction que M. D était maçon coffreur avant la survenue de l'accident médical. Compte-tenu de la circonstance qu'il ne pourra plus exercer son métier et de son déficit fonctionnel permanent évalué par l'expert à 60%, il sera fait une juste appréciation de l'incidence professionnelle en l'évaluant à 25 000 euros, soit 20 000 euros après application du taux de perte de chance.

Quant aux frais de logement adapté :

14. M. D indique, dans le dernier état de ses écritures, que sa demande au titre de ce poste de préjudice est réservée. Or, il n'appartient pas au juge administratif de donner acte des réserves. Par suite, ce chef de préjudice ne pourra qu'être écarté.

Quant aux frais de véhicule adapté :

15. Il résulte de l'instruction que M. D, qui ne produit pas de factures acquittées, n'établit pas avoir déboursé des frais de véhicule adapté de la date de consolidation jusqu'à la date du jugement.

16. Toutefois, il résulte du rapport d'ergothérapie annexé au rapport d'expertise du 16 septembre 2017 que M. D disposait, avant l'accident, d'une voiture à boîte de vitesses manuelle de type Peugeot 207. Ce rapport retient que M. D, pour la reprise de la conduite, a besoin d'un véhicule plus spacieux, avec une boîte de vitesses automatique avec levier d'accélérateur/frein à manier de la main droite et une boule au volant et un satellite à manier de la main gauche pour la gestion du volant et des commandes. Il sera fait une juste appréciation de l'évaluation des surcoûts liés à l'acquisition d'un véhicule adapté à son handicap en l'évaluant à la somme de 25 000 euros. Sur la base d'un renouvellement tous les sept ans, et compte tenu du prix de l'euro viager pour un homme de 47 ans au jour du jugement de 41,576, il sera fait une juste appréciation du préjudice lié à l'achat et au renouvellement du véhicule en l'évaluant à la somme de 118 788,57 euros, après application du taux de perte de chance, auquel il faut ajouter la somme de 624 euros, après application du taux de perte de chance, pour les frais de reprise de la conduite sur un véhicule automatique adapté. Dès lors, il sera alloué à M. D, au titre des frais futurs de véhicule adapté, la somme de 119 412,57 euros.

Quant à la perte de gains professionnels :

17. M. D demande une indemnisation de 79 866 euros au titre de la perte de revenus de la date de la consolidation jusqu'à la date du jugement, ainsi qu'une indemnisation de 611 968,78 euros au titre de la perte de revenus futurs. Toutefois, il résulte de l'instruction que M. D ne travaillait pas à la date de l'accident, et que son dernier emploi remontait à 2013. En outre, il résulte de l'instruction qu'il perçoit l'allocation adulte handicapé à taux plein depuis 2017. Dans ces conditions, il n'établit pas la réalité d'un préjudice lié à la perte de gains professionnels.

Quant à l'assistance par une tierce personne permanente :

18. En premier lieu, M. D a droit à l'indemnisation de son préjudice relatif à l'assistance par une tierce personne du 15 août 2018 jusqu'au jour du jugement, 5 heures par jour 5 jours par semaine, ce qui représente 1620 jours. Sur une base de 13 euros toutes taxes comprises (TTC) de l'heure, correspondant au taux horaire du salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC) brut chargé, et sur une base annuelle de 412 jours par an en tenant compte des congés payés et des jours fériés, son préjudice s'établit à 95 022,72 euros après application du taux de perte de chance, sur cette période.

19. En second lieu, M. D peut également prétendre à une indemnisation au titre de son préjudice relatif à l'assistance future par une tierce personne. Il résulte de l'instruction qu'une assistance sera nécessaire 5 heures par jour 5 jours par semaine, soit 25 heures par semaine, puis 2 heures par jour 7 jours sur 7 à partir du moment où M. D disposera d'un véhicule adapté. Dès lors qu'il est alloué une somme à M. D au titre des frais de véhicule adapté, il y a lieu de retenir la base de 2 heures par jour 7 jours sur 7, soit 14 heures par semaine. Sur une base de 13 euros toutes taxes comprises (TTC) de l'heure, correspondant au taux horaire du SMIC brut chargé, et sur une base annuelle de 57 semaines par an tenant compte des congés payés et des jours fériés, il y a lieu de lui allouer une rente annuelle de 8 299,20 euros au titre de l'assistance future par une tierce personne, après application du taux de perte de chance. Le montant de cette rente devra être revalorisé chaque année par application du coefficient mentionné à l'article L. 161-25 du code de la sécurité sociale.

