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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2200606

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2200606

mardi 22 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2200606
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère chambre
Avocat requérantCANALE-GAUTHIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires enregistrés les 13 mai 2022, 12 mars et 27 août 2024, M. A B, représenté par Me Antelme demande au tribunal :

1°) de condamner l'État à lui verser une indemnité à hauteur de 195 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis au titre du harcèlement moral ou des décisions illégales de son employeur depuis sa prise de poste au centre de loisirs des jeunes de la police nationale et jusqu'à sa mise à la retraite ;

2°) d'enjoindre à l'État de reconstituer sa carrière en prenant en compte le grade supérieur à celui retenu lors de la mise à la retraite et l'âge maximal de départ à la retraite dans ce grade dans un délai de deux mois suivant la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'accumulation de décisions injustes et illégales jusqu'à sa mise à la retraite en octobre 2019 caractérise une situation de harcèlement moral engageant la responsabilité de l'Etat, pris en tant qu'employeur ;

- l'illégalité des décisions par lesquelles il a été écarté des fonctions de directeur du centre de loisirs des jeunes de la police nationale caractérise une faute de l'administration ;

- il a subi un préjudice financier au titre de la perte de revenus d'un montant de 45 000 euros ;

- il a subi un préjudice au titre de la perte de chance de revenus futurs d'un montant de 100 000 euros ;

- il a subi un préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence d'un montant de 50 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 août 2023, le Préfet de La Réunion conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- l'administration n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité ;

- la réalité du préjudice financier, de la perte de revenus futurs et du préjudice moral n'est pas démontrée et il n'existe pas de lien direct et certain avec l'illégalité fautive.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lebon,

- les conclusions de M. Sauvageot, rapporteur public,

- et les observations de Me Antelme, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, gardien de la paix, a été nommé directeur du centre de loisirs des jeunes de la police nationale (CLJ) par décision du 2 septembre 2010. Il a été placé en congé de longue maladie du 22 octobre 2015 au 21 octobre 2018. Par décisions des 14 et 19 janvier 2016, il a été remplacé au poste de directeur du CLJ et a fait l'objet d'une nouvelle affectation sur la circonscription de sécurité publique de Saint-Denis à compter du 1er février 2016. Par un jugement n°1600719 du 7 juin 2018 du tribunal administratif de La Réunion, les décisions de changement d'affectation ont été annulées. Une mission d'audit-conseil du CLJ de Saint-Denis-de-la-Réunion du 14 au 18 novembre 2018 a mis en lumière de nombreux dysfonctionnements. L'association a été dissoute lors de l'assemblée générale convoquée par le président de l'association en février 2019. Par un arrêté du préfet de La Réunion du 28 mars 2019, M. B a été admis, à sa demande, à faire valoir ses droits à la retraite à compter du 16 octobre 2019. Par un courrier du 24 juillet 2019, il a sollicité le retrait de l'arrêté du 28 mars 2019. Par un arrêté du 20 août 2019, le préfet a retiré l'arrêté du 28 mars 2019. Le 19 septembre 2019, M. B a présenté une demande de prolongation d'activité qui a été rejetée par un arrêté du 29 octobre 2019 rapportant la décision de retrait du 20 août 2019. La décision a fait l'objet d'une nouvelle requête en annulation qui a donné lieu à un jugement n° 200112 du tribunal administratif de La Réunion du 26 octobre 2021 rejetant la requête de M. B. Le 27 janvier 2020, M. B a adressé une demande indemnitaire préalable à hauteur de 231 000 euros au titre des préjudices qu'il estime avoir subis en raison de son éviction illégale du poste de directeur du CLJ de la police nationale en 2016, de sa réintégration dans ce poste dans des conditions irrégulières, de la suppression de cette association en février 2019 dans des conditions irrégulières et de son affectation en tant que simple gardien de la paix sur un poste ne correspondant pas à ses diplômes et qualifications et constituant une " mise au placard ". Cette demande a fait l'objet d'une décision implicite de rejet. Par la présente requête, M. B demande notamment de condamner l'administration au versement d'une somme de 195 000 euros au titre du harcèlement moral ou des décisions illégales de son employeur depuis sa prise de poste au CLJ et jusqu'à sa mise à la retraite.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

2. La décision par laquelle l'administration rejette une réclamation tendant à la réparation des conséquences dommageables d'un fait qui lui est imputé lie le contentieux indemnitaire à l'égard du demandeur pour l'ensemble des dommages causés par ce fait générateur. Il en va ainsi quels que soient les chefs de préjudice auxquels se rattachent les dommages invoqués par la victime et que sa réclamation ait ou non spécifié les chefs de préjudice en question. Par suite, la victime est recevable à demander au juge administratif, dans les deux mois suivant la notification de la décision ayant rejeté sa réclamation, la condamnation de l'administration à l'indemniser de tout dommage ayant résulté de ce fait générateur, y compris en invoquant des chefs de préjudice qui n'étaient pas mentionnés dans sa réclamation.

