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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2400091

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2400091

jeudi 30 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2400091
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère Chambre
Avocat requérantLABOR & CONCILIUM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 janvier 2024, M. B A, représenté par Me Celenice, demande au tribunal :

1°) de condamner la société La Poste à lui verser la somme de 32 400 euros, en réparation du préjudice qu'il a subi du fait de la maladie professionnelle dont il a été atteint au cours de son activité d'agent d'exploitation en centre de tri ;

2°) de mettre à la charge de la société La Poste la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que la société La Poste a manqué à son obligation de préserver sa santé, notamment en s'abstenant de lui délivrer une formation relative à la prévention des troubles musculosquelettiques, ce qui a directement contribué à la dégradation de son état de santé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 août 2024, et des pièces complémentaires, enregistrées le 13 septembre 2024, la société La Poste, représentée par Me Bellanger, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. A la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la créance, revendiquée par M. A, est atteinte par la prescription ;

- sa responsabilité n'est pas engagée, dès lors qu'elle n'a commis aucune faute ;

- en tout état de cause, la réalité du préjudice, allégué par M. A, n'est pas démontrée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code du travail ;

- la loi n° 90-568 du 2 juillet 1990 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lancelot,

- et les conclusions de M. de Palmaert, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A a été nommé, en 1978, en qualité d'agent d'exploitation de La Poste. Il était affecté, en dernier lieu, à la plate-forme de préparation et de distribution du courrier de Fort-de-France Nord Caraïbes, et a été admis à la retraite le 5 avril 2023. A compter du 20 février 2015, M. A a été placé en arrêt de travail, en raison d'une tendinite de l'épaule droite. S'il a pu reprendre le travail, le 30 avril 2016, dans le cadre d'un temps partiel thérapeutique, il a toutefois été victime d'une rechute, à compter du 23 mars 2017. Le caractère professionnel de la maladie de M. A, à l'origine d'une incapacité physique permanente évaluée à 20 %, a été reconnu par la société La Poste. Par une demande présentée à la société La Poste le 27 octobre 2023, M. A a sollicité la réparation des préjudices résultant de sa maladie professionnelle. Cette demande a fait l'objet, le 4 décembre 2023, d'une décision expresse de rejet. Par la présente requête, M. A demande au tribunal de condamner la société La Poste à lui verser la somme de 32 400 euros, en réparation des préjudices résultant de sa maladie.

Sur l'exception de prescription opposée en défense par la société La Poste :

2. Aux termes de l'article 2224 du code civil, applicable à la société La Poste, en sa qualité de société anonyme de droit privé : " Les actions personnelles ou mobilières se prescrivent par cinq ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû connaître les faits qui lui permettent de l'exercer ". Aux termes de l'article 2226 du même code : " L'action en responsabilité née à raison d'un événement ayant entraîné un dommage corporel, engagée par la victime directe ou indirecte des préjudices qui en résultent, se prescrit par dix ans à compter de la date de la consolidation du dommage initial ou aggravé ".

3. M. A sollicite la réparation des dommages résultant de sa maladie reconnue imputable au service. Par suite, il entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article 2226 du code civil, instituant un délai de prescription de dix ans. Dans ces conditions, et alors que la maladie de M. A a été diagnostiquée le 20 février 2015, et qu'il résulte de l'instruction que son état de santé a été estimé comme consolidé au 30 décembre 2015, la société La Poste n'est pas fondée à faire valoir qu'à la date d'introduction de sa requête, enregistrée au greffe le 30 janvier 2024, l'action indemnitaire de M. A était prescrite.

Sur la responsabilité de la société La Poste :

4. D'une part, les dispositions qui instituent, en faveur des fonctionnaires victimes d'accidents de service ou de maladies professionnelles, une rente viagère d'invalidité en cas de mise à la retraite et une allocation temporaire d'invalidité en cas de maintien en activité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Ces dispositions déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Elles ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la collectivité qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice, ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre cette personne publique, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette personne ou à l'état d'un ouvrage public dont l'entretien lui incombait.

