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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2200526

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2200526

jeudi 21 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2200526
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère Chambre
Avocat requérantRACINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 septembre 2022, et des mémoires complémentaires, enregistrés le 28 février 2024 et le 16 avril 2024, la commune de Saint-Joseph, représentée par Me de Thoré et Me Especel, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) à titre principal, d'enjoindre à la société Antilles revêtements sportifs, à la société Mondo France et à la société Bieb Martinique de procéder aux travaux de réfection de la piste d'athlétisme et des aires de saut du stade municipal Henri Murano, dans un délai de 4 mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 500 euros par jour de retard, et de condamner solidairement la société Antilles revêtements sportifs, la société GFA Caraïbes, la société Mondo France, la société SMA BTP, la société Bieb Martinique et la société Lloyd's insurance company à lui verser la somme de 42 635,03 euros, au titre des frais de maîtrise d'œuvre correspondants à ces travaux de réfection, et la somme de 90 000 euros, en réparation de ses troubles de jouissance ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner solidairement la société Antilles revêtements sportifs, la société GFA Caraïbes, la société Mondo France, la société SMA BTP, la société Bieb Martinique et la société Lloyd's insurance company à lui verser la somme totale de 468 978,66 euros, correspondant au coût des travaux de réfection de la piste d'athlétisme et des aires de saut du stade municipal Henri Murano, et la somme de 90 000 euros, en réparation de ses troubles de jouissance ;

3°) de mettre les frais d'expertise à la charge, solidairement, de la société Antilles revêtements sportifs, de la société GFA Caraïbes, de la société Mondo France, de la société SMA BTP, de la société Bieb Martinique et de la société Lloyd's insurance company ;

4°) de mettre à la charge, solidairement, de la société Antilles revêtements sportifs, de la société GFA Caraïbes, de la société Mondo France, de la société SMA BTP, de la société Bieb Martinique et de la société Lloyd's insurance company la somme de 5 000 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la piste d'athlétisme et les aires de saut présentent des désordres, de nature à engager la responsabilité des constructeurs et de leurs assureurs, sur le fondement de la garantie décennale;

- à titre subsidiaire, la responsabilité des constructeurs est engagée, sur le fondement de la responsabilité contractuelle, ainsi que le prévoit la garantie spécifique consentie par la société Mondo France ;

- elle subit un préjudice, tenant au coût des travaux de reprise, qui peut être réparé, à titre principal, par une injonction aux entreprises défenderesses de réaliser ces travaux ou, à titre subsidiaire, par une condamnation pécuniaire, ainsi que des troubles de jouissance.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 12 septembre 2022, le 2 mai 2023, le 28 mars 2024 et le 29 mars 2024, la société Antilles revêtements sportifs, représentée par Me Chalvin, Me Trillat et Me Jaillant-Corcos, conclut, dans le dernier état de ses écritures, à titre principal, au rejet de la requête, à titre subsidiaire, à ce que la société GFA Caraïbes, la société Mondo France et la société SMA BTP la garantissent de toute condamnation prononcée à son encontre et, en tout état de cause, à ce que soit mise à la charge, solidairement, de la société Mondo France et de la société SMA BTP la somme de 10 000 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- sa responsabilité ne peut pas être engagée, dès lors que les désordres allégués ne trouvent leur origine que dans les travaux réalisés par la société Mondo France, et ne lui sont donc pas imputables ;

- la société Mondo France doit la garantir de toute condamnation prononcée à son encontre, sur le fondement de l'article 1641 du code civil, relatif à la garantie des vices cachés ;

- la société GFA Caraïbes doit la garantir de toute condamnation prononcée à son encontre, compte tenu de son contrat d'assurance ;

- la société SMA BTP n'est pas fondée à soutenir qu'elle ne serait pas tenue de garantir la société Mondo France d'une éventuelle condamnation à l'encontre de cette dernière ;

