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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2200404

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2200404

lundi 10 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2200404
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère Chambre
Avocat requérantTHEMESIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 juillet 2022, la SARL Frédéric et Corinne d'Orazio Distribution Martinique (FCDDM), représentée par l'Aarpi Steering Legal, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge des droits supplémentaires de taxe sur la valeur ajoutée auxquels elle a été assujettie au titre de la période du 1er octobre 2014 au 30 septembre 2017, ainsi que des pénalités et intérêts de retard correspondants, pour un montant total de 48 757 euros ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la procédure d'imposition est irrégulière puisque l'administration a rayé dans la lettre de réponse à ses observations la mention indiquant la possibilité de saisir la commission départementale des impôts directs, alors même qu'un désaccord persistait sur la base imposable ;

- la procédure a méconnu pour la même raison le paragraphe n° 40 de l'instruction fiscale du 1er juillet 2002, référencée 13-L-1514, et le paragraphe n° 460 de l'instruction du 4 février 2015, référencée BOI-CF-IOR-10-50 ;

- les articles 298 quaterdecies et 298 sexdecies du code général des impôts, qui instituent une exclusion d'assiette sur les opérations de distribution de tabacs manufacturés en Martinique, ne lui interdisaient pas de déduire la TVA d'amont supportée à l'importation ;

- elle était en droit, conformément au principe de neutralité de la TVA, de déduire l'intégralité de la taxe d'amont acquittée à l'importation puisque ses opérations de distribution de tabacs manufacturés en Martinique relevaient du champ de la TVA ;

- la doctrine fiscale n° BOI-TVA-GEO-20-50 du 12 septembre 2012, qui constitue une tolérance décidée par l'administration, institue une dispense de paiement qui lui permettait de ne pas soumettre les ventes de tabacs réalisées en Martinique, sans pour autant lui interdire tout droit de déduire la TVA d'amont acquittée à l'importation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 janvier 2023, le directeur régional des finances publiques de la Martinique conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la SARL Frédéric et Corinne d'Orazio Distribution Martinique (FCDDM) ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

En application des dispositions de l'article R. 222-17 du code de justice administrative, la présidente du tribunal a désigné M. de Palmaert, premier conseiller, pour présider temporairement la formation de jugement.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Phulpin,

- et les conclusions de M. Lancelot, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La SARL Frédéric et Corinne d'Orazio distribution Martinique (FCCDM) exerce en Martinique une activité de commerce de gros de produits à base de tabacs. Elle a fait l'objet d'un contrôle sur pièces portant sur la période du 1er octobre 2014 au 30 septembre 2017. A l'issue de ce contrôle, elle a été assujettie, selon une procédure contradictoire, à des droits supplémentaires de taxe sur la valeur ajoutée, assortis d'intérêts de retard et de majorations, pour la période du 1er octobre 2014 au 30 septembre 2017. Ces rappels de taxe sur la valeur ajoutée ont été mis en recouvrement le 30 septembre 2019, pour un montant total, en droits et pénalités, de 50 387 euros. La société a formé une réclamation préalable par un courrier daté du 15 septembre 2021, qui a été partiellement rejetée par décision du 25 avril 2022. Dans la présente instance, la SARL FCCDM demande au tribunal de prononcer la décharge des droits supplémentaires de taxe sur la valeur ajoutée, ainsi que des intérêts et pénalités correspondants, restant à sa charge, pour un montant total de 48 757 euros.

Sur la décharge des impositions litigieuses :

En ce qui concerne la régularité de la procédure d'imposition :

2. En premier lieu, l'article L. 59 du livre des procédures fiscales dispose : " Lorsque le désaccord persiste sur les rectifications notifiées, l'administration, si le contribuable le demande, soumet le litige à l'avis soit de la commission des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires prévue à l'article 1651 du code général des impôts () ". L'article L. 59 A du même livre dispose : " I.-La commission des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires intervient lorsque le désaccord porte : / 1° Sur le montant du résultat industriel et commercial, non commercial, agricole ou du chiffre d'affaires, déterminé selon un mode réel d'imposition ; / () II.-Dans les domaines mentionnés au I, la commission des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires peut, sans trancher une question de droit, se prononcer sur les faits susceptibles d'être pris en compte pour l'examen de cette question de droit () ".

3. Il résulte de l'instruction que la vérificatrice a rayé la mention pré-imprimée relative à la saisine de la commission des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires figurant sur la réponse aux observations du contribuable qu'elle a adressée à la société par courrier du 5 février 2019 et doit ce faisant être regardée comme ayant opposé à l'intéressée un refus de saisir cette commission. Toutefois, il résulte l'examen de la proposition de rectification du 5 novembre 2018, de la lettre d'observations de la SARL FCCDM du 31 décembre 2018 et de la réponse aux observations de la contribuable du 5 février 2019 qu'un désaccord persistait entre la société et l'administration portant sur le calcul du prix de revient des tabacs, à savoir sur l'inclusion dans la base imposable à la taxe sur la valeur ajoutée du droit de consommation et de la valeur dite " Cost Insurance and Freight " (valeur CIF). Un tel désaccord, compte-tenu notamment de l'argumentation développée par la société, ne se rapporte pas à des questions de fait qui pouvaient être portées, à l'initiative de la contribuable, devant la commission des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires en application des dispositions précitées de l'article L. 59 A du livre des procédures fiscales. Dans ces conditions, la SARL FCDDM n'est pas fondée à soutenir que le refus de saisir la commission des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires que lui a opposé la vérificatrice en rayant, sur la réponse aux observations du contribuable, la mention pré-imprimée relative à la faculté d'une telle saisine aurait été de nature à affecter la régularité de la procédure d'imposition. Le moyen doit, par suite, être écarté.

