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AccueilJurisprudence administrativeN° TA104-2200161

Tribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE — Décision N° TA104-2200161

mardi 25 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE
SectionTribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE
N° DossierTA104-2200161
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère CHAMBRE
Avocat requérantELMOSNINO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 avril 2022, Mme A C, représentée par Me Elmosnino, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le ministre de l'éducation nationale a rejeté sa demande du 23 décembre 2021 tendant à la reconnaissance du centre de ses intérêts matériels et moraux sur le territoire de la Nouvelle-Calédonie ainsi qu'au bénéfice d'une affectation sur ce territoire sans conditions de durée ;

2°) de mettre la somme de 250 000 francs CFP à la charge de l'Etat en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'administration a commis une erreur de droit en n'examinant pas les différents critères de reconnaissance des intérêts matériels et moraux dégagés par la jurisprudence et en donnant implicitement un caractère prépondérant au critère tenant au lieu de résidence de l'agent au moment de sa demande ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'elle réside en Nouvelle-Calédonie depuis presque dix ans, qu'elle n'a plus aucun lien social ou familial avec la métropole, qu'elle réside en Nouvelle-Calédonie avec son conjoint qui y exerce son activité et où ses comptes bancaires sont ouverts, où elle paie ses impôts, où elle a acquis un bien immobilier et où elle vote.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2022, le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi organique n° 99-209 et la loi 99-210 du 19 mars 1999 ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le décret n° 85-986 du 16 septembre 1985 ;

- le décret n° 96-1026 du 26 novembre 1996 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pilven, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Peuvrel, rapporteure publique,

- et les observations de Me Elmosnino, avocat de la requérante, de M. B, représentant le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie et de Mme D, représentant le vice-rectorat de la Nouvelle-Calédonie.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, professeure certifiée de classe normale d'espagnol et placée en position de disponibilité pour convenances personnelles de manière continue depuis la fin de l'année 2016 jusqu'au 12 février 2022, a demandé au ministre de l'éducation nationale, par courrier du 23 décembre 2021, la reconnaissance du transfert du centre de ses intérêts matériels et moraux en Nouvelle-Calédonie afin de pouvoir bénéficier d'une affectation sans limitation de durée sur ce territoire. Mme C demande au tribunal d'annuler la décision implicite de rejet de sa demande.

2. Aux termes de l'article 60 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat : " L'autorité compétente procède aux mouvements des fonctionnaires après avis des commissions administratives paritaires. / () / Dans toute la mesure compatible avec le bon fonctionnement du service, les affectations prononcées doivent tenir compte des demandes formulées par les intéressés et de leur situation de famille. Priorité est donnée () aux fonctionnaires qui justifient du centre de leurs intérêts matériels et moraux dans une des collectivités régies par les articles 73 et 74 de la Constitution ainsi qu'en Nouvelle-Calédonie. () / () ". Aux termes de l'article 49 du décret du 16 septembre 1985 relatif au régime particulier de certaines positions des fonctionnaires de l'Etat, à la mise à disposition, à l'intégration et à la cessation définitive de fonctions : " () Dans tous les autres cas de disponibilité, la réintégration est subordonnée à la vérification par un médecin agréé et, éventuellement, par le comité médical compétent, saisi dans les conditions prévues par la réglementation en vigueur, de l'aptitude physique du fonctionnaire à l'exercice des fonctions afférentes à son grade. Trois mois au moins avant l'expiration de la disponibilité, le fonctionnaire fait connaître à son administration d'origine sa décision de solliciter le renouvellement de la disponibilité ou de réintégrer son corps d'origine. Sous réserve des dispositions du deuxième alinéa du présent article et du respect par l'intéressé, pendant la période de mise en disponibilité, des obligations qui s'imposent à un fonctionnaire même en dehors du service, la réintégration est de droit. A l'issue de sa disponibilité, l'une des trois premières vacances dans son grade doit être proposée au fonctionnaire. S'il refuse successivement trois postes qui lui sont proposés, il peut être licencié après avis de la commission administrative paritaire. / () / . Le fonctionnaire qui a formulé avant l'expiration de la période de mise en disponibilité une demande de réintégration est maintenu en disponibilité jusqu'à ce qu'un poste lui soit proposé dans les conditions fixées aux deux alinéas précédents. / () ". L'article 1er du décret du 26 novembre 1996 relatif à la situation des fonctionnaires de l'Etat et de certains magistrats dans les territoires d'outre-mer de Nouvelle-Calédonie, de Polynésie française et de Wallis-et-Futuna dispose que : " Le présent décret est applicable () aux fonctionnaires titulaires et stagiaires de l'Etat, ainsi qu'aux magistrats de l'ordre judiciaire, affectés dans les territoires d'outre-mer de Nouvelle-Calédonie, de Polynésie française et de Wallis-et-Futuna, qui sont en position d'activité ou détachés auprès d'une administration ou d'un établissement public de l'Etat dans un emploi conduisant à pension civile ou militaire de retraite. / Il ne s'applique ni aux personnels dont le centre des intérêts moraux et matériels se situe dans le territoire où ils exercent leurs fonctions, ni aux membres des corps de l'Etat pour l'administration de la Polynésie française, ni aux fonctionnaires actifs des services de la police nationale. ". Aux termes de l'article 2 du même décret : " La durée de l'affectation dans les territoires d'outre-mer de Nouvelle-Calédonie, de Polynésie française et de Wallis-et-Futuna est limitée à deux ans. / Cette affectation peut être renouvelée une seule fois à l'issue de la première affectation. / () ".

