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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2300581

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2300581

lundi 25 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2300581
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère Chambre
Avocat requérantBAZIN & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 22 septembre 2023, le 20 décembre 2023, le 8 mars 2024 et le 30 avril 2024, la société Deep turtle plongée, représentée par Me Chalvin, doit être regardée comme demandant au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'ordonner la résiliation tacite du contrat de mise à disposition du poste d'amarrage conclu le 25 janvier 2022 avec la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique, aux torts exclusifs de cette dernière ;

2°) de condamner solidairement la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique et son assureur la société Cooper Gay à lui verser la somme de 281 688,31 euros en réparation des préjudices subis en raison de ses fautes contractuelles et du défaut d'entretien normal de l'ouvrage public, assortie des intérêts de retard au taux légal à compter de l'enregistrement de sa requête, et capitalisation de ces intérêts, ainsi que la somme de 80 000 euros assortie des intérêts de retard au taux légal à compter du 30 mai 2023 ;

3°) de mettre la somme de 5 500 euros à la charge solidaire de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique et de son assureur la société Cooper Gay au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique est engagée sur le fondement de la responsabilité contractuelle pour faute, dans la mesure où elle n'a pas respecté l'article 2 du contrat, elle a commis des fautes dans l'exercice de ses pouvoirs de contrôle et de direction des installations de mouillage et elle a manqué à ses obligations en n'instaurant pas une surveillance constante des mouillages ainsi que leur entretien ;

- la responsabilité de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique est engagée sur le fondement du défaut d'entretien normal de l'ouvrage public ;

- elle est fondée à demander la réparation de son préjudice matériel, correspondant aux travaux de rénovation du navire, qui doit être évalué à la somme de 80 543,13 euros ;

- elle est fondée à demander la réparation de son préjudice lié aux pertes d'exploitation, pour un montant de 91 241 euros ;

- elle est fondée à demander la réparation de son préjudice lié aux pertes d'exploitation indirectes, qui doit être évalué à la somme de 170 909,62 euros ;

- elle est fondée à demander la réparation de son préjudice de jouissance, qui doit être évalué à la somme de 30 000 euros ;

- elle est fondée à demander la réparation de son préjudice moral et de ses troubles dans les conditions d'existence, qui doivent être évalués à la somme de 50 000 euros ;

- compte tenu du versement de la somme de 129 000 euros par son assureur, ses prétentions, chiffrées à la somme de 422 693,75 euros, pourront être réduites à hauteur de 281 688,31 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 25 octobre 2023, le 7 février 2024, le 9 avril 2024 et le 30 mai 2024, la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique, représentée par Me Redon, conclut, dans le dernier état de ses écritures :

- à titre principal, au rejet de la requête ;

- à titre subsidiaire, si les conclusions indemnitaires sont fondées, à la condamnation de la société Cooper Gay à la garantir de toute condamnation qui pourrait être prononcée à son encontre ;

- à titre infiniment subsidiaire, si les conclusions indemnitaires sont fondées et que la société Cooper Gay est mise hors de cause, à la condamnation de la société Nagico insurance company limited à la garantir de toute condamnation qui pourrait être prononcée à son encontre ;

- en tout état de cause, à ce que la somme de 4 600 euros soit mise à la charge de la société Deep turtle plongée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- sa responsabilité ne saurait être engagée, dès lors qu'il convient de faire application de la clause exonératoire de la convention de mise à disposition du poste d'amarrage, qu'aucun défaut d'entretien normal de l'ouvrage ne peut lui être imputé, que la victime a commis des fautes exonératoires de responsabilité et que le dommage pourrait être le résultat d'un acte de vandalisme ;

- la réalité du préjudice subi par la société Deep turtle plongée n'est pas établie ;

- son assureur est la société Cooper Gay, qui doit la garantir de l'intégralité des condamnations prononcées à son encontre.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 2 mai 2024 et le 27 juin 2024, la société Cooper Gay, représentée par la SELARL Bazin et associés avocats, conclut à sa mise hors de cause et à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de la société Deep turtle plongée sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- elle n'est pas l'assureur de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique, mais seulement le mandataire de la société Nagico insurance company limited ;

- l'appel en garantie est infondé, dans la mesure où la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique avait connaissance du fait dommageable au moment de la souscription de la police d'assurance ;

