Texte intégral
Vu la procédure suivante :
M. A... B... a demandé au tribunal administratif de Bordeaux d’annuler pour excès de pouvoir l’arrêté du 16 mai 2023 par lequel le préfet de la Gironde a rejeté sa demande de renouvellement de titre de séjour et de délivrance d’une carte portant la mention « résident de longue durée-UE », présentée sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 426-17 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, en fixant le pays de destination. Par un jugement n° 2303354 du 3 octobre 2023, le tribunal a rejeté sa demande.
Par un arrêt n° 24BX00006 du 11 juin 2024, la cour administrative d’appel de Bordeaux a rejeté l’appel formé par M. B... contre ce jugement.
Par un pourvoi sommaire et un mémoire complémentaire, enregistrés les 16 septembre et 17 décembre 2024 au secrétariat du contentieux du Conseil d’Etat, M. B... demande au Conseil d’Etat :
1°) d’annuler cet arrêt ;
2°) à titre subsidiaire, de surseoir à statuer et de renvoyer à la Cour de justice de l’Union européenne la question de la compatibilité avec l’article 5, paragraphe 1, point a) de la directive 2003/109/CE du 25 novembre 2003 des dispositions de l’arrêté du 4 mai 2022 fixant la liste des pièces justificatives exigées pour la délivrance des titres de séjour prévus par le livre IV du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, codifiés au point 58 de l’annexe 10 à ce code, en ce qu’elles exigent, pour l’octroi du statut de « résident de longue durée-UE », que le demandeur justifie de ressources stables, régulières et suffisantes sur une période de cinq ans précédant sa demande ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 000 euros à verser à la SCP Zribi & Texier, son avocat, au titre de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
M. B... soutient que la cour administrative d’appel a :
- commis une erreur de droit en jugeant que la condition pour se voir délivrer une carte de résident portant la mention « résident de longue durée-UE » tenant à l’existence de ressources suffisantes, stables et régulières sur les cinq dernières années, prévue à la rubrique 58 de l’annexe 10 au code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, ne méconnaît pas l’article 5 de la directive 2003/109/CE du 25 novembre 2003 ;
- dénaturé les pièces du dossier en estimant qu’il ne justifiait pas, au cours des cinq années précédant sa demande, de ressources suffisantes au sens de l’article L. 426-17 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- inexactement qualifié les faits, insuffisamment motivé son arrêt et dénaturé les pièces du dossier en jugeant que le refus de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » ne portait pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale qu’il tient de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 février 2026, le ministre de l’intérieur conclut au rejet du pourvoi. Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
En application de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, les parties ont été informées que la décision du Conseil d’Etat était susceptible d’être fondée sur le moyen, relevé d’office, tiré de ce que la cour administrative d’appel a commis une erreur de droit en ne retenant pas le motif, d’ordre public, tiré de l’illégalité commise par le préfet en faisant application de dispositions entachées d’incompétence, dès lors que les dispositions de la rubrique 58 de l’annexe 10 au code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, issues de l’arrêté du 4 mai 2022 fixant la liste des pièces justificatives exigées pour la délivrance des titres de séjour, doivent être regardées comme des modalités d’application de l’article L. 426-17 de ce code, dont la détermination est renvoyée par cet article à un décret en Conseil d’Etat.
Le ministre de l’intérieur a produit des observations sur le moyen d’ordre public, par un mémoire enregistré le 24 juin 2026.
M. B... a produit des observations sur le moyen d’ordre public, par un mémoire enregistré le 25 juin 2026.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la directive 2003/109/CE du Conseil du 25 novembre 2003 ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- l’arrêté du ministre de l’intérieur et du ministre des outre-mer du 4 mai 2022 fixant la liste des pièces justificatives exigées pour la délivrance des titres de séjour prévus par le livre IV du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative ;
Après avoir entendu en séance publique :
- le rapport de Mme Nathalie Destais, conseillère d'Etat,
- les conclusions de Mme Amélie Fort-Besnard, rapporteure publique ;
La parole ayant été donnée, après les conclusions, à la SAS Zribi et Texier, avocat de M. B... ;
Considérant ce qui suit :
1. Il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que M. B..., ressortissant chilien entré régulièrement en France le 16 janvier 2018 sous couvert d’un visa de long séjour en tant que conjoint de Français, s’est vu délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention « vie privée et familiale », renouvelée jusqu’au 15 janvier 2023. Le 4 avril 2023, il a sollicité, d’une part, le renouvellement de ce titre de séjour sur le fondement de l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et, d’autre part, la délivrance d’une carte de « résident de longue durée-UE » sur le fondement de l’article L. 426-17 du même code. Par un arrêté du 16 mai 2023, le préfet de la Gironde a rejeté ses deux demandes et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de destination. Par un jugement du 3 octobre 2023, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté la demande d’annulation pour excès de pouvoir de cet arrêté présentée par M. B.... Celui-ci se pourvoit en cassation contre l’arrêt du 11 juin 2024 par lequel la cour administrative d’appel de Bordeaux a rejeté son appel dirigé contre ce jugement.