- les préjudices allégués par la commune de Saint-Joseph sont surévalués.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 décembre 2022, la société SMA BTP, représentée par Me Gourlat-Rousseau, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la commune de Saint-Joseph et de la société Mondo France la somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la juridiction administrative est incompétente pour se prononcer sur les conclusions prononcées à son encontre par la commune de Saint-Joseph ;

- en tout état de cause, elle ne peut pas être tenue pour solidaire d'une éventuelle condamnation prononcée à l'encontre de la société Mondo France, dès lors que son contrat d'assurance était résilié, à la date d'introduction de la réclamation présentée par la commune de Saint-Joseph.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 5 mai 2023 et le 25 mars 2024, la société Mondo France, représentée par Me Bois, conclut, dans le dernier état de ses écritures, au rejet de la requête de la commune de Saint-Joseph et au rejet de l'appel en garantie, présenté à son encontre par la société Antilles revêtements sportifs, à titre subsidiaire, à ce que la société SMA BTP, la société Bieb Martinique et la société Lloyd's insurance company la garantissent de toute condamnation prononcée à son encontre, et à ce que soit mise à la charge de la commune de Saint-Joseph, de la société Antilles revêtements sportifs et de la société SMA BTP la somme de 10 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- sa responsabilité ne peut pas être engagée, sur le fondement de la responsabilité contractuelle, dès lors que les conditions prévues par la garantie spécifique, prévue au contrat, ne sont pas réunies ;

- la société Antilles revêtements sportifs ne peut pas utilement fonder son appel en garantie sur l'article 1641 du code civil, dès lors qu'elle n'est pas acquéreur des équipements en cause ;

- la société SMA BTP n'est pas fondée à invoquer la résiliation de son contrat d'assurance pour refuser de la garantir d'une éventuelle condamnation prononcée à son encontre ;

- la société Bieb Martinique doit la garantir de toute condamnation prononcée à son encontre, dès lors qu'elle a failli dans l'exercice de sa mission de maîtrise d'œuvre ;

- les préjudices allégués par la commune de Saint-Joseph sont surévalués.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 19 mars 2024 et le 22 avril 2024, la société GFA Caraïbes, représentée par Me Rigeade, conclut, dans le dernier état de ses écritures, au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la commune de Saint-Joseph et de la société Antilles revêtements sportifs la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la juridiction administrative est incompétente pour se prononcer sur les conclusions présentées à son encontre par la commune de Saint-Joseph ;

- en tout état de cause, elle ne peut pas être tenue pour solidaire d'une éventuelle condamnation prononcée à l'encontre de la société Antilles revêtements sportifs, dès lors que son contrat d'assurance ne couvre pas les dommages allégués ;

- en revanche, la société SMA BTP n'est pas fondée à invoquer la résiliation du contrat d'assurance conclu avec la société Mondo France pour refuser de la garantir d'une éventuelle condamnation prononcée à l'encontre de cette dernière.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 mars 2024, la société Bieb Martinique et la société Lloyd's insurance company, représentées par Me Fournier, concluent, à titre principal, au rejet de la requête de la commune de Saint-Joseph et au rejet de l'appel en garantie présenté à leur encontre par la société Mondo France, à titre subsidiaire, à ce que la société Mondo France et la société SMA BTP la garantissent de toute condamnation prononcée à leur encontre, et à ce que soit mise à la charge de la société Mondo France la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles font valoir que la responsabilité de la société Bieb Martinique ne peut pas être engagée, dès lors que les désordres allégués ne trouvent leur origine que dans les travaux réalisés par la société Mondo France, et ne lui sont donc pas imputables.

Par une ordonnance du 2 avril 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 5 mai 2024.

En application de l'article R. 613-3 du code de justice administrative, le mémoire complémentaire de la société SMA BTP, enregistré le 1er octobre 2024, n'a pas été communiqué.