- la société Deep turtle plongée ne démontre pas l'existence ni le quantum de ses préjudices.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juillet 2024, la société Nagico insurance company limited, représentée par la SELARL Bazin et associés avocats, conclut au rejet des conclusions de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique aux fins d'appel en garantie, au rejet des conclusions indemnitaires de la société Deep turtle plongée et à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de la société Deep turtle plongée sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- l'appel en garantie est infondé, dans la mesure où la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique avait connaissance du fait dommageable au moment de la souscription de la police d'assurance ;

- la société Deep turtle plongée ne démontre pas l'existence ni le quantum de ses préjudices.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des assurances ;

- le code général de la propriété des personnes publiques ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Monnier-Besombes,

- les conclusions de M. de Palmaert, rapporteur public,

- les observations de Me Chalvin, représentant la société Deep turtle plongée,

- et les observations de Me Jarry, représentant la société Cooper Gay et la société Nagico insurance company limited.

Considérant ce qui suit :

1. Propriétaire d'une vedette dénommée " Turtle rain ", la société Deep turtle plongée, qui propose des activités de loisirs de plongée sous-marine, a conclu avec la communauté d'agglomération de l'Espace sud Martinique, le 25 janvier 2022, un contrat de mise à disposition à titre onéreux, pour une durée d'un an, d'un dispositif d'amarrage (bouée n° S24) au sein de la zone de mouillage et d'équipements légers de Grande Anse, sur le territoire de la commune des Anses-d'Arlet. Dans la nuit du 27 au 28 avril 2022, à la suite de la rupture de sa ligne de mouillage, le navire s'est échoué sur le rivage au niveau de la Pointe Lézarde. La société Deep turtle plongée a formé une demande indemnitaire préalable auprès du président de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique, gestionnaire de la zone de mouillage, par un courrier daté du 16 mai 2023 qui est resté sans réponse. Par la présente requête, la société Deep turtle plongée doit être regardée comme demandant au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, d'une part, d'ordonner la résiliation tacite du contrat de mise à disposition du poste d'amarrage conclu le 25 janvier 2022 avec la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique, aux torts exclusifs de cette dernière, et, d'autre part, de condamner solidairement la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique et son assureur la société Cooper Gay à lui verser la somme de 281 688,31 euros en réparation des préjudices subis en raison de ses fautes contractuelles et du défaut d'entretien normal de l'ouvrage public, assortie des intérêts de retard au taux légal à compter de l'enregistrement de sa requête, et capitalisation de ces intérêts, ainsi que la somme de 80 000 euros assortie des intérêts de retard au taux légal à compter du 30 mai 2023. La communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique demande au tribunal, à titre reconventionnel, de condamner la société Cooper Gay, ou à défaut la société Nagico insurance company limited, à la garantir de toute condamnation indemnitaire qui serait prononcée à son encontre.

Sur les conclusions aux fins de résiliation du contrat de mise à disposition du poste d'amarrage :

2. Si la société Deep turtle plongée demande au tribunal de prononcer la " résiliation tacite " du contrat de mise à disposition du poste d'amarrage, aux torts exclusifs de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique, il résulte de l'instruction que ce contrat, conclu pour une durée d'un an du 1er janvier 2022 au 31 décembre 2022, est arrivé à son terme, au demeurant avant même l'introduction de sa requête. La demande de la société requérante, dépourvue d'objet, ne peut dès lors qu'être rejetée.

Sur l'irrecevabilité partielle des conclusions indemnitaires :

3. Il résulte des dispositions de l'article R. 421-1 et R. 612-1 du code de justice administrative, qu'en l'absence d'une décision de l'administration rejetant une demande formée devant elle par le requérant ou pour son compte, une requête tendant au versement d'une somme d'argent est irrecevable et peut être rejetée pour ce motif même si, dans son mémoire en défense, l'administration n'a pas soutenu que cette requête était irrecevable, mais seulement que les conclusions du requérant n'étaient pas fondées. En revanche, les termes du second alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative n'impliquent pas que la condition de recevabilité de la requête tenant à l'existence d'une décision de l'administration s'apprécie à la date de son introduction. Cette condition doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle. Par suite, l'intervention d'une telle décision en cours d'instance régularise la requête, sans qu'il soit nécessaire que le requérant confirme ses conclusions et alors même que l'administration aurait auparavant opposé une fin de non-recevoir fondée sur l'absence de décision.

