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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2101688

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2101688

mercredi 14 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2101688
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantDUGOUJON & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, et des mémoires enregistrés les 31 décembre 2021, 19 juillet 2022 et 11 janvier 2023, Mme C D et M. E B, agissant en leur nom et en qualité de représentant légal de leur enfant mineur, A B, représentés par Me About, avocate, demandent au tribunal :

1°) de condamner le centre communal d'action sociale (CCAS) du Port et la commune du Port à leur verser, au titre des conséquences de l'accident dont l'enfant A a été victime le 5 octobre 2020 à la crèche municipale Isnelle Amelin, les sommes de :

- 60 euros au titre des dépenses de santé exposées ;

- 30 000 euros au titre des souffrances morales des parents et 10 000 euros au titre des souffrances de l'enfant ;

- 6 000 euros au titre du déficit fonctionnel de l'enfant ;

- 833 euros en réparation de la perte de gain professionnel subie par M. B ;

- 6 120 euros au titre de l'assistance par tierce personne ;

2°) de mettre à la charge du CCAS du Port et de la commune du Port une somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- leur requête est recevable, dès lors notamment qu'une demande préalable a été présentée et que les conclusions indemnitaires sont chiffrées ;

- l'accident étant survenu alors que l'enfant se trouvait sous la garde de la crèche municipale, la responsabilité de la personne publique en charge de la gestion de celle-ci est engagée ;

- une réparation est due sur le fondement de l'article R. 2324-44-1 du code de la santé publique et de la faute résultant, en l'espèce, de plusieurs défauts d'organisation et de fonctionnement ayant concouru à la survenance des dommages ; en effet, l'agent ayant provoqué la chute de l'enfant ne portait pas de chaussures de sécurité, le lieu de la chute est accidentogène, il y a eu un défaut de surveillance et un non-respect des règles applicables en cas d'accident, occasionnant un retard de prise en charge par les services de secours ;

- les différents chefs de préjudice invoqués sont justifiés.

Par un mémoire enregistré le 15 février 2022, la caisse générale de sécurité sociale de La Réunion (CGSSR) demande au tribunal de condamner la commune du Port à lui verser la somme de 1 305.77 euros au titre de ses débours et la somme de 435,26 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juin 2022, la commune du Port, représentée par Me Dugoujon, avocat, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme D et M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

-le CCAS du Port étant la personne publique responsable, la commune doit être mis hors de cause ;

- la commune n'a commis aucune faute ;

- les chefs de préjudice ne sont pas justifiés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 octobre 2022, le CCAS du Port, représenté par Me Dugoujon, avocat, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme D et M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la demande indemnitaire préalable était mal dirigée :

-les conclusions indemnitaires sont partiellement irrecevables dès lors qu'elles dépassent le montant réclamé dans la demande préalable ;

- le CCAS n'a commis aucune faute ;

- les chefs de préjudice ne sont pas justifiés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Monlaü, premier conseiller,

- les conclusions de M. Ramin, rapporteur public,

- et les observations de Me Madec, substituant Me Dugoujon, avocat de la commune du Port et du CCAS du Port.

Une note en délibéré présentée pour le CCAS du Port et la commune du Port a été enregistrée le 14 décembre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. L'enfant A B, né le 15 juin 2020, a été victime d'une chute le 5 octobre 2020 alors qu'il était accueilli à la crèche Isnelle Amelin, laquelle est gérée par le centre communal d'action sociale (CCAS) du Port. Par la présente requête, ses parents, Mme D et M. B, recherchent la responsabilité du CCAS du Port et de la commune du Port.

Sur la mise en cause de la commune du Port :

2 L'accident étant survenu dans une crèche gérée par le CCAS et non par la commune, il y a lieu de mettre hors de cause la commune du Port.

