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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2300462

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2300462

lundi 21 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2300462
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
FormationJuge Unique
Avocat requérantCHALVIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 juillet 2023, et un mémoire complémentaire, enregistré le 10 octobre 2023, la SCI Gamac, représentée par Me Chalvin, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 16 400 euros en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi pour la période du 10 janvier 2023 au 10 octobre 2023 en raison du refus du préfet de la Martinique de lui accorder le concours de la force publique pour l'exécution du jugement d'expulsion rendu par le tribunal judiciaire de Fort-de-France le 3 janvier 2022 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité sans faute de l'Etat est engagée en raison du refus que lui a opposé le préfet suite à la demande de concours de la force publique qu'elle a présentée pour l'exécution du jugement d'expulsion du tribunal judiciaire de Fort-de-France du 3 janvier 2022 ;

- elle a subi un préjudice économique constitué par des pertes de loyers qu'elle évalue à la somme de 16 400 euros sur la période du 10 janvier 2023 au 10 octobre 2023, dont elle est fondée à demander l'indemnisation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 octobre 2023, et un mémoire complémentaire, enregistré le 24 octobre 2023, le préfet de la Martinique conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la réalité du préjudice n'est pas démontrée puisque la SCI Gamac n'établit ni l'absence de paiement des loyers par les locataires, ni que ceux-ci occuperaient encore le logement, le procès-verbal de constat du 5 octobre 2023 n'attestant nullement de leur présence sur les lieux ;

- la responsabilité de l'Etat ne peut en tout état de cause pas être engagée avant le 14 janvier 2023, date de naissance de la décision de refus de concours de la force publique ;

- le préjudice économique ne peut être évalué sur la base du contrat de bail d'habitation puisqu'il n'est pas démontré qu'il aurait été signé par une personne habilitée à représenter la société.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Phulpin, premier conseiller, en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Elisabeth, greffière d'audience, présenté son rapport et entendu les conclusions de M. Lancelot, rapporteur public, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. La SCI Gamac est propriétaire d'une maison d'habitation de type F4 située quartier Bel-Air au Vauclin qu'elle a donnée en location à un couple de particuliers, M. B A et Mme C épouse A, selon un contrat de bail signé le 15 septembre 2020. En l'absence de paiement les loyers par les locataires, la société a engagé une procédure devant l'autorité judiciaire afin d'obtenir leur expulsion du logement. Par un jugement du 3 janvier 2022, devenu définitif, le tribunal judiciaire de Fort-de-France, après avoir prononcé la résolution judiciaire du contrat de bail et de l'acte de cautionnement qu'il comportait, a ordonné l'expulsion des locataires et a condamné ces derniers au paiement d'une indemnité d'occupation égale au montant du loyer. Après avoir fait signifier aux occupants sans titre, le 7 mars 2022, un commandement de quitter les lieux resté infructueux, la SCI Gamac a sollicité auprès du préfet de la Martinique, par voie de commissaire de justice, le concours de la force publique pour l'exécution du jugement d'expulsion, par une demande datée du 10 novembre 2022 qui est restée sans réponse. La société a alors formé une demande préalable indemnitaire, par un courrier daté du 24 mai 2023 qui est également resté sans réponse. Dans la présente instance, la SCI Gamac demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, de condamner l'Etat à lui verser une indemnité de 16 400 euros en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi en raison du refus du préfet de la Martinique de lui accorder le concours de la force publique pour l'exécution du jugement d'expulsion rendu par le tribunal judiciaire de Fort-de-France le 3 janvier 2022.

Sur l'engagement de la responsabilité de l'Etat :

En ce qui concerne le principe de la responsabilité :

2. L'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution dispose, dans sa version applicable au litige : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation. ". L'article R. 153-1 du même code dispose : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. / () Toute décision de refus de l'autorité compétente est motivée. Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus () ". Il résulte des principes gouvernant la responsabilité des personnes publiques, repris par les dispositions de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution, que le représentant de l'Etat, saisi d'une demande en ce sens, doit prêter le concours de la force publique en vue de l'exécution d'une décision de justice ayant force exécutoire, la responsabilité de l'Etat étant susceptible d'être engagée en cas de refus pour faute ou même sans faute lorsque le refus est notamment fondé sur des considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l'ordre public.

3. Il résulte de l'instruction que, pour assurer l'exécution du jugement d'expulsion rendu par le tribunal judiciaire de Fort-de-France le 3 janvier 2022, la SCI Gamac a mandaté un commissaire de justice qui a signifié aux occupants sans titre du logement, le 7 mars 2022, un commandement de quitter les lieux qui est resté infructueux. Le commissaire de justice a alors saisi le préfet de la Martinique d'une demande de concours de la force publique datée du 10 novembre 2022, qui a été effectivement reçue par l'administration le 14 novembre 2022. En application de l'article R. 153-1 cité au point précédent du code des procédures civiles d'exécution, le silence gardé par le préfet de la Martinique sur cette demande pendant une durée de deux mois a donné naissance à une décision implicite de refus de concours de la force publique, le 14 janvier 2023. Il s'ensuit que la responsabilité sans faute de l'Etat est engagée à l'encontre de la SCI Gamac du fait de cette décision de refus de concours de la force publique à compter du 14 janvier 2023, et non du 10 janvier 2023 comme le soutient à tort la société requérante.