4. Dans sa requête, la société Deep turtle plongée demande notamment la condamnation de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique à l'indemniser de son préjudice sur le fondement de la faute qu'elle aurait commise dans le cadre de l'exécution du contrat de mise à disposition à titre onéreux du dispositif d'amarrage, conclu le 25 janvier 2022. De telles conclusions tendant à l'engagement de la responsabilité contractuelle pour faute de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique, se rattachent à une cause juridique distincte de la demande indemnitaire formée par le courrier du 16 mai 2023, dans lequel le conseil de la requérante entendait seulement se prévaloir du préjudice résultant du défaut d'entretien normal de l'ouvrage public. Or, la requête de la société Deep turtle plongée n'est accompagnée ni d'une décision de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique portant rejet d'une demande indemnitaire qui lui aurait été adressée, sur le fondement de la responsabilité contractuelle pour faute, ni de l'accusé de réception d'une telle demande. En dépit de la demande de régularisation qui a été adressée par le tribunal à son conseil, le 3 octobre 2024, par l'application Télérecours, la société Deept turtle plongée n'a pas communiqué la décision demandée mais s'est bornée à renvoyer le courrier du 16 mai 2023. Par suite, les conclusions indemnitaires de la société Deept turtle plongée, se rattachant à cette cause juridique, sont irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées.

Sur la demande de mise hors de cause :

5. Il ressort des pièces du dossier, en particulier de l'acte d'engagement du marché public de services d'assurances relatif à la période du 1er avril 2022 au 31 décembre 2024, que ce contrat a été conclu entre la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique, par l'intermédiaire de la société Assurance intercontinentale René Torpille, et la société Nagico insurance company limited, représentée par son mandataire la société Cooper Gay. Il ressort également de la police d'assurance de ce contrat que la société Cooper Gay agissait en vertu du pouvoir de souscription Nagico-COG2022, pour le compte de la société Nagico insurance company limited. Dans ces conditions, et alors que la société Nagico insurance company limited ne conteste pas être l'assureur de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique, la société Cooper Gay, qui n'a pas la qualité d'assureur, est fondée à demander sa mise hors de cause.

Sur la responsabilité :

6. Il appartient à l'usager d'un ouvrage public qui demande réparation d'un préjudice qu'il estime imputable à cet ouvrage de rapporter la preuve de l'existence d'un lien de causalité entre le préjudice invoqué et l'ouvrage. Le maître de l'ouvrage ne peut être exonéré de l'obligation d'indemniser la victime qu'en rapportant, à son tour, la preuve soit de l'absence de défaut d'entretien normal, soit que le dommage est imputable à une faute de la victime ou à un évènement de force majeure, sans que puisse utilement être invoqué le fait du tiers.

7. En l'espèce, le 25 janvier 2022, la société Deep turtle plongée a conclu avec la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique un contrat par lequel était mis à sa disposition, pour une durée d'un an, un dispositif d'amarrage au sein de la zone de mouillage et d'équipements légers de Grande Anse. Elle a, dès lors, la qualité d'usagère de l'ouvrage public en cause.