Les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'incompétence de la juridiction administrative pour se prononcer sur l'ensemble des conclusions dirigées contre la société GFA Caraïbes, contre la société SMA BTP et contre la société Lloyd's insurance company, y compris au titre d'appels en garantie, dès lors qu'elles portent sur des sommes dues par les assureurs au titre de leurs obligations nées de contrats de droit privé.

Vu :

- l'ordonnance n° 2200514 du 19 septembre 2022, par laquelle la juge des référés a ordonné une expertise et désigné M. A C en qualité d'expert ;

- le rapport de l'expert du 24 novembre 2023 ;

- l'ordonnance n° 2200514 du 22 décembre 2023, par laquelle le président du tribunal a taxé et liquidé les frais d'expertise à la somme de 15 610,33 euros ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lancelot,

- les conclusions de M. de Palmaert, rapporteur public,

- et les observations de Me Oscar, avocate de la commune de Saint-Joseph, et de Me Trillat, avocat de la société Antilles revêtements sportifs.

Considérant ce qui suit :

1. La commune de Saint-Joseph a conclu, le 6 juin 2011, avec un groupement solidaire, composé de la société Antilles revêtements sportifs et de la société Mondo France, un marché public de travaux, en vue de la modernisation des installations d'athlétisme du stade municipal Henri Murano, comprenant une piste de 400 mètres de 6 couloirs, ainsi que différentes aires de saut. La maîtrise d'œuvre était confiée à la société Bieb ingénierie, à laquelle a succédé la société Bieb Martinique. Les travaux se sont achevés le 21 septembre 2012, et la réception a été prononcée, sans réserve, le 10 octobre 2012. Postérieurement à cette réception, le maire de Saint-Joseph a signalé, par un courrier adressé à la société Antilles revêtements sportifs le 28 janvier 2016, que le revêtement en caoutchouc de la piste d'athlétisme se décollait par endroits. Par un nouveau courrier du 10 mai 2021, le maire de Saint-Joseph a signalé des désordres plus importants, affectant le revêtement de couleur rouge, lequel présentait un durcissement et des craquelures, rendant les installations inutilisables. La société GFA Caraïbes, assureur de la société Antilles revêtements sportifs, a missionné un expert, qui a remis son rapport, le 19 mai 2022. Ensuite, par une ordonnance n° 2200514 du 19 septembre 2022, la juge des référés a également ordonné une expertise, confiée à M. C, afin notamment d'identifier les causes des désordres constatés, et les éventuelles responsabilités encourues. L'expert a remis son rapport le 24 novembre 2023. Par la présente requête, la commune de Saint-Joseph demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, de condamner solidairement, à titre principal, sur le fondement de la garantie décennale, et, à titre subsidiaire, sur le fondement de la responsabilité contractuelle, la société Antilles revêtements sportifs, la société Mondo France et la société Bieb Martinique à réaliser, à leurs frais les travaux de réfection des installations ou, à défaut, à lui verser, en réparation de ses préjudices, solidairement avec leurs assureurs respectifs, la société GFA Caraïbes, la société SMA BTP et la société Lloyd's insurance company, la somme totale de 468 978,66 euros.

Sur la compétence de la juridiction administrative :

2. Il n'appartient qu'aux juridictions judiciaires de connaître des actions tendant au paiement des sommes dues par un assureur au titre de ses obligations de droit privé et à raison du fait dommageable commis par son assuré, alors même que l'appréciation de la responsabilité de cet assuré dans la réalisation du fait dommageable relève du juge administratif.

3. Il résulte de ce qui précède que seule la juridiction judiciaire est compétente pour connaître des conclusions de la commune de Saint-Joseph, dirigées contre la société GFA Caraïbes, en sa qualité d'assureur de la société Antilles revêtements sportifs, contre la société SMA BTP, en sa qualité d'assureur de la société Mondo France, et contre la société Lloyd's insurance company, en sa qualité d'assureur de la société Bieb Martinique. De même, seule la juridiction judiciaire est compétente pour se prononcer sur les appels en garantie, présentés par la société Antilles revêtements sportifs, par la société Mondo France et par la société Bieb Martinique, et dirigés contre ces mêmes compagnies d'assurance. Par suite, les conclusions correspondantes doivent être rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaître.