5. D'autre part, aux termes de l'article 31-3 de la loi du 2 juillet 1990 relative à l'organisation du service public de la poste et à France Telecom : " La quatrième partie du code du travail s'applique à l'ensemble du personnel de La Poste, sous réserve des adaptations, précisées par un décret en Conseil d'Etat, tenant compte des dispositions particulières relatives aux fonctionnaires et à l'emploi des agents contractuels ". Aux termes de l'article L. 4121-1 du code du travail, figurant au livre I de la quatrième partie de ce code : " L'employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Ces mesures comprennent : 1° Des actions de prévention des risques professionnels, y compris ceux mentionnés à l'article L. 4161-1 ; 2° Des actions d'information et de formation ; 3° La mise en place d'une organisation et de moyens adaptés ". Aux termes de l'article R. 4541-8 du même code : " L'employeur fait bénéficier les travailleurs dont l'activité comporte des manutentions manuelles : 1° D'une information sur les risques qu'ils encourent lorsque les activités ne sont pas exécutées d'une manière techniquement correcte, en tenant compte des facteurs individuels de risques définis par l'arrêté prévu à l'article R. 4541-6 ; 2° D'une formation adéquate à la sécurité relative à l'exécution de ces opérations. Au cours de cette formation, essentiellement à caractère pratique, les travailleurs sont informés sur les gestes et postures à adopter pour accomplir en sécurité les manutentions manuelles ". Il appartient aux autorités administratives, qui ont l'obligation de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et morale de leurs agents, d'assurer, sauf à commettre une faute de service, la bonne exécution des dispositions législatives et réglementaires qui ont cet objet.

6. Il ne résulte pas de l'instruction, et n'est au demeurant même pas allégué par la société La Poste, qu'au cours de sa carrière, M. A ait bénéficié d'une quelconque formation, relative aux gestes et postures à adopter pour prévenir l'apparition de troubles musculosquelettiques, en lien avec la manutention manuelle de charges, et ce alors que les postes de travail successivement occupés par M. A l'exposaient particulièrement à ce risque. Dans ces conditions, et nonobstant la circonstance que, lors de la reprise de M. A en août 2016, la société La Poste aurait respecté les préconisations du médecin du travail, en aménageant le poste de travail de M. A, la société La Poste ne peut être regardée comme ayant satisfait à son obligation d'assurer la sécurité et de protéger la santé de M. A, telle que cette obligation résulte des dispositions citées au point 5 ci-dessus. Ainsi, la société La Poste a commis une faute, de nature à engager sa responsabilité.

Sur les préjudices :

7. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision ".

8. L'état du dossier ne permet pas au tribunal d'apprécier l'étendue des préjudices consécutifs à la maladie dont souffre M. A. Dès lors, il y a lieu, avant de statuer sur la requête de M. A, d'ordonner une expertise sur ce point.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête de M. A, procédé par un expert, désigné par le président du tribunal administratif, à une expertise avec pour mission de :

1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de M. A ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de M. A, ainsi qu'éventuellement à son examen clinique ;

2°) décrire l'état de santé de M. A avant et après la tendinite de l'épaule droite, diagnostiquée le 20 février 2015, et préciser dans quelle mesure la dégradation de son état de santé doit être regardée comme imputable aux manquements de son employeur à son obligation d'assurer sa sécurité et de protéger sa santé ;

3°) indiquer à quelle date l'état de santé de M. A peut être considéré comme consolidé ; le cas échéant, dire si cet état est susceptible de modification en amélioration ou en aggravation ; dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution, sur son degré de probabilité et, dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai ;

4°) décrire la nature et l'étendue des préjudices de M. A résultant de la tendinite de l'épaule droite, diagnostiquée le 20 février 2015, en distinguant la part éventuellement imputable aux conditions de travail de celle résultant de l'évolution normale prévisible de l'état de santé de l'intéressé, soit toute autre cause ou pathologie, eu égard notamment à ses antécédents médicaux ; évaluer, en les spécifiant, tous les éléments de préjudice de l'intéressé, qu'ils soient temporaires ou permanents, notamment les préjudices patrimoniaux (en particulier, les dépenses de santé déjà engagées et futures, les frais liés au handicap, les pertes de gains professionnels et l'incidence professionnelle et les autres dépenses liées au dommage corporel) et les préjudices extrapatrimoniaux (en particulier, le déficit fonctionnel, les souffrances endurées, le préjudice esthétique, le préjudice d'agrément, le préjudice sexuel et le préjudice d'établissement).

Article 2 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il prêtera serment par écrit devant la greffière en chef du tribunal. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par le président du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 3 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 4 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la société La poste.

Délibéré après l'audience du 16 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. Lancelot, premier conseiller,

M. Phulpin, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 janvier 2025.

Le rapporteur,

F. Lancelot

Le président,

J.-M. Laso

La greffière,

J. Lemaitre

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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