8. En premier lieu, il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise contradictoire amiable établi le 25 février 2023 par le commissariat d'avaries de Fort-de-France, que, dans la nuit du 28 avril 2022, à 3h30, un pêcheur a signalé que le navire " Turtle rain " s'était échoué sur le rivage au niveau de la Pointe Lézarde. Il est apparu que le navire avait emporté avec lui l'ensemble de la ligne de mouillage, qui était toujours attachée lorsqu'il a été récupéré, tandis que la manille d'étalingure, destinée à fixer la ligne de mouillage sur l'organeau du corps-mort, a été retrouvée le 28 avril 2022 vers 7h30 sur le coffre en béton, avec une usure anormale et son manillon complètement desserré. Il ressort également de ce rapport d'expertise que le poids de l'ensemble du dispositif de mouillage est supérieur à la capacité de sustentation de la bouée de subsurface, favorisant des frottements répétitifs sur le fond en raison des mouvements de houle et, par suite, le desserrement de la manille d'étalingure, a fortiori alors que les manillons ne sont pas tous sécurisés pour éviter leur dévissage. Ces conclusions sont confirmées par l'expert maritime scaphandrier de la société Caribe diving company, missionné par la société Deep turtle plongée pour effectuer des constatations le jour même du sinistre, qui produit des photographies faisant apparaître une altération circulaire sur le coffre en béton et une usure manifeste de la manille d'étalingure du dispositif n° S24. Pour se prévaloir de l'absence de défaut d'entretien normal de l'ouvrage, la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique expose tout d'abord que les dispositifs d'amarrage de la zone de mouillage et d'équipements légers de Grande Anse ont été entièrement rénovés au mois de janvier 2020. Toutefois, une telle circonstance, datant de plus de deux ans à la date du dommage, est insuffisante pour établir l'entretien normal de l'ouvrage, alors au demeurant que, contrairement à ce que fait valoir l'administration en défense, plusieurs sinistres sont intervenus postérieurement à ces travaux de réfection. En outre, si la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique fait valoir qu'elle a correctement entretenu l'ouvrage, elle se borne à alléguer que plusieurs missions de contrôle des dispositifs ont été effectuées par des entreprises compétentes en travaux sous-marins, notamment au mois de novembre 2021, qui n'auraient constaté aucune anomalie du dispositif de mouillage n° S24, sous toutefois produire le moindre élément de preuve permettant de l'établir, le seul constat qu'elle produit remontant au 8 et 9 décembre 2020. Par ailleurs, le fait que la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique ait introduit un référé devant le tribunal administratif de la Martinique tendant à la désignation d'un expert, le 10 août 2022, est sans incidence à cet égard, dans la mesure où cette circonstance, qui ne peut au demeurant révéler par elle-même un entretien normal de l'ouvrage, est en tout état de cause postérieure à la survenance du dommage. Dans ces conditions, faute pour la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique de rapporter la preuve que l'ouvrage a été normalement aménagé et entretenu, la société Deep turtle plongée est fondée à rechercher sa responsabilité sur le fondement du dommage de travaux publics, pour l'indemnisation de ses préjudices présentant un lien direct avec le défaut d'entretien normal de l'ouvrage.

9. En second lieu, la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique fait valoir que la convention qu'elle avait conclue avec la société Deep turtle plongée pour la mise à disposition d'une ligne de mouillage, le 25 janvier 2022, stipulait à ses articles 2 et 4 que le bénéficiaire " reconnait avoir constaté contradictoirement avec les agents de mouillage le bon état d'entretien des ouvrages mis à sa disposition " et " assure lui-même le gardiennage de son navire et de ses amarres ", et prévoyait une clause exonératoire de responsabilité à son article 5 selon laquelle " le bénéficiaire peut être tenu pour responsable des détériorations des ouvrages du mouillage mis à sa disposition qui résulteraient du fait de l'usager lui-même ou de la personne ou de l'organisme désigné pour assurer le gardiennage de son navire, et qui aurait négligé de prévenir à temps le gestionnaire des détériorations constatées " ainsi qu'au point 11 de l'article 13 des conditions générales en cas d'avaries d'un navire resté au mouillage durant une intempérie ou un phénomène climatique. Toutefois, en sa qualité de maitre de l'ouvrage, la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique n'est pas fondée à opposer les termes d'un contrat conclu avec l'usager de l'ouvrage en vue de se soustraire au régime de responsabilité rappelé au point 6 ci-dessus alors, au demeurant, qu'il est constant que les conditions climatiques étaient favorables dans la nuit du 27 au 28 avril 2022.

10. En troisième lieu, si la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique fait valoir en défense que le dommage résulte plausiblement d'un sabotage, à supposer même qu'elle soit établie, la circonstance selon laquelle le dévissage de la manille serait le résultat d'un acte de vandalisme est en tout état de cause inopérante, dans la mesure où le fait du tiers n'est pas exonératoire vis à vis de l'usager de la responsabilité du maitre de l'ouvrage public, alors, au demeurant que cette possibilité a été écartée par le rapport d'expertise du commissariat d'avaries de Fort-de-France, qui a constaté l'absence de piétinement autour du coffre en béton.

