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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2101675

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2101675

mercredi 3 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2101675
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantAVRIL FRANCOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 décembre 2021 et 28 avril 2022, la société d'assurances I.A.R.D.T (Incendies, Accidents, Risques Divers et Techniques) Prudence Créole et la société anonyme (SA) Groupe Caillé, représentées par Me Avril, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner l'Etat à verser à la société Prudence Créole la somme de 229 146,61 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation à compter du 11 juin 2019 ;

2°) de condamner l'Etat à verser à la SA Groupe Caillé la somme de 931,39 euros ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- l'Etat est responsable, sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure, des dommages causés à la concession automobile Peugeot appartenant à la SA Groupe Caillé, la nuit du 24 au 25 octobre 2019 ;

- la société Prudence Créole est subrogée dans les droits de son assurée à hauteur de 229 146,61 euros ;

- la SA Groupé Caillé a subi un préjudice de 931,39 euros qui correspond au montant de la franchise versée à son assureur.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 avril 2022, le préfet de La Réunion conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les conclusions présentées par la SA Groupe Caillé n'ont pas été précédées d'une demande indemnitaire préalable ;

- en tout état de cause, les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Felsenheld, premier conseiller,

- et les conclusions de M. Sauvageot, rapporteur public,

Considérant ce qui suit :

1. Le 24 octobre 2019, la concession automobile Peugeot, appartenant à la SA Groupe Caillé, située au n° 2 du chemin des Anglais au Port a fait l'objet de jets de galets et d'un incendie volontaire perpétré par des individus s'étant introduit par effraction dans son enceinte. La société Prudence Créole assureur de la SA Groupe Caillé, a indemnisé cette dernière au titre de sa garantie contractuelle. Imputant ces dommages à des débordements commis dans le cadre d'une manifestation de protestation en lien avec la visite du président de la République sur l'île de La Réunion du 23 au 25 octobre 2019, la société Prudence Créole, subrogée dans les droits de son assuré, demande au tribunal, par la présente requête, de condamner l'Etat, sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure, à lui verser la somme de 229 146,61 euros. Par la même requête, la SA Groupe Caillé demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une somme 931,39 euros correspondant au montant de la franchise restée à sa charge.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " () Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. () ".

3. Il résulte de l'instruction que par un courrier daté du 10 juin 2021, reçu le 14 juin 2021, la société Prudence Créole a, par le biais de son avocat, demandé au préfet de La Réunion de l'indemniser des préjudices résultants des dommages infligés à la concession automobile le 24 octobre 2019, ainsi que du montant de la franchise laissée à la charge de son assuré. A l'instance, la société Prudence Créole n'établit ni même n'allègue avoir disposé d'un mandat pour former au nom de la SA Groupe Caillé une demande indemnitaire préalable. Par suite, le préfet de La Réunion est fondé à soutenir que la requête, en tant qu'elle est présentée par la SA Groupe Caillé, n'a pas été précédée d'une demande indemnitaire préalable et est irrecevable.

Sur la responsabilité :

4. Aux termes de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure : " L'Etat est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens. / () ". L'application de ces dispositions est subordonnée à la condition que les dommages dont l'indemnisation est demandée résultent de manière directe et certaine de crimes ou de délits déterminés commis par des rassemblements ou des attroupements précisément identifiés. Ces dispositions ne trouvent pas à s'appliquer lorsque les crimes ou délits à l'origine des dommages ont été commis par un groupe constitué et organisé à seule fin de commettre des délits.

5. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'enquête établi par un enquêteur privé pour le compte de la société d'assurances, que le 24 octobre 2019 approximativement deux cents personnes se sont réunies entre le rond-point du chemin des Anglais et celui du Sacré Cœur au Port afin de protester contre la visite du président de la République à La Réunion et perturber le passage du convoi présidentiel. En fin d'après-midi des heurts ont éclaté entre des manifestants et les forces de sécurité présentes sur le rond-point du Sacré Cœur. A 18h49, l'agent de sécurité présent sur le site de la concession automobile, située en bordure de route entre les deux ronds-points, a signalé l'intrusion d'individus dans l'enceinte de la concession par le chemin des Anglais. Ces individus ont mis le feu à des voitures et procédé à des dégradations. Concomitamment, la concession a reçu des jets de galets en provenance de la rue située entre les deux ronds-points. Il résulte des faits précédemment décrits que les dommages causés à la concession automobile ont été perpétrés dans le prolongement immédiat du rassemblement constitué spontanément pour protester contre la visite du président de la République. Par suite, en l'absence de tout élément précis et circonstancié apporté par le préfet de La Réunion, notamment de procès-verbaux de police, de nature à établir que les dommages auraient été le fait de groupes isolés et organisés dans le seul but de commettre des délits et, dès lors que la préméditation des actes délictueux ne peut se déduire de la seule circonstance que les individus ayant pénétré dans la concession avaient, pour certains, " le visage dissimulé par du tissu ", la responsabilité sans faute de l'Etat doit être engagée sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure.

Sur l'évaluation des préjudices :

6. Aux termes de l'article L. 121-12 du code des assurances : " L'assureur qui a payé l'indemnité d'assurance est subrogé, jusqu'à concurrence de cette indemnité, dans les droits et actions de l'assuré contre les tiers qui, par leur fait, ont causé le dommage ayant donné lieu à la responsabilité de l'assureur. / () ".

7. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport établi par la société Polyexpert que les dommages subis par la SA Groupe Caillé doivent être évalués à 7 867 euros pour la réparation de la clôture, la recharge des extincteurs et la réfection de l'enrobé du parc de stationnement, à 193 817 euros au titre de la destructions des véhicules, à 20 749 euros pour les dommages causés à des véhicules réparables et à 7 645 euros au titre du traitement des déchets, des frais de gardiennage supplémentaires justifiés dans l'attente de la réparation de la clôture et des frais d'huissier nécessaires au constat des dégâts et à la préservation des droits de la société. Compte tenu du montant de la franchise restant à la charge de la société Groupe Caillé, la Prudence Créole a versé à son assuré une somme de 229 146,61 euros. La société Prudence Créole justifie d'une créance subrogatoire à hauteur de cette somme.

8. Il résulte de tout ce qui précède que la société Prudence Créole est fondée à demander au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une somme de 229 146,61 euros au titre de la réparation de l'intégralité de son préjudice.

Sur les intérêts et la capitalisation annuelle des intérêts :

9. La somme de 229 146,61 euros portera intérêts au taux légal à compter du 14 juin 2021, date de réception de la demande indemnitaire préalable, eux-mêmes capitalisés à la date à laquelle il était dû plus d'une année d'intérêts et à chaque échéance annuelle ultérieure.

Sur les frais liés à l'instance :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à la société d'assurances Prudence Créole d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la société Prudence Créole la somme de 229 146,61 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 14 juin 2021. Les intérêts échus à la date du 14 juin 2022, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Groupe Caillé sont rejetées.

Article 3 : L'Etat versera à la société Prudence Créole la somme de 1 500 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société d'assurances Prudence Créole, à la société anonyme Groupe Caillé et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de La Réunion.

Délibéré après l'audience du 3 juin 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Bauzerand, président,

- M. Felsenheld, premier conseiller,

- Mme Beddeleem, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juillet 2024

Le rapporteur,Le président,

R. FELSENHELDCh. BAUZERAND

Le greffier,

D. CAZANOVE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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