En ce qui concerne les préjudices extra-patrimoniaux :

S'agissant des préjudices temporaires :

Quant au déficit fonctionnel temporaire :

20. Il résulte de l'instruction et en particulier de l'expertise du 7 octobre 2019 que le requérant a subi un déficit fonctionnel temporaire de 100% du 28 juillet 2016 au 7 février 2017, soit sur 195 jours, de 80% du 8 février au 13 mars 2017, soit sur 34 jours, de 100% du 14 au 17 mars 2017, soit sur 4 jours, de 80% du 18 mars au 26 mai 2017, soit sur 70 jours, de 60% du 27 mai au 2 novembre 2017, soit sur 160 jours, de 100% du 3 au 13 novembre 2017, soit sur 11 jours, de 90% du 14 au 16 novembre 2017, soit sur 3 jours, de 100% du 17 au 22 novembre 2017, soit sur 6 jours, de 75% du 23 novembre 2017 au 18 mars 2018, soit sur 116 jours, de 100% du 19 au 21 mars 2018, soit sur 3 jours, de 60% du 22 mars au 29 mai 2018, soit sur 69 jours, de 100% le 30 mai 2018, de 60% du 31 mai au 5 juin 2018, soit sur 6 jours, de 75% du 6 au 8 juin 2018, soit sur 3 jours, et de 60% du 9 juin au 14 août 2018, soit sur 67 jours. Il sera fait une juste appréciation de son préjudice en évaluant à 7 377 euros, après application du taux de perte de chance, la somme destinée à le réparer.

Quant aux souffrances endurées :

21. Les souffrances endurées par M. D ont été évaluées par l'expert à 6,5/7. Dès lors, il y a lieu de lui attribuer la somme de 28 000 euros, après application du taux de perte de chance.

Quant au préjudice esthétique temporaire :

22. Le préjudice esthétique temporaire a été évalué à 5,5/7 par l'expert. Compte-tenu de la durée de celui-ci et de son importance, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en allouant à M. D la somme de 8 000 euros, après application du taux de perte de chance.

S'agissant des préjudices permanents :

Quant au déficit fonctionnel permanent :

23. Il résulte du rapport d'expertise que le déficit fonctionnel permanent de M. D, amputé d'une jambe, peut être évalué à 60%. Compte tenu de son âge de 41 ans à la date de consolidation, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en lui allouant la somme de 136 000 euros après application du taux de perte de chance.

Quant au préjudice d'agrément :

24. Si M. D fait valoir qu'il pratiquait notamment la chasse, la pêche, la randonnée et le sport en salle, il ne produit aucun justificatif permettant de démontrer l'exercice régulier de ces activités antérieurement au dommage. Dans ces conditions, la demande d'indemnisation d'un préjudice d'agrément ne peut être accueillie.

Quant au préjudice esthétique permanent :

25. Le préjudice esthétique permanent a été évalué à 5,5/7 par l'expert. M. D, qui a été amputé d'une jambe, présente par ailleurs de graves brûlures sur la cuisse et la fesse, ayant nécessité plusieurs greffes de peau, et se déplace en fauteuil roulant. Dès lors, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en allouant à M. D la somme de 14 800 euros, après application du taux de perte de chance.

Quant au préjudice sexuel :

26. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que M. D subit une perte de libido depuis l'accident. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en lui allouant la somme de 1 600 euros après application du taux de perte de chance.

Quant au préjudice d'établissement :

27. Le préjudice d'établissement indemnise la perte de chance de réaliser un projet de vie familiale normale, et comprend notamment la perte de chance de se marier, de fonder une famille et d'élever ses enfants. M. D, qui élève deux enfants, âgés respectivement de 3 mois et 3 ans au moment de l'accident, a perdu une chance de pouvoir les élever normalement. Ainsi, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en lui allouant la somme de 1 600 euros après application du taux de perte de chance.

28. Il résulte de tout ce qui précède que les préjudices de M. D peuvent être évalués à la somme de 461 445 euros, à laquelle il faut soustraire la provision de 40 000 euros qui lui a été versée par la SHAM. Par suite, le CHU de La Réunion est condamné à verser à M. D la somme de 421 445 euros.

Sur les préjudices propres de Mme F et de ses enfants :

29. Il y a lieu, après application du taux de perte de chance, d'allouer une somme de 8 000 euros à Mme F au titre de son préjudice propre d'affection et de ses troubles dans les conditions d'existence, ainsi que la somme de 4 000 euros par enfant au titre du préjudice d'affection et des troubles dans les conditions d'existence subis par eux.

30. Toutefois, il n'y a pas lieu d'indemniser le préjudice sexuel subi par Mme F, qui ne constitue pas, s'agissant de la victime indirecte, un préjudice distinct des troubles dans les conditions d'existence.