3. Il résulte de l'instruction que par courrier du 27 janvier 2020, M. B a demandé au préfet de lui verser une somme d'un montant de 231 000 euros au titre du harcèlement qu'il estime avoir subi en raison de son éviction illégale du poste de directeur du centre de loisirs des jeunes de la police nationale en 2016, de sa réintégration dans ce poste dans des conditions irrégulières, de la suppression de cette association en février 2019 dans des conditions irrégulières et de son affectation en tant que simple gardien de la paix sur un poste ne correspondant pas à ses diplômes et qualifications et constituant une " mise au placard ". Toutefois, la liste des faits constitutifs de ce harcèlement et de ces fautes n'est pas identique à celle présentée dans la réclamation préalable. Par suite, si des faits nouveaux invoqués au titre du harcèlement peuvent être pris en compte dès lors que ce harcèlement est invoqué dans la réclamation préalable, comme le retrait de son arme, la mise à la retraite d'office par arrêté du 28 mars 2019 ainsi que la prolongation d'activité accordée, puis finalement retirée par arrêté du 29 octobre 2019, alors qu'il était en arrêt maladie, M. B n'est pas recevable à les invoquer à titre individuel comme des faits générateurs de la responsabilité de l'Etat.

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat au titre du harcèlement moral :

4. Aux termes du premier alinéa de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, dans sa rédaction applicable au litige : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ".

5. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

6. Si M. B fait tout d'abord valoir que la dissolution de l'association est irrégulière et que ses nombreux signalements de dysfonctionnements sont restés sans réponse, il résulte de l'instruction que les signalement effectués à l'inspection générale de la police nationale à partir de décembre 2016 par lesquels il dénonçait les dysfonctionnements et comportement négligents ou fautifs sont à l'origine du rapport d'audit réalisé le 21 décembre 2018, qui a conduit d'ailleurs à la dissolution de l'association, conformément aux préconisations du rapport. S'il se prévaut ensuite également du retrait de son arme, cette allégation n'est assortie d'aucune précision de temps et est insuffisamment circonstanciée. Concernant sa mise à la retraite d'office, il résulte de l'instruction que c'est M. B qui a demandé à faire valoir ses droits à la retraite à compter du 16 octobre 2019, par courrier du 26 février 2019. Après avoir obtenu son admission à faire valoir ses droits à la retraite, il est revenu sur sa décision et a sollicité une prolongation d'activité. S'il soutient que cette demande constitue la démarche d'un homme " poussé à bout ", il résulte toutefois de l'instruction, que l'administration avait accepté de revenir sur cette décision, mais que le préfet était en situation de compétence liée pour mettre fin aux fonctions d'un agent ayant atteint la limite d'âge, ainsi que l'a établi le jugement n° 200112 du tribunal administratif de La Réunion du 26 octobre 2021.

7. M. B se prévaut également de son éviction illégale du poste de directeur du CLJ de la police nationale en 2016 et de sa réintégration dans ce poste dans des conditions irrégulières en raison de l'absence de véhicule de service, de l'enlèvement des ordinateurs des locaux de l'association et de la suppression des lignes internet et téléphone ainsi que de la mutation vers d'autres services de deux collègues. A cet égard, il résulte de l'instruction qu'après avoir dénoncé certains dysfonctionnements de l'association au préfet par un courrier du 16 novembre 2015, M. B a été convoqué afin d'évoquer la direction du CLJ en décembre 2015 par le président de l'association. En janvier 2016, pendant son congé maladie, il a été nouvellement affecté et remplacé à la direction du CLJ, décisions dont il a obtenu l'annulation par un jugement n°1600719 du 7 juin 2018 au motif que ces décisions n'ont pas été prises dans l'intérêt du service. Il est en outre établi par le procès-verbal de constat d'huissier du 18 janvier 2019 et par ailleurs non contesté que son retour à son poste a été réalisé en l'absence des moyens matériels nécessaires à l'exercice de ses fonctions. Ces éléments sont susceptibles de faire présumer l'existence d'une situation de harcèlement moral.

8. Toutefois, il est constant que le rapport d'audit de décembre 2018 a relevé de nombreux dysfonctionnements de l'association, notamment imputables à ses directeurs successifs dont M. B. Le rapport relève que M. B serait à l'origine de nombreux abus dans la gestion de l'association, avec une posture anti-hiérarchique et une volonté de gérer le CLJ sans avoir à rendre de comptes. En outre, il est fait état de relations tendues en raison de son caractère autoritaire et de contestations par certains partenaires qui refusaient de travailler avec lui. Le rapport fait également état d'une utilisation des fonds qualifiée d'opaque, de dépenses disproportionnées ou d'une manipulation excessive des liquidités et d'actions non conformes à l'objet de l'association et recommande la dissolution de l'association. Dans ces conditions, si M. B produit des courriels adressés au président de l'association et se plaignant de l'absence des moyens matériels nécessaires à l'exercice de ses fonctions, le procès-verbal a été établi postérieurement au rapport préconisant la dissolution de l'association, qui a effectivement eu lieu le 21 février 2019, de sorte que l'absence des équipements n'apparaît pas comme la volonté de priver ce dernier des moyens d'exercer ses fonctions mais comme une conséquence de la dissolution imminente de l'association. Par suite, l'administration établit que les agissements en cause ont été pris pour des considérations étrangères à tout harcèlement. La responsabilité de l'Etat ne saurait donc être engagée à l'égard de M. B sur ce fondement.