11. En dernier lieu, d'une part, la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique n'est pas fondée à se prévaloir d'un défaut de surveillance de son navire par la société Deep turtle plongée, dès lors que le dommage s'est produit en pleine nuit, alors que personne ne se trouvait à bord, et que le navire était correctement amarré puisqu'il a entraîné l'ensemble de la ligne de mouillage dans sa dérive. D'autre part, il est constant que la société Deep turtle plongée avait détecté une fragilité de son dispositif d'amarrage, dans la mesure où, constatant la disparition du collier de Colson sur la manille d'étalingure, elle a pris l'initiative d'installer un fil électrique rouge autour du manillon, faisant office de témoin d'usure et de sécurisation de l'ouvrage. Il ne résulte pas de l'instruction, contrairement à ce que fait valoir l'administration en défense, que cette modification de l'ouvrage ait pu le fragiliser et ainsi jouer le moindre rôle causal dans la rupture de la ligne de mouillage. En revanche, il n'est pas contesté par la société Deep turtle plongée qu'elle s'est abstenue de se prémunir du risque de rupture de la ligne de mouillage, dont elle avait connaissance, en informant la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique du défaut de collier de Colson, et n'a ainsi pas mis à même le gestionnaire de réparer l'ouvrage. Par suite, il y a lieu de retenir une faute de la victime de nature à atténuer la responsabilité de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique. Il sera fait, dans les circonstances de l'espèce, une juste appréciation des responsabilités respectives de chacun en évaluant à 80 % la part de responsabilité de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique et à 20 % celle de la société Deep turtle plongée.

Sur le préjudice :

12. En premier lieu, il résulte de l'instruction que la société Deep turtle plongée a engagé des frais, correspondant aux travaux de réparation du navire et aux notes d'honoraires de la société de conseil et d'expertise comptable Synaaps, utiles à la solution du litige, à hauteur de 79 883,63 euros. En revanche, il n'est pas établi que le justificatif de la société Bourdeau Soufure du 5 mai 2022 constitue une facture et non un simple devis, ni qu'un paiement d'un montant de 659,50 euros a été effectué à ce titre. Par suite, il y a lieu de faire une exacte appréciation du préjudice subi au titre des dépenses engagées par la société Deep turtle plongée, en l'évaluant, après application du taux de 80 % retenu au point 11, à la somme de 63 906,90 euros.

13. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction, notamment du chiffrage établi par la société de conseil et d'expertise comptable Synaaps, le 12 septembre 2023, à partir des comptes annuels de la société requérante, que le chiffre d'affaires réalisé pour l'activité de plongée sous-marine en 2019, avant la crise sanitaire et avec le seul navire " Turtle rain " d'une capacité de 28 plongeurs, était de 305 266 euros, tandis qu'il s'élevait à 468 268 euros pour l'année 2022, durant laquelle la société disposait d'un second navire dénommé " Turtle haze " d'une capacité de 18 plongeurs. Contrairement à ce qu'allègue la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique, il ne résulte aucunement de l'instruction que la société Deep turtle plongée aurait loué un navire afin de poursuivre son activité après le sinistre, la facture de la société Loca-Yacht du 15 septembre 2022 correspondant à des travaux réalisés sur le " Turtle rain ". Compte tenu, d'une part, du différentiel de dynamique de croissance relevé pour les années 2019 et 2022 et, d'autre part, de la circonstance que le navire " Turtle rain " n'a pu être utilisé qu'à 50 % de sa capacité en raison du dysfonctionnement des moteurs jusqu'à leur remplacement en décembre 2022, et après neutralisation du chiffre d'affaires généré par l'utilisation du navire " Turtle haze " acquis en 2020, il sera fait, dans les circonstances de l'espèce, une juste appréciation des pertes d'exploitation et du préjudice de jouissance de la société Deep turtle plongée, en les évaluant, après application du taux de 80 %, à la somme de 74 892,80 euros.

14. En troisième lieu, la société demande l'indemnisation de ses " pertes d'exploitation indirectes ", et se prévaut à ce titre d'une perte de chiffre d'affaires potentiel du fait de son image dégradée et des contraintes de fonctionnement qui ont pu générer une perte de clientèle possiblement fidélisée par des sociétés concurrentes, mais aussi d'une immobilisation des moniteurs de plongée durant les périodes de baisse d'activité et de travaux de réparation du navire, des heures supplémentaires rémunérées aux moniteurs, des frais de déplacement du gérant de la société et du temps qu'il a consacré suite à la démobilisation des salariés. Toutefois, outre le fait que l'existence d'un tel préjudice n'est aucunement établie, celui-ci, qui ne présente qu'un caractère éventuel ou indirect, ne peut être regardé comme étant en lien causal avec le fait dommageable.