Sur la responsabilité de la société Antilles revêtements sportifs, de la société Mondo France et de la société Bieb Martinique, au titre de la garantie décennale :

En ce qui concerne la nature des désordres :

4. Il résulte des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs que des désordres apparus dans le délai d'épreuve de 10 ans, de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination dans un délai prévisible, engagent leur responsabilité, même s'ils ne sont pas révélés dans toute leur étendue avant l'expiration du délai de 10 ans, dès lors que les désordres leur sont imputables, même partiellement et sauf à ce que soit établie la faute du maître d'ouvrage ou l'existence d'un cas de force majeure.

5. Il résulte de l'instruction, et en particulier du rapport d'expertise du 19 mai 2022, émanant de l'expert missionné par la société GFA Caraïbes, du procès-verbal de constat dressé par un commissaire de justice le 5 août 2022, et du rapport d'expertise du 24 novembre 2023, dressé à la demande de la juge des référés, que les installations d'athlétisme du stade municipal Henri Murano, rénovées dans le cadre du marché public de travaux conclu le 6 juin 2011, se composent de couloirs présentant un revêtement de couleur grise et de couloirs présentant un revêtement de couloir rouge, ce revêtement de couleur rouge, dénommé Sportflex Super X P 30, étant également présent sur l'intégralité des aires de saut. Si le revêtement de couleur grise est demeuré en bon état général, le revêtement de couleur rouge, en revanche, a durci et présente de nombreuses fissures et craquelures, sur l'intégralité des installations. L'usure du revêtement est telle que les installations sportives sont devenues inutilisables, le revêtement ne présentant plus les garanties de rebond nécessaires à son usage par les athlètes, ce qui implique un risque d'accident. Dans ces conditions, et ainsi que le relève le rapport d'expertise du 24 novembre 2023, l'ouvrage doit être regardé comme présentant des désordres, de nature à le rendre impropre à sa destination, ce qui n'est au demeurant pas véritablement contesté par les défendeurs. Par suite, et alors qu'il n'est pas non plus contesté que ces désordres n'étaient pas apparents lors des opérations de réception de l'ouvrage, la commune de Saint-Joseph est fondée à soutenir que ces désordres sont de nature à engager la responsabilité des constructeurs, sur le fondement de la garantie décennale.

En ce qui concerne l'imputabilité des désordres :

6. Il appartient au juge administratif, dès lors qu'il constate, d'une part, que les parties à une opération de construction n'ont pas entendu contractuellement renoncer ou aménager le régime de la garantie décennale des constructeurs et, d'autre part, que les conditions d'engagement de cette responsabilité sont réunies, de tirer les conséquences, le cas échéant d'office, du caractère solidaire de cette responsabilité en condamnant l'ensemble des constructeurs auxquels sont imputables les désordres en litige à en réparer les conséquences dommageables, pourvu qu'ils aient été mis en cause par le maître d'ouvrage et qu'ils aient, au moins pour partie, contribué à la survenance de ces désordres. En l'absence de stipulations contraires, les entreprises qui s'engagent conjointement et solidairement envers le maître de l'ouvrage à réaliser une opération de construction, s'engagent conjointement et solidairement non seulement à exécuter les travaux, mais encore à réparer le préjudice subi par le maître de l'ouvrage du fait de manquements dans l'exécution de leurs obligations contractuelles. Un constructeur ne peut échapper à sa responsabilité conjointe et solidaire avec les autres entreprises co-contractantes, au motif qu'il n'a pas réellement participé aux travaux révélant un tel manquement, que si une convention, à laquelle le maître d'ouvrage est partie, fixe la part qui lui revient dans l'exécution des travaux.