En ce qui concerne l'illégalité fautive de l'éviction de M. B de la direction du CLJ :

9. En vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre.

Sont indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité.

10. M. B fait valoir qu'à défaut de harcèlement moral, l'illégalité fautive des décisions par lesquelles il a été écarté de ses fonctions est constitutive d'une faute.

11. Toutefois, s'agissant de sa mise à la retraite " d'office ", dès lors qu'elle était fondée sur la compétence liée du préfet, M. B n'est pas fondé à se prévaloir de l'illégalité fautive résultant de cette éviction du service.

12. S'agissant des décisions de changement d'affectation de 2016, ce tribunal, par un jugement n° 1600719 du 7 juin 2018, a considéré qu'elles n'ont pas été prises dans l'intérêt du service et les a annulées. M. B est donc fondé à demander la réparation intégrale du préjudice qu'il a subi du fait de ces décisions illégalement prises à son encontre.

13. A cet égard, M. B évalue à 1000 euros par mois la perte de revenus subie, pendant 45 mois correspondant à la période de février 2016 à la date de sa mise à la retraite, en octobre 2019.Toutefois, il résulte de l'instruction que la période concernée s'étend seulement de février 2016 à octobre 2018, date de sa réintégration et que pendant cette période, l'intéressé était en congé de longue durée - du 22 octobre 2015 au 25 octobre 2018 -, ce qui signifie qu'il conservait son traitement brut ainsi que ses primes à l'exclusion de celles liées à la fonction dont l'indemnité de sujétions spéciales qui est attribuée pour compenser des contraintes subies et des risques encourus dans l'exercice des fonctions policières. Par suite, M. B n'est pas fondé à se prévaloir d'une perte de revenus causée par l'illégalité fautive des décisions de changement d'affectation.

14. M. B fait également valoir qu'il a subi une perte de chance d'être nommé au grade supérieur mais n'assortit ce moyen d'aucun élément permettant d'en apprécier la portée.

15. De même, si M. B fait valoir qu'il subit une perte de chance de percevoir des revenus futurs liés à sa mise à la retraite, il s'agit ici d'un fait générateur distinct de celui résultant de l'illégalité fautive des décisions de changement d'affectation.

16. Enfin, M. B soutient que l'illégalité des décisions de changement d'affectation prises à son encontre lui a causé un préjudice moral qui a fortement impacté sa vie familiale et sociale, ses activités de loisirs, occasionnant de sérieux troubles dans les conditions d'existence mais il se contente d'alléguer ces éléments sans les établir. En revanche, il résulte de l'instruction et notamment des attestations médicales liées à des séances de consultations de psychologue pour l'année 2017, non remboursées par la sécurité sociale, que ces nombreuses consultations étaient liées à des " difficultés professionnelles ". Il sera donc fait une juste appréciation du préjudice moral de M. B, ainsi établi dans son principe, en l'évaluant à 1000 euros.

17. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à solliciter l'indemnisation des préjudices subis du fait de l'illégalité fautive des décisions de changement d'affectation à hauteur de 1 000 euros.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

18. La personne qui subit un préjudice direct et certain du fait du comportement fautif d'une personne publique peut former devant le juge administratif une action en responsabilité tendant à ce que cette personne publique soit condamnée à l'indemniser des conséquences dommageables de ce comportement. Elle peut également, lorsqu'elle établit la persistance du comportement fautif de la personne publique responsable et du préjudice qu'elle lui cause, assortir ses conclusions indemnitaires de conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint à la personne publique en cause de mettre fin à ce comportement ou d'en pallier les effets. De telles conclusions à fin d'injonction ne peuvent être présentées qu'en complément de conclusions indemnitaires.

19. Il résulte de ce qui a été dit au point 11 que M. B ne peut se prévaloir d'aucun comportement fautif en ce qui concerne la mise à la retraite. Par suite, ses conclusions tendant à enjoindre à l'administration de reconstituer sa carrière en prenant en compte le grade supérieur à celui retenu lors de la mise en retraite et l'âge maximal de départ à la retraite dans ce grade dans un délai de deux mois suivant la notification du jugement à intervenir ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

20. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à M. B au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B la somme de 1 000 euros en réparation du préjudice subi à raison de l'illégalité des décisions de changement d'affectation prises à son encontre au cours de l'année 2016.

Article 2 : L'Etat versera à M. B la somme de 1000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au Préfet de La Réunion.

Délibéré après l'audience du 8 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Khater, présidente,

M. Le Merlus, conseiller,

Mme Lebon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2024.

Le rapporteur,

L. LEBON

La présidente,

A. KHATER La greffière,

E. POINAMBALOM

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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