Sur les fins de non-recevoir opposées par le CCAS ;

3. Aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 421-1 du code de justice administrative : " Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 100-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Le présent code régit les relations entre le public et l'administration en l'absence de dispositions spéciales applicables ". L'article L. 110-1 du même code précise que " sont considérées comme des demandes au sens du présent code les demandes et les réclamations, y compris les recours gracieux ou hiérarchiques, adressées à l'administration ". Aux termes de l'article L. 114-2 de ce code : " Lorsqu'une demande est adressée à une administration incompétente, cette dernière la transmet à l'administration compétente et en avise l'intéressé ". Aux termes de l'article L. 114-3 : " Le délai au terme duquel est susceptible d'intervenir une décision implicite de rejet court à compter de la date de réception de la demande par l'administration initialement saisie () ".

4. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que la réclamation préalable indemnitaire qu'il incombe à l'auteur de former auprès de l'autorité compétente pour lier le contentieux a la nature d'une demande au sens de l'article L. 114-2 du code des relations entre le public et l'administration. Ainsi, dans le cas où la réclamation préalable a été adressée par l'auteur d'une telle action à une autorité incompétente, il incombe à l'autorité saisie à tort de transmettre cette demande à l'autorité compétente, laquelle est réputée l'avoir rejetée au terme d'un silence de quatre mois gardés par elle à compter de la saisine de l'autorité incompétente. Cette décision implicite de rejet est de nature à lier le contentieux.

5. Il résulte de l'instruction que la demande indemnitaire préalable formée par les requérants a été adressée à la commune du Port, qui l'a reçue le 31 mai 2021. En application des dispositions de l'article L. 114-2 du code des relations entre le public et l'administration et eu égard aux liens particuliers existant entre une commune et le CCAS qui y est rattaché, la commune du Port était tenue de transmettre au CCAS ladite demande indemnitaire, qui concernait manifestement cette personne publique. En l'absence de transmission par la commune au CCAS, une décision implicite de rejet émanant du CCAS est née à l'issue d'un délai de quatre mois. Dès lors, le contentieux est lié vis-à-vis du CCAS.

6. Par ailleurs, il résulte de l'instruction, d'une part, que les conclusions indemnitaires de la requête identifient clairement le chiffrage des différents préjudices dont les requérants demandent réparation et, d'autre part, que les sommes demandées lors de la réclamation préalable sont les mêmes que celles figurant dans les conclusions de la requête.

Sur la responsabilité du CCAS :

7. Aux termes de l'article R. 2324-17 du code de la santé publique : " Les établissements et les services d'accueil non permanent d'enfants veillent à la santé, à la sécurité, au bien-être et au développement des enfants qui leur sont confiés. () / Ils comprennent : / 1° Les établissements d'accueil collectif, notamment les établissements dits " crèches collectives " () ".

8. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport de synthèse de l'enquête administrative relative à la chute de l'enfant A B et des entretiens qui, en amont, avaient été menés avec les agents présents à la crèche le jour de l'accident ainsi qu'avec les directrices de la structure, que l'enfant a été entrainé dans sa chute par celle de l'auxiliaire puéricultrice qui le portait dans ses bras au moment où elle a glissé sur le sol de la terrasse humide en raison de la pluie. Suite à cet accident qui s'est produit entre 11h et 11h30. l'enfant a été examiné par une auxiliaire, laquelle n'a pas identifié des blessures significatives. En fin de compte, face aux signes de malaise de l'enfant, la directrice adjointe de la crèche a prévenu les parents vers 12h50, lesquels sont venus chercher A pour l'emmener aux urgences, où une fracture du fémur a été diagnostiquée nécessitant une hospitalisation en service pédiatrie pendant trois jours. Si le CCAS fait valoir que la chute de l'enfant ne lui est pas imputable et qu'aucun défaut de prise en charge ne saurait lui être reproché, la survenance même de l'accident dont a été victime un enfant âgé de trois mois et demi seulement, quelles que puissent en être les circonstances exactes, qui tiennent notamment au caractère inadapté des chaussures portées par la personne qui s'occupait de l'enfant, suffit à révéler l'existence d'une faute dans l'organisation et le fonctionnement du service. Un comportement fautif doit également être imputé au CCAS du fait de son abstention à prévenir immédiatement un médecin ou les services d'urgence après la chute de l'enfant.