7. En premier lieu, d'une part, il résulte de l'instruction que le marché public de travaux, conclu le 6 juin 2011 entre la commune de Saint-Joseph et le groupement solidaire, composé de la société Antilles revêtements sportifs et de la société Mondo France, répartissait les prestations à la charge de chacune des entreprises membres de ce groupement. Ainsi, la société Antilles revêtements sportifs était en charge des travaux de terrassement, de béton et d'enrobés, nécessaires à l'installation du support du revêtement, tandis que la société Mondo France était en charge de la pose de ce revêtement.

8. D'autre part, il résulte également de l'instruction, et en particulier du rapport d'expertise du 24 novembre 2023, que les désordres affectant les couloirs de couleur rouge et les aires de saut trouvent leur origine dans le fait que le revêtement dénommé Sportflex Super X P 30 s'est révélé inadapté aux conditions climatiques et atmosphériques de la Martinique, ce revêtement s'étant dégradé prématurément sous l'effet de la chaleur, de la lumière du soleil et de l'humidité. L'expert relève d'ailleurs que l'utilisation du même revêtement a conduit à des désordres exactement similaires, dans d'autres installations sportives de l'île, en particulier les pistes d'athlétisme du stade de Dillon, à Fort-de-France, et du stade municipal du Robert, ainsi que le terrain extérieur de handball du Lorrain. S'agissant du stade municipal du Robert, le fournisseur du revêtement a d'ailleurs reconnu, dans un courrier rédigé en juillet 2015, que les pigments et oxydes, utilisés pour le revêtement de couleur rouge, avaient réagi de manière inattendue aux températures élevées, rencontrées en Martinique. Dans ces conditions, dès lors que la société Antilles revêtements sportifs n'est pas intervenue dans le choix et dans la pose du revêtement et que le rapport d'expertise du 24 novembre 2023 relève, sans ambiguïté, qu'aucune malfaçon ne peut être relevée, s'agissant du support en béton et en enrobés, la société Antilles revêtements sportifs est fondée à faire valoir qu'elle n'a pas participé aux travaux, à l'origine des désordres, et que sa responsabilité n'est pas engagée.

9. En second lieu, si l'article 12.3 du cahier des clauses administratives particulières applicables au marché en litige laissait à l'entreprise, en charge de la pose du revêtement, le choix du matériau à utiliser, parmi les 2 procédés suggérés par le cahier des clauses techniques particulières, l'article 0.3.1 de ce même cahier des clauses techniques particulières précisait toutefois : " Avant le démarrage de quelconques travaux, les matériaux entrant dans la composition des ouvrages devront être soumis au maître d'œuvre et approuvés par lui ". En outre, l'article 1.3.10.3 du même cahier des clauses techniques particulières faisait obligation à l'entreprise de présenter, avant le début des travaux, un procès-verbal d'essai du revêtement, réalisé par un laboratoire agréé, et justifiant de la qualité du revêtement et de sa capacité à résister au climat martiniquais. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du 24 novembre 2023, que l'essai a été réalisé pour des conditions de température comprises entre 22° C et 23° C, et d'hygrométrie comprises entre 49 et 54 %, ce qui est notoirement insuffisant par rapport aux conditions climatiques habituellement rencontrées en Martinique, en particulier à Saint-Joseph. Ainsi, la société Bieb Martinique, en ayant approuvé sans réserve le choix du matériau retenu malgré cet essai réalisé dans des conditions inadaptées, doit être regardée comme ayant concouru aux travaux à l'origine des désordres constatés. Dans ces conditions, la société Bieb Martinique n'est pas fondée à faire valoir que sa responsabilité, au titre de la garantie décennale des constructeurs, ne serait pas engagée.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les moyens présentés, à titre subsidiaire, par la commune de Saint-Joseph, et tendant à ce que soit engagée la responsabilité des constructeurs sur le terrain contractuel, que la société Mondo France et la société Bieb Martinique doivent être condamnés solidairement à réparer les préjudices, subis par la commune de Saint-Joseph, et résultant des désordres affectant les installations d'athlétisme du stade municipal Henri Murano.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