4. En second lieu, la société requérante ne peut utilement se prévaloir, sur le fondement de l'article L. 80 A du livre de procédures fiscales, des instructions fiscales référencées 13-L-1514, n° 40, du 1er juillet 2002, et BOI-CF-IOR-10-50, n° 460, du 4 février 2015, lesquelles ont trait à la procédure d'imposition et ne comportent par conséquent aucune interprétation de la loi fiscale. Les moyens doivent, par suite, être écartés.

En ce qui concerne le bien-fondé des impositions :

5. En premier lieu, l'article 271 du code général des impôts dispose : " I. 1. La taxe sur la valeur ajoutée qui a grevé les éléments du prix d'une opération imposable est déductible de la taxe sur la valeur ajoutée applicable à cette opération. / () 3. La déduction de la taxe ayant grevé les biens et les services est opérée par imputation sur la taxe due par le redevable au titre du mois pendant lequel le droit à déduction a pris naissance () ". L'article 298 quaterdecies du même code dispose, dans sa version applicable au litige : " I. - Les opérations portant sur les tabacs manufacturés sont soumises à la taxe sur la valeur ajoutée dans les conditions de droit commun, sous réserve des dispositions ci-après. / II. - Le fait générateur de la taxe sur la valeur ajoutée applicable aux ventes dans les départements de France métropolitaine de tabacs manufacturés est celui qui est prévu à l'article 575 C. / La taxe est assise sur le prix de vente au détail, à l'exclusion de la taxe sur la valeur ajoutée elle-même. / Elle est acquittée par le fournisseur dans le même délai que le droit de consommation. " L'article 298 sexdecies du même code dispose : " Dans les départements de la Réunion, de la Martinique et de la Guadeloupe, les marges commerciales postérieures à la fabrication ou à l'importation demeurent exclues de la taxe sur la valeur ajoutée. " En vertu de ces dispositions, éclairées par les travaux préparatoires de l'article 15 de la loi du 24 mai 1976 dont elles sont issues, en Corse et dans les départements d'outre-mer, les opérations portant sur les tabacs manufacturés sont, à chacune des étapes du circuit de commercialisation, soumises à la taxe sur la valeur ajoutée à laquelle sont soumises les ventes de tabacs manufacturés réalisées dans les conditions du droit commun. Demeurent toutefois exclues de l'assiette de la taxe sur la valeur ajoutée à laquelle sont soumises les ventes de tabacs manufacturés réalisées dans les départements d'outre-mer, les marges commerciales prises postérieurement à la fabrication ou à l'importation de ces tabacs.

6. Il résulte de l'instruction qu'au cours de la période du 1er octobre 2014 au 30 septembre 2017, la SARL FCDDM a procédé à l'importation en Martinique de produits de tabacs et articles de tabacs, qu'elle a ensuite revendus auprès de distributeurs locaux. Même si les marges commerciales que la société requérante a réalisées à l'occasion de ces ventes de tabacs étaient, en application des dispositions citées précédemment, exclues de l'assiette de la taxe sur la valeur ajoutée, ces opérations étaient en elles-mêmes comprises dans le champ de la taxe sur la valeur ajoutée. Il incombait donc à la société de facturer et de collecter la taxe sur la valeur ajoutée, établie sur le seul prix de revient des produits de tabacs, auprès des distributeurs locaux acquéreurs des produits de tabacs importés. L'administration pouvait, dès lors, à bon droit procéder comme elle l'a fait aux rappels de la taxe non-collectée par la SARL FCDDM à l'occasion des ventes de tabacs réalisées entre le 1er octobre 2014 et le 30 septembre 2017. En procédant à de tels rappels de taxe non collectée, l'administration n'a pas porté atteinte au principe de neutralité du régime de la taxe sur la valeur ajoutée puisqu'elle n'a nullement remis en cause le droit de déduction de la taxe ayant grevé les importations des tabacs ensuite revendus dont la société était fondée à se prévaloir sur le fondement de l'article 271 du code général des impôts compte-tenu de ce que ces opérations étaient soumises à la taxe sur la valeur ajoutée. Il s'ensuit que la SARL FCCDM n'est pas fondée à contester le bien-fondé des impositions sur le terrain de la loi fiscale. Les moyens ainsi soulevés doivent, par suite, être écartés.