31. Par suite, le CHU de La Réunion versera la somme de 16 000 euros à Mme F.

Sur les droits de la caisse :

En ce qui concerne les dépenses de santé actuelles :

32. A la date du présent jugement, la caisse justifie d'une créance de 281 168,31 euros au titre des frais hospitaliers, médicaux, pharmaceutiques, d'appareillage et de transports exposés avant consolidation, et une créance de 17 692,89 euros au titre des frais médicaux et de rééducation, pharmaceutiques, d'appareillage et de transports exposés après consolidation. Si le CHU de La Réunion fait valoir que la période d'hospitalisation du 17 au 22 novembre 2017 n'est pas imputable à la faute qu'il a commise, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du 7 octobre 2019, que M. D a été hospitalisé le 17 novembre 2022 pour une réévaluation de son traitement antalgique. Ainsi, contrairement à ce que soutient le CHU, ce séjour hospitalier présente un lien de causalité avec la faute commise. Par suite, il sera alloué à la CGSS la somme de 239 088,96 euros, compte-tenu de la perte de chance.

En ce qui concerne les frais futurs :

33. Eu égard aux dispositions de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, qui limitent le recours subrogatoire des caisses de sécurité sociale à l'encontre du responsable d'un accident corporel aux préjudices qu'elles ont pris en charge, le remboursement des prestations qu'une caisse sera amenée à verser à l'avenir, de manière certaine, prend normalement la forme du versement d'une rente et ne peut être mis à la charge du responsable sous la forme du versement immédiat d'un capital représentatif qu'avec son accord. Le CHU de La Réunion indique qu'il s'oppose au versement d'un capital. Ainsi, la somme demandée par la caisse au titre des dépenses futures ne peut pas lui être accordée sous cette forme.

34. Toutefois, il résulte de l'instruction et notamment de l'attestation d'imputabilité produite à l'instance, que la CGSS de La Réunion exposera dans le futur, pour les besoins de M. D, des sommes au titre des frais d'appareillage et des frais médicaux en lien avec la faute du CHU. Ainsi, les dépenses de santé futures engagées par cette caisse seront mises à la charge du CHU de La Réunion, à hauteur de 80% de leur montant, sur présentation des justificatifs annuels, au fur et à mesure qu'elles seront exposées.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

35. La somme de 421 445 euros au paiement de laquelle est condamné le CHU de La Réunion au titre de l'indemnisation des préjudices subis par M. D, ainsi que la somme de 16 000 euros au titre de l'indemnisation des préjudices subis par Mme F et ses enfants, porteront intérêts au taux légal à compter du 30 juillet 2021, date de la réception de sa demande indemnitaire préalable. Les intérêts seront capitalisés à échéance annuelle.

Sur l'indemnité forfaitaire de gestion :

36. Le CHU de La Réunion versera à la CGSS de La Réunion une somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Sur les frais liés à l'instance :

37. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du CHU de La Réunion le versement d'une somme de 2 000 euros à verser aux requérants.

D E C I D E :

Article 1er : Le CHU de La Réunion est condamné à verser à M. D une somme de 421 445 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 30 juillet 2021. Ces intérêts seront capitalisés à échéance annuelle à compter du 30 juillet 2022.

Article 2 : Le CHU de La Réunion est condamné à verser à Mme F une somme de 16 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 30 juillet 2021. Ces intérêts seront capitalisés à échéance annuelle à compter du 30 juillet 2022.

Article 3 : Le CHU de La Réunion est condamné à verser à la caisse générale de la sécurité sociale de La Réunion une somme de 239 088,96 euros, et annuellement les dépenses de santé futures, selon les modalités fixées au point 34 du présent jugement.

Article 4 : Le CHU de La Réunion versera à M. D une rente annuelle de 8 299,20 euros au titre de l'assistance par une tierce personne future. Cette rente sera revalorisée chaque année par application du coefficient mentionné à l'article L. 161-25 du code de la sécurité sociale.

Article 5 : Le CHU de La Réunion versera à M. D une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 7 : Le CHU de La Réunion versera à la caisse générale de la sécurité sociale de La Réunion une somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à M. E D, à Mme A F, au centre hospitalier universitaire de La Réunion, à la caisse générale de sécurité sociale de La Réunion et à la société Relyens Mutual Insurance, venue aux droits de la SHAM.

Délibéré après l'audience du 30 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Bauzerand, président,

- M. Duvanel, premier conseiller,

- Mme Beddeleem, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 octobre 2024.

La rapporteure,

J. BEDDELEEM

Le président,

Ch. BAUZERAND

Le greffier,

D. CAZANOVE

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

P/La greffière en chef,

Le greffier,

D. CAZANOVE

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