S'agissant du coût des travaux de reprise :

11. La responsabilité des maîtres d'œuvre en raison des malfaçons constatées dans les travaux ne peut trouver sa sanction, sur la base des principes qui régissent la responsabilité décennale des constructeurs, dans l'obligation d'exécuter eux-mêmes les réparations. Par suite, dans le cas où, comme en l'espèce, le juge est saisi de conclusions tendant à la condamnation conjointe et solidaire d'un maître d'œuvre et d'un entrepreneur et que les conditions de solidarité sont remplies, ce juge ne peut que condamner conjointement et solidairement les intéressés à une réparation en argent. Dans ces conditions, les conclusions principales de la commune de Saint-Joseph, tendant à ce qu'il soit enjoint aux défendeurs de procéder, à leurs frais, aux travaux de réfection des installations d'athlétisme du stade municipal Henri Murano doivent être rejetées.

12. Le montant du préjudice dont le maître d'ouvrage est fondé à demander la réparation aux constructeurs à raison des désordres affectant l'immeuble qu'ils ont réalisé correspond aux frais qu'il doit engager pour les travaux de réfection, sans que l'indemnisation qui lui est allouée à ce titre puisse dépasser le montant des travaux strictement nécessaire pour rendre l'ouvrage conforme à sa destination et à ses caractéristiques contractuelles en usant des procédés de remise en état les moins onéreux possible.

13. Il résulte de l'instruction, et en particulier du rapport d'expertise du 24 novembre 2023, que les désordres constatés imposent de remplacer l'intégralité du revêtement de la piste d'athlétisme et des aires de saut. En particulier, il n'est pas concevable de maintenir en l'état les couloirs présentant un revêtement de couleur grise, dès lors que l'équité sportive impose, en cas de compétition, que tous les couloirs présentent un revêtement de même ancienneté. En revanche, il n'apparaît pas nécessaire de reprendre le support en béton et en enrobés. L'expert a chiffré le coût des travaux, correspondant à l'enlèvement et l'évacuation de l'ancien revêtement, au nettoyage du support et à l'installation d'un nouveau revêtement, à la somme totale de 435 000 euros, ce montant, incluant les frais annexes et la maîtrise d'œuvre, n'étant pas sérieusement contesté par la commune de Saint-Joseph, qui se borne à soutenir qu'un devis lui aurait été présenté pour une somme supérieure, mais ne produit pas le devis en question. Par suite, il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice, en l'évaluant à la somme de 435 000 euros.

S'agissant des troubles de jouissance :

14. Si la commune de Saint-Joseph soutient que les installations d'athlétisme du stade municipal Henri Murano sont inutilisables depuis 2016, il ressort toutefois des termes mêmes du courrier adressé le 28 janvier 2016 par le maire de Saint-Joseph à la société Antilles revêtements sportifs que les désordres n'étaient alors que minimes, et ne compromettaient pas l'usage des installations. En outre, la commune de Saint-Joseph a indiqué, dans ses dires à l'expert, que les désordres correspondants avaient été rapidement réparés. Dans ces conditions, la commune de Saint-Joseph ne peut être regardée comme subissant des troubles de jouissance, de nature à perturber le bon fonctionnement du service public, que depuis mai 2021, date à laquelle elle a signalé que " la pratique sportive s'avère dangereuse ". Il sera fait une juste appréciation du préjudice résultant de ces troubles de jouissance, en l'évaluant à la somme de 3 000 euros.

15. Il résulte de tout ce qui précède que la commune de Saint-Joseph est seulement fondée à solliciter une indemnisation, à hauteur de la somme totale de 438 000 euros, en réparation des préjudices qu'elle a subis. Cette somme sera mise à la charge solidairement de la société Mondo France et de la société Bieb Martinique.