7. En second lieu, l'article L. 80 A du livre des procédures fiscales dispose : " () Lorsque le redevable a appliqué un texte fiscal selon l'interprétation que l'administration avait fait connaître par ses instructions ou circulaires publiées et qu'elle n'avait pas rapportée à la date des opérations en cause, elle ne peut poursuivre aucun rehaussement en soutenant une interprétation différente () ". Si ces dispositions instituent une garantie contre les changements de doctrine de l'administration, qui permet aux contribuables de se prévaloir des énonciations contenues dans les notes ou instructions publiées, qui ajoutent à la loi ou la contredisent, c'est à la condition que les intéressés entrent dans les prévisions de la doctrine, appliquée littéralement, résultant de ces énonciations. Dans le cas où l'administration revient sur une interprétation qu'elle a formulée, pour en limiter le champ d'application ou subordonner le bénéfice de ses prévisions à de nouvelles conditions, les contribuables ne peuvent se prévaloir utilement, sur le fondement de l'article L. 80-A précité, d'une partie seulement d'une telle doctrine dont les éléments, bien qu'énoncés successivement, sont indissociables.

8. Sur le fondement de ces dispositions, la SARL FCDDM se prévaut de l'instruction référencée n° BOI-TVA-GEO-20-50-20120912 en date du 12 septembre 2012 de la direction générale des impôts selon laquelle : " 1. Dans les départements de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Réunion où la législation sur les taxes sur le chiffre d'affaires a été introduite, les tabacs manufacturés sont soumis à la TVA dans les conditions ci-après. / 10. Dans ces départements, les marges commerciales postérieures à la fabrication ou à l'importation sont, aux termes de l'article 298 sexdecies du CGI, exclues de la TVA. Il en résulte que les négociants grossistes, dépositaires, détaillants ou débitants qui opèrent la distribution des tabacs ne doivent pas être recherchés en paiement de la taxe. / 20. La TVA est exigible soit à l'importation, soit à l'issue de la fabrication, c'est-à-dire à la sortie des tabacs manufacturés des établissements de production. / 30. Le taux applicable aux tabacs est le taux normal applicable dans les DOM. / 40. Les fabricants exercent leurs droits à déduction par imputation sur la taxe due à l'issue des opérations de fabrication des tabacs et, le cas échéant, la fraction non imputable de ces droits peut faire l'objet d'un remboursement dans les conditions fixées aux articles 242 OA et suivants de l'annexe II au CGI. / Dans la mesure où ils sont dispensés du paiement de la TVA, les négociants qui opèrent la distribution des tabacs dans les départements d'outre-mer ne peuvent prétendre à aucun droit à déduction. " Il ressort des énonciations de cette instruction, qui sont indissociables sur ce point, que si l'administration fiscale tolère que les entreprises qui opèrent la distribution des tabacs importés dans les départements de la Guadeloupe, de la Martinique et de La Réunion ne facturent ni ne collectent de taxe sur la valeur ajoutée lors de la revente, c'est à la condition qu'elles renoncent à leur droit à déduction de cette taxe.

9. En l'espèce, la SARL FCDDM a revendiqué le droit à déduction de la taxe grevant les importations des tabacs qu'elle a ensuite revendus en Martinique en procédant à des déductions sur ses déclarations de taxe sur la valeur ajoutée. Elle a dès lors entendu placer ses ventes dans le champ d'application de la taxe sur la valeur ajoutée et exclu par là-même le bénéfice de la doctrine précitée selon laquelle l'exclusion de la taxation des tabacs à la revente en Martinique avait pour contrepartie la renonciation au droit de déduction de la taxe acquittée à l'importation des tabacs. La société ne peut prétendre au bénéfice des développements de l'instruction précitée qui excluent les ventes de tabac du champ d'application de la taxe sur la valeur ajoutée pour contester les rappels de la taxe qu'elle n'a pas collectée lors de telles ventes, et en même temps réclamer le remboursement de la taxe sur la valeur ajoutée qui a grevé ses importations, alors que l'exclusion de toute créance de taxe énoncée par l'instruction est indissociable de l'exclusion des ventes de tabacs du champ d'application de la taxe et de la collecte de la taxe. Il suit de là que la société n'est pas fondée à contester, sur le terrain de la doctrine fiscale, le bien-fondé des rappels litigieux de taxe sur la valeur ajoutée. Le moyen ainsi soulevé doit, par suite, être écarté.

10. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la SARL FCCDM n'est pas fondée à contester les impositions litigieuses. Les conclusions principales de sa requête tendant à leur décharge doivent, par suite, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que la SARL FCCDM demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SARL FCDDM est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SARL Frédéric et Corinne d'Orazio Distribution Martinique (FCDDM) et au directeur régional des finances publiques de la Martinique.

Délibéré après l'audience du 29 juin 2023, à laquelle siégeaient :

- M. de Palmaert, premier conseiller faisant fonction de président,

- M. Phulpin, conseiller,

- Mme Monnier-Besombes, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2023.

Le rapporteur,

V. Phulpin

Le premier conseiller faisant fonction de président,

S. de PalmaertLa greffière,

M. A

La République mande et ordonne au ministre délégué auprès du ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, chargé des comptes publics en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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