Sur l’arrêt attaqué en tant qu’il se prononce sur le refus de carte de « résident de longue durée-UE » :
2. La directive 2003/109/CE du Conseil du 25 novembre 2003 relative au statut des ressortissants de pays tiers résidents de longue durée, qui vise à renforcer l’intégration des ressortissants de pays tiers installés durablement dans un Etat membre et à promouvoir la réalisation d’un espace de libre circulation des personnes à l’intérieur de l’Union, prévoit, en son article 4, paragraphe 1 que : « Les États membres accordent le statut de résident de longue durée aux ressortissants de pays tiers qui ont résidé de manière légale et ininterrompue sur leur territoire pendant les cinq années qui ont immédiatement précédé l’introduction de la demande en cause » et, en son article 5, paragraphe 1 que : « Les Etats membres exigent du ressortissant d’un Etat tiers de fournir la preuve qu’il dispose pour lui et pour les membres de sa famille qui sont à sa charge : / a) de ressources stables, régulières et suffisantes pour subvenir à ses propres besoins et à ceux des membres de sa famille sans recourir au système d’aide sociale de l’Etat membre concerné. Les États membres évaluent ces ressources par rapport à leur nature et à leur régularité et peuvent tenir compte du niveau minimal des salaires et pensions avant la demande d’acquisition du statut de résident de longue durée (…) ». Aux termes de l’article 7, paragraphe 1 de cette directive : « Afin d’acquérir le statut de résident de longue durée, le ressortissant de pays tiers concerné introduit une demande auprès des autorités compétentes de l’État membre dans lequel il réside. La demande est accompagnée de pièces justificatives, à déterminer par le droit national, prouvant qu’il remplit les conditions énumérées aux articles 4 et 5 (...) ».
3. Aux termes de l’article L. 426-17 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, qui transpose les dispositions citées au point précédent : « L’étranger qui justifie d’une résidence régulière ininterrompue d’au moins cinq ans en France (…), de ressources stables, régulières et suffisantes pour subvenir à ses besoins et d’une assurance maladie se voit délivrer, sous réserve des exceptions prévues à l’article L. 426-18, une carte de résident portant la mention ‘résident de longue durée-UE’ d’une durée de dix ans. / (…) Les ressources mentionnées au premier alinéa doivent atteindre un montant au moins égal au salaire minimum de croissance. Sont prises en compte toutes les ressources propres du demandeur, indépendamment des prestations familiales et des allocations prévues à l’article L. 262-1 du code de l’action sociale et des familles ainsi qu’aux articles L. 5423-1, L. 5423-2 et L. 5423-3 du code du travail. / (…) Les modalités d’application du présent article sont définies par décret en Conseil d’Etat. » Aux termes de l’article R. 431-11 du même code : « L’étranger qui sollicite la délivrance d’un titre de séjour présente à l’appui de sa demande les pièces justificatives dont la liste est fixée par arrêté annexé au présent code (…) ». Aux termes de la rubrique 58 du tableau figurant à l’annexe 10 à ce code, issue de l’arrêté du 4 mai 2022 fixant la liste des pièces justificatives exigées pour la délivrance des titres de séjour, le demandeur d’une carte de « résident de longue durée-UE » doit notamment fournir des justificatifs de ressources ainsi définis : « justificatifs de vos ressources ou de celles de votre couple si vous êtes mariés (à l’exclusion des prestations sociales ou allocations), qui doivent être suffisantes, stables et régulières sur les 5 dernières années (bulletins de paie, avis d’imposition, attestation de versement de pension, contrat de travail, attestation bancaire, revenus fonciers, etc.) ».