Sur les appels en garantie :

16. Le recours entre constructeurs, non contractuellement liés, ne peut avoir qu'un fondement quasi-délictuel et, coauteurs obligés solidairement à la réparation d'un même dommage, ces constructeurs ne sont tenus entre eux que chacun, pour sa part, déterminée à proportion du degré de gravité des fautes qu'ils ont personnellement commises.

17. En premier lieu, ainsi qu'il a été évoqué aux points 7 et 8 ci-dessus, le présent jugement ne prononce aucune condamnation à l'encontre de la société Antilles revêtements sportifs. Par suite, ses conclusions aux fins d'appel en garantie, dirigées contre la société Mondo France, ne peuvent qu'être rejetées.

18. En second lieu, s'agissant des appels en garantie réciproques, présentés par la société Mondo France et par la société Bieb Martinique, les désordres affectant les installations d'athlétisme du stade municipal Henri Murano sont imputables, pour l'essentiel, à la société Mondo France, en charge du choix et de la pose de ce revêtement, et, dans une moindre mesure, à la société Bieb Martinique, en charge de la maîtrise d'œuvre. Dans ces conditions, il y a lieu de retenir que la société Bieb Martinique doit être garantie par la société Mondo France, à hauteur de 80 % de la condamnation solidaire prononcée à son encontre et, réciproquement, que la société Mondo France doit être garantie par la société Bieb Martinique, à hauteur de 20 % de la condamnation solidaire prononcée à son encontre.

Sur les dépens :

19. Par une ordonnance du 22 décembre 2023, le président du tribunal a taxé et liquidé les frais et honoraires de M. A C, expert, à la somme de 15 610,33 euros. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre ces frais d'expertise à la charge définitive de la société Mondo France, à hauteur de 80 %, et de la société Bieb Martinique, à hauteur de 20 %.

Sur les frais liés au litige :

20. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de la société Mondo France une somme de 1 500 euros, au titre des frais exposés par la commune de Saint-Joseph et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, en revanche, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions des autres parties, présentées sur le même fondement.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions présentées par la commune de Saint-Joseph, et les appels en garantie présentés par la société Antilles revêtements sportifs et par la société Mondo France, dirigés contre la société GFA Caraïbes, contre la société SMA BTP et contre la société Lloyd's insurance company sont rejetés comme portés devant une juridiction incompétente pour en connaître.

Article 2 : La société Mondo France et la société Bieb Martinique sont condamnées solidairement à verser à la commune de Saint-Joseph la somme de 438 000 euros.

Article 3 : La société Mondo France versera à la commune de Saint-Joseph une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La société Mondo France est condamnée à garantir la société Bieb Martinique de la condamnation solidaire prononcée à son encontre par l'article 2 du présent jugement, à hauteur de 80 %.

Article 5 : La société Bieb Martinique est condamnée à garantir la société Mondo France de la condamnation solidaire prononcée à son encontre par l'article 2 du présent jugement, à hauteur de 20 %.

Article 6 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 7 : Les frais d'expertise, d'un montant de 15 610,33 euros, sont mis à la charge définitive, à hauteur de 80 %, de la société Mondo France et, à hauteur de 20 %, de la société Bieb Martinique.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à la commune de Saint-Joseph, à la société Antilles revêtements sportifs, à la société GFA Caraïbes, à la société Mondo France, à la Société SMA BTP, à la société Bieb Martinique et à la société Lloyd's insurance company.

Copie en sera adressée à M. A C, expert.

Délibéré après l'audience du 7 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. Lancelot, premier conseiller,

M. Phulpin, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 novembre 2024.

Le rapporteur,

F. Lancelot

Le président,

J.-M. Laso La greffière,

M. B

La République mande et ordonne au préfet de la Martinique, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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01/06/2026

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