15. En dernier lieu, compte tenu des contraintes et des désagréments subis par la société Deep turtle plongée à compter de la date du dommage, le 28 avril 2022, jusqu'au changement des moteurs du navire au mois de décembre 2022, il sera fait une juste appréciation de son préjudice moral et de ses troubles dans les conditions d'existence en les évaluant, après application du taux de 80 %, à la somme de 800 euros.

16. Il résulte de ce qui précède que la responsabilité de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique est engagée pour un montant total de 139 599,70 euros. Eu égard à l'indemnité dont la société Deep turtle plongée a bénéficié de la part de son assureur, d'un montant de 129 000 euros, l'indemnisation à laquelle la société requérante peut prétendre, en réparation de ses préjudices, doit être ramenée à la somme de 10 599,70 euros.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

17. D'une part, aux termes de l'article 1231-6 du code civil : " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure ". Lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur. A défaut d'une telle demande préalable, les intérêts moratoires, lorsqu'ils sont demandés dans la requête, courent à compter de cette saisine.

18. D'autre part, l'article 1343-2 du code civil dispose que : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". Pour l'application de ces dispositions, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond. Cette demande prend toutefois effet au plus tôt à la date à laquelle elle est enregistrée et pourvu qu'à cette date il s'agisse d'intérêts dus au moins pour une année entière. Le cas échéant, la capitalisation s'accomplit à nouveau à l'expiration de chaque échéance annuelle ultérieure sans qu'il soit besoin de formuler une nouvelle demande.

19. La société Deep turtle plongée a droit aux intérêts au taux légal sur la somme totale de 10 599,70 euros, à compter du 22 septembre 2023, date d'enregistrement de sa requête au greffe du tribunal. En outre, la capitalisation des intérêts ayant été demandée pour la première fois par la société requérante à l'occasion du dépôt de sa requête, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 22 septembre 2024, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur la demande d'appel en garantie :

20. Aux termes de l'article L. 124-5 du code des assurances : " La garantie est, selon le choix des parties, déclenchée soit par le fait dommageable, soit par la réclamation. () / La garantie déclenchée par le fait dommageable couvre l'assuré contre les conséquences pécuniaires des sinistres, dès lors que le fait dommageable survient entre la prise d'effet initiale de la garantie et sa date de résiliation ou d'expiration, quelle que soit la date des autres éléments constitutifs du sinistre. / La garantie déclenchée par la réclamation couvre l'assuré contre les conséquences pécuniaires des sinistres, dès lors que le fait dommageable est antérieur à la date de résiliation ou d'expiration de la garantie, et que la première réclamation est adressée à l'assuré ou à son assureur entre la prise d'effet initiale de la garantie et l'expiration d'un délai subséquent à sa date de résiliation ou d'expiration mentionné par le contrat, quelle que soit la date des autres éléments constitutifs des sinistres. Toutefois, la garantie ne couvre les sinistres dont le fait dommageable a été connu de l'assuré postérieurement à la date de résiliation ou d'expiration que si, au moment où l'assuré a eu connaissance de ce fait dommageable, cette garantie n'a pas été resouscrite ou l'a été sur la base du déclenchement par le fait dommageable. L'assureur ne couvre pas l'assuré contre les conséquences pécuniaires des sinistres s'il établit que l'assuré avait connaissance du fait dommageable à la date de la souscription de la garantie ".

21. Il ressort du point 3.4 du titre III de la police d'assurance en litige que : " La garantie couvre l'Assurée contre les conséquences pécuniaires des sinistres, dès lors que le fait dommageable est antérieur à la date de résiliation ou d'expiration de la garantie, et que la première réclamation est adressée à l'Assurée ou à son assureur entre la prise d'effet initiale de la garantie et l'expiration d'un délai subséquent à sa date de résiliation ou d'expiration mentionnée par le contrat, quelle que soit la date des autres éléments constitutifs du sinistre. A ce titre, la garantie est acquise pour les réclamations formulées pour des dommages survenus avant sa prise d'effet et non connus de l'Assurée lors de la souscription. / Toutefois, la garantie ne couvre les sinistres dont le fait dommageable a été connu de l'assuré postérieurement à la date de résiliation ou d'expiration que si, au moment où l'assuré a eu connaissance de ce fait dommageable, la garantie n'a pas été ré souscrite ou l'a été sur la base du déclenchement par le fait dommageable. L'assureur ne couvre pas l'assuré contre les conséquences pécuniaires des sinistres s'il établit que l'assuré avait connaissance du fait dommageable à la date de souscription de la garantie ". Par ailleurs, le titre IV de la police d'assurance, dans le point 1 relatif au lexique, définit le fait dommageable comme : " Tout fait qui constitue la cause génératrice du dommage. Un ensemble de faits dommageables ayant la même cause technique est assimilé à un fait dommageable unique ".