9. Il résulte de ce qui précède que Mme D et M. B sont fondés à à demander l'engagement de la responsabilité du CCAS du Port à raison des conséquences dommageables de l'accident dont leur enfant a été victime.

Sur les préjudices de l'enfant :

10. Il résulte de l'instruction, et notamment des éléments médicaux du dossier de l'enfant résultant du compte-rendu médical de consultation du 20 octobre 2020 et du certificat médical établi le 3 décembre 2020 par le pédiatre ayant vu l'enfant à plusieurs reprises depuis le jour de l'accident, que l'enfant a enduré de manière significative des souffrances physiques et morales ainsi qu'un déficit fonctionnel pendant une quinzaine de jours. Il sera fait une juste appréciation de ces préjudices en mettant à la charge du CCAS une indemnité globale de 2 000 euros, à laquelle s'ajoutera une somme de 60 euros au titre du remboursement d'une séance d'orthopédie dont le coût a été supporté par les parents.

Sur les préjudices des parents :

11. Si les requérants invoquent, à hauteur de 833 euros, une perte de salaires qui aurait été subie par M. B, les pièces versées au dossier ne permettent pas d'établir que les jours de congés pris par celui-ci pour s'occuper de l'enfant auraient donné lieu à une diminution de son salaire. De même, la demande indemnitaire, chiffrée à 6 120 euros, par laquelle est invoqué un droit à réparation au titre d'une assistance par tierce personne, ne peut être accueillie dès lors que les requérants ne justifient pas avoir concrètement exposé des frais liés à une telle assistance.

12. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence subis par Mme D et M. B du fait de l'accident dont a été victime leur enfant en allouant à chacun une indemnité de 1 000 euros, soit 2 000 euros au total ;

13. Il résulte de tout ce qui précède que le CCAS du Port doit être condamné à verser aux requérants, au titre du préjudice de l'enfant ou de leur propre préjudice, une somme totale de 4 060 euros.

Sur les droits de la caisse de sécurité sociale :

14. Il résulte du décompte détaillé produit par la CGSSR que cette dernière a dépensé 837,60 euros pour les frais d'hospitalisation de l'enfant, 448,63 euros pour les frais médicaux de la période du 5 octobre 2020 au 20 mai 2021 et 19,54 euros pour les frais pharmaceutiques. Par suite, il y a lieu de faire droit à la demande de la CGSSR tendant à ce qu'elle soit remboursée de ses débours à hauteur de 1 305,77 euros, somme à laquelle s'ajouter un montant de 435,26 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Sur les frais liés au litige :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CCAS du Port une somme de 1 500 euros à verser aux requérants au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de rejeter les conclusions présentées sur ce même fondement par le CCAS du Port et par la commune du Port.

D E C I D E :

Article 1er : La commune du Port est mise hors de cause.

Article 2 : Le CCAS du Port est condamné à verser à Mme D et M. B la somme de 4 060 euros.

Article 3 : Le CCAS de la commune du Port est condamné à verser à la CGSSR la somme de 1 305,77 euros au titre de ses débours et la somme 435,26 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 4 : Le CCAS du Port versera à Mme D et M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6: Les conclusions présentées par la commune du Port et par le CCAS du Port sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D et M. E B, à la commune du Port, au centre communal d'action sociale (CCAS) du Port et à la caisse générale de sécurité sociale de La Réunion (CGSSR).

Délibéré après l'audience du 14 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Aebischer, président,

M. Monlaü, premier conseiller,

Mme Tomi, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 février 2024.

Le rapporteur,

X. MONLAÜ

Le président,

M.-A. AEBISCHERLe greffier,

D. CAZANOVE

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