En ce qui concerne l'évaluation du préjudice :

4. Saisi d'un recours indemnitaire tendant à la réparation des préjudices résultant d'un refus de concours de la force publique le juge doit évaluer ces préjudices jusqu'à la date à laquelle le requérant en a arrêté le décompte dans son dernier mémoire.

5. La SCI Gamac demande dans son dernier mémoire à être indemnisée du préjudice économique constitué par les pertes de loyers qu'elle estime avoir subi jusqu'au 10 octobre 2023. D'une part, un tel préjudice ne tend pas, contrairement à ce que soutient le préfet de la Martinique en défense, à l'indemnisation des conséquences de l'inexécution du contrat de bail conclu avec les locataires 15 septembre 2020, dont la résolution judiciaire a été prononcée par le tribunal judiciaire dans son jugement d'expulsion du 3 janvier 2022. Il vise au contraire à indemniser l'impossibilité pour la société de louer son bien immobilier en raison du refus du préfet de lui accorder le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion des occupants irréguliers de son immeuble. D'autre part, il résulte du procès-verbal de constat d'occupation que le commissaire de justice s'est rendu sur la propriété de la société le 5 octobre 2023. Il a alors constaté que, si les occupants sans titre n'étaient pas effectivement présents sur les lieux lors de sa visite, ceux-ci n'avaient pas pour autant quitté le logement puisque leurs noms figuraient toujours sur la boîte aux lettres et que leur mobilier de jardin était encore présent sous le carbet et au niveau de la terrasse de la maison d'habitation. Il résulte en outre des jugements du tribunal judiciaire de Fort-de-France des 3 janvier 2022 et 5 juillet 2022 ainsi que du décompte des loyers impayés établi par le commissaire de justice le 5 octobre 2023, que les occupants sans titre ont cessé de s'acquitter du paiement du loyer dès le mois de janvier 2021 et qu'ils n'ont procédé au paiement d'aucune mensualité de l'indemnité d'occupation à laquelle ils ont pourtant été condamnés par le jugement d'expulsion du 3 janvier 2022. Il s'ensuit que la SCI Gamac, qui démontre que ses anciens locataires ont effectivement occupé illégalement sa maison d'habitation sans lui verser le moindre loyer ou indemnité entre le 14 janvier 2023 et le 10 octobre 2023, établit la réalité de son préjudice économique lié aux pertes de loyers, contrairement à ce que soutient l'administration en défense. Enfin, la valeur locative de l'immeuble peut être estimée à un montant de 1 640 euros par mois correspondant tant au montant du loyer, charges incluses, fixé dans le contrat de bail du 15 septembre 2020, que du montant de l'indemnité d'occupation fixée par le tribunal judiciaire dans son jugement d'expulsion du 3 janvier 2022. Dans ces conditions, il sera fait une exacte appréciation du préjudice économique subi par la SCI Gamac au titre des pertes de loyers sur la période du 14 janvier 2023 inclus au 10 octobre 2023 inclus en l'évaluant à la somme de 14 601,29 euros.

6. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'Etat à verser à la SCI Gamac une indemnité d'un montant de 14 601,29 euros.

Sur la subrogation :

7. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il détermine le montant et la forme des indemnités allouées par lui, de prendre, au besoin d'office, les mesures nécessaires pour que sa décision n'ait pas pour effet de procurer à la victime d'un dommage, par les indemnités qu'elle a pu ou pourrait obtenir en raison des mêmes faits, une réparation supérieure au préjudice subi. Par suite, lorsqu'il condamne l'Etat à indemniser le propriétaire auquel le préfet a refusé le concours de la force publique pour exécuter un jugement ordonnant l'expulsion des occupants d'un local, le juge doit, au besoin d'office, subroger l'Etat, dans la limite de l'indemnité mise à sa charge, dans les droits que le propriétaire peut détenir sur les occupants au titre de l'occupation irrégulière de son bien pendant la période de responsabilité de l'Etat.

8. En l'espèce, il résulte de ce qui a été dit précédemment que l'Etat a été condamné à indemniser la SCI Gamac auquel le préfet a refusé le concours de la force publique pour exécuter un jugement ordonnant l'expulsion des occupants de la maison d'habitation dont elle est propriétaire. Dans ces circonstances, il y a lieu de subordonner le paiement de l'indemnité, dans la limite du montant fixé au point 6., à la subrogation de l'Etat dans les droits que pourrait détenir la SCI Gamac sur M. B A et Mme C épouse A à raison de l'occupation irrégulière de son bien immobilier pour la période du 14 janvier 2023 inclus au 10 octobre 2023 inclus.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la SCI Gamac et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'État est condamné à verser à la SCI Gamac une indemnité d'un montant de 14 601,29 euros.

Article 2 : Le paiement de l'indemnité prévue à l'article 1er est subordonné à la subrogation de l'Etat dans les droits que la SCI Gamac peut détenir sur M. B A et Mme C épouse A à raison de l'occupation irrégulière de son bien immobilier pour la période du 14 janvier 2023 inclus au 10 octobre 2023 inclus.

Article 3 : L'État versera à la SCI Gamac une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de la SCI Gamac est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la SCI Gamac et au ministre de l'intérieur.

Copie sera adressée pour information au préfet de la Martinique.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

V. Phulpin La greffière,

M-A. Elisabeth

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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