4. Il résulte des dispositions de l’article L. 426-17 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile citées ci-dessus que, pour se voir délivrer une carte portant la mention « résident de longue durée-UE », l’étranger doit justifier, d’une part, qu’il réside en France de manière régulière et ininterrompue depuis au moins cinq ans et, d’autre part, qu’il dispose, à la date de la décision statuant sur sa demande, de ressources stables, régulières et suffisantes pour subvenir à ses besoins sans recourir au système d’aide sociale français. Pour apprécier cette seconde condition, l’autorité administrative compétente peut notamment se fonder sur la nature, le niveau et l’évolution des ressources du demandeur au cours des cinq dernières années passées en France. S’il résulte des dispositions de l’article L.426-17 du code de l’entrée et du séjour et du droit d’asile que, pour revêtir un caractère suffisant, ces ressources doivent, à la date à laquelle l’administration statue, présenter un montant au moins égal au salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC), ces mêmes dispositions n’imposent pas que le demandeur ait disposé, sur la période antérieure qui est prise en considération, de ressources égales à ce même montant.
5. En premier lieu, contrairement à ce que soutient M. B..., les dispositions de la rubrique 58 de l’annexe 10 au code de l’entrée et du des étrangers et du droit d’asile citées au point 3 fixent seulement la liste des pièces justificatives devant être fournies à l’appui d’une demande de carte de « résident de longue durée-UE », afin de permettre à l’autorité administrative de se livrer à l’appréciation, qui lui incombe, de la condition de stabilité, de régularité et de suffisance des ressources du demandeur, à la date à laquelle elle statue sur sa demande, sans requérir que ces ressources soient d’un montant égal ou supérieur au SMIC. Elles ne peuvent, par suite, être regardées comme introduisant une condition supplémentaire à celles prévues aux articles 4 et 5 de la directive du Conseil du 25 novembre 2003, transposées à l’article L. 426-17 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Dès lors, sans qu’il y ait lieu, en l’absence de difficulté sérieuse quant à l’interprétation du droit de l’Union, de saisir la Cour de justice de l’Union européenne d’une question préjudicielle, M. B... n’est pas fondé à soutenir que la cour administrative aurait, en écartant le moyen tiré, par voie d’exception, de l’inconventionnalité de la rubrique 58 de l’annexe 10 au code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, commis une erreur de droit.
6. En deuxième lieu, c’est par une appréciation souveraine, exempte de dénaturation, que la cour administrative d’appel a estimé qu’eu égard notamment au montant et à l’irrégularité des ressources perçues par M. B... au cours des cinq années précédant sa demande, et en dépit de l’existence d’une récente promesse d’embauche en contrat à durée indéterminée, l’intéressé ne justifiait pas de ressources stables, régulières et suffisantes au sens de l’article L. 426-17 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Sur l’arrêt attaqué en tant qu’il se prononce sur le refus de carte de séjour temporaire portant la mention « vie privée et familiale » :
7. Aux termes de l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L’étranger (…) qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d’autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d’une durée d’un an, sans que soit opposable la condition prévue à l’article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d’existence de l’étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d’origine (…) ».
8. En estimant, ainsi qu’il ressort des termes de son arrêt, que les pièces du dossier ne permettaient d’établir ni l’existence du concubinage allégué par M. B..., ni l’intensité des liens qu’il aurait noués en France, la cour s’est livrée à une appréciation souveraine, exempte de dénaturation. En jugeant, par suite, que le refus de délivrance d’un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » ne portait pas à l’intéressé, qui a quitté son pays d’origine, où réside encore sa mère, à l’âge de 37 ans, une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, la cour administrative d’appel, dont l’arrêt est suffisamment motivé sur ce point, n’a pas inexactement qualifié les faits de l’espèce.
9. Il résulte de ce qui précède que M. B... n’est pas fondé à demander l’annulation de l’arrêt qu’il attaque.
10. Les dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique font obstacle à ce qu’une somme soit mise à ce titre à la charge de l’Etat, qui n’est pas, dans la présente instance, la partie perdante.
D E C I D E :
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Article 1er : Le pourvoi de M. B... est rejeté.
Article 2 : La présente décision sera notifiée à M. A... B... et au ministre de l’intérieur.
Délibéré à l'issue de la séance du 1er juillet 2026 où siégeaient : M. Denis Piveteau, président adjoint de la section du contentieux, présidant ; Mme Isabelle de Silva, M. Jean-Philippe Mochon, présidents de chambre ; Mme Laurence Helmlinger, M. Jérôme Marchand-Arvier, M. Stéphane Hoynck, M. Christophe Pourreau, Mme Cécile Isidoro, conseillers d'Etat et Mme Nathalie Destais, conseillère d'Etat-rapporteure.
Rendu le 3 août 2026.
Le président :
Signé : M. Denis Piveteau
La rapporteure :
Signé : Mme Nathalie Destais
La secrétaire :
Signé : Mme Marie-Adeline Allain
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la secrétaire du contentieux, par délégation :