22. En premier lieu, il résulte de l'instruction que le contrat d'assurance conclu par la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique avec la société Nagico insurance company limited, qui prenait effet le 1er avril 2022, prévoyait une garantie déclenchée par la réclamation. Par ailleurs, contrairement à ce que soutient la société Nagico insurance company limited, la circonstance que d'autres dispositifs d'amarrage de la zone de mouillage et d'équipements légers de Grande Anse aient rompu durant les années précédentes, en grande majorité en raison d'actes de vandalisme, ne peut suffire à considérer que la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique avait connaissance du fait dommageable à la date de souscription de la garantie. Il en va de même de la circonstance que l'administration ait fait état, dans le cadre d'une requête en référé-expertise introduite devant le tribunal le 10 août 2022, de phénomènes de dévissage des manilles d'étalingure liés à un défaut de conception. En effet, le fait dommageable ne peut s'entendre, en l'espèce, que comme le desserrement de la manille du dispositif de mouillage n° S24, intervenu dans la nuit du 27 au 28 avril 2022, et dont la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique n'a pu avoir connaissance avant cette date, indépendamment des sinistres observés sur d'autres lignes de mouillage. La société Nagico insurance company limited n'est par suite pas fondée à invoquer les termes de la police d'assurance ni les dispositions précitées du 4ème alinéa de l'article L. 124-5 du code des assurances selon lesquelles, en cas de garantie déclenchée par la réclamation, l'assureur ne couvre pas l'assuré contre les conséquences pécuniaires des sinistres s'il établit que l'assuré avait connaissance du fait dommageable à la date de la souscription de la garantie.

23. En second lieu, il ne peut se déduire de la seule définition du terme " valeur à neuf ", dans le lexique de la police d'assurance, qu'un coefficient de vétusté devrait s'appliquer au montant de l'indemnité due par l'assureur. La société Nagico insurance company limited n'est dès lors pas fondée à se prévaloir de l'application d'un coefficient de vétusté, qui n'est pas prévu par la police d'assurance.

24. En troisième lieu, il ressort du tableau des garanties et franchises de la police d'assurance que seuls les dommages corporels ne sont soumis à aucune franchise. En revanche, il est prévu une franchise d'assurance de 2 000 euros pour les autres dommages, parmi lesquels sont inclus les dommages matériels. Par suite, la société Nagico insurance company limited est fondée à soutenir que sa garantie au titre des dommages matériels doit être limitée dans cette mesure.

25. Il en résulte que la société Nagico insurance company limited doit garantir la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique des condamnations prononcées à son encontre, sous déduction d'une franchise contractuelle de 2 000 euros.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

26. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la société Deep turtle plongée, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse aux défendeurs la somme qu'ils réclament au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. En revanche, et compte tenu de la mise hors de cause de la société Cooper Gay, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique une somme de 1 500 euros à verser à la société Deep turtle plongée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La société Cooper Gay est mise hors de cause.

Article 2 : La communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique est condamnée à verser à la société Deep turtle plongée une somme de 10 599,70 euros, avec intérêts au taux légal à compter du 22 septembre 2023. Les intérêts échus à la date du 22 septembre 2024 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 3 : La société Nagico insurance company limited garantira la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique des sommes mises à sa charge par l'article 2, sous déduction d'une franchise d'un montant de 2 000 euros.

Article 4 : La communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique versera une somme de 1 500 euros à la société Deep turtle plongée en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à la société Deep turtle plongée, à la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique, à la société Cooper Gay et à la société Nagico insurance company limited.

Délibéré après l'audience du 7 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. Lancelot, premier conseiller,

Mme Monnier-Besombes, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 novembre 2024.

La rapporteure,

A. Monnier-BesombesLe président,

J.-M. Laso

Le greffier,

J.-H. Minin

La République mande et ordonne au préfet de la Martinique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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