3. Pour la détermination du centre des intérêts matériels et moraux d'un agent, il appartient à l'administration, sous le contrôle du juge, de tenir compte d'un faisceau de critères, notamment relatifs au temps passé par l'intéressé sur le territoire concerné, aux attaches qu'il a conservées avec la métropole ou dans d'autres territoires d'outre-mer, au lieu de résidence des membres de sa famille, à sa situation immobilière, et à la disposition de comptes bancaires ou postaux, que ni la loi ni les règlements n'ont définis. La localisation du centre des intérêts matériels et moraux d'un agent, qui peut varier dans le temps, doit être appréciée, dans chaque cas, à la date à laquelle l'administration, sollicitée le cas échéant par l'agent, se prononce sur l'application d'une disposition législative ou réglementaire.

4. Si Mme C ne précise pas le fondement juridique de sa demande, elle doit toutefois être regardée comme ayant entendu demander, sur le fondement de l'article 49 du décret du 16 septembre 1985, sa réintégration à l'issue de sa dernière période de disponibilité expirant le 12 février 2022, ainsi qu'une affectation en Nouvelle-Calédonie, après reconnaissance du transfert du centre de ses intérêts matériels et moraux sur ce territoire, le cas échéant après participation au mouvement de mutation prévu à l'article 60 de la loi statutaire du 11 janvier 1984.

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme C, née en métropole en 1978, est arrivée en Nouvelle-Calédonie au début de l'année 2013 et n'a depuis lors pas quitté ce territoire, sur lequel elle vit avec son conjoint. Elle a fait l'objet d'une mise à disposition de la Nouvelle-Calédonie pour un premier séjour entre février 2013 et décembre 2014, renouvelée pour les années scolaires 2015 et 2016. Elle est placée en position de disponibilité pour convenances personnelles depuis 2017, tout en continuant à résider en Nouvelle-Calédonie. Mme C fait également valoir qu'elle est inscrite sur les listes électorales en Nouvelle-Calédonie où elle a domicilié ses comptes bancaires et y a fait l'acquisition en 2019 d'un bien immobilier avec son conjoint, qui exerce son activité professionnelle de gérant de société en Nouvelle-Calédonie. Dans les circonstances particulières de l'espèce, eu égard notamment à la durée de neuf ans de présence ininterrompue en Nouvelle-Calédonie à la date de la décision attaquée, Mme C doit être regardée comme ayant transféré sur ce territoire, à la date de la décision attaquée, le centre de ses intérêts matériels et moraux.

6. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C est fondée à demander l'annulation de la décision implicite par laquelle le ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports a rejeté sa demande de reconnaissance du transfert en Nouvelle-Calédonie du centre de ses intérêts matériels et moraux.

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 180 000 francs CFP à verser à Mme C, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite par laquelle le ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports a rejeté sa demande du 23 décembre 2021 est annulée.

Article 2 : L'Etat versera la somme de 180 000 francs CFP à Mme C en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et au haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie.

Copie en sera adressée au vice-recteur de la Nouvelle-Calédonie et au ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports.

Délibéré après l'audience du 29 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Sabroux, président,

M. Pilven, premier conseiller,

M. Briquet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 octobre 2022.

Le rapporteur,

J-E. PILVENLe président,

D. SABROUX Le greffier,

La République mande et ordonne au haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, en ce qui le concerne, ou à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

J. LAGOURDE

pc

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