Conseil d'État — Décision N° 518122

mercredi 2 septembre 2026

JuridictionConseil d'État
SectionSection du Contentieux
N° Dossier518122
ECLIECLI:FR:CEORD:2026:518122.20260902
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge des référés
Avocat requérantWSA AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 juillet 2026 au secrétariat du contentieux du Conseil d’Etat, la société d’exercice libéral à responsabilité limitée (SELARL) « Cabinet du docteur A... » demande au juge des référés du Conseil d’Etat, statuant sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision du 14 janvier 2026 du conseil départemental de l'ordre des chirurgiens-dentistes de Paris en ce qu'elle refuse d'homologuer l'intégration du docteur B... C... en qualité d'associé apporteur en industrie au sein de la SELARL « Cabinet du docteur A... » et enjoint à celle-ci de faire cesser immédiatement l'exercice de ce praticien au sein de ce cabinet ;

2°) d'enjoindre au conseil départemental de l'ordre des chirurgiens-dentistes de Paris de réexaminer la demande d'homologation de l'intégration du Dr C... dans un délai de soixante-douze heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge du conseil départemental de l'ordre des chirurgiens-dentistes de Paris la somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.


Elle soutient que :
- le Conseil d’Etat est compétent pour connaître de sa requête au titre des articles R. 4113-4, L. 4112-4, R. 4112-5 et R. 4112-5-1 du code de la santé publique ;
- sa requête est recevable dès lors que l’exception de forclusion ne saurait lui être reprochée eu égard, d’une part, à la décision du 12 juin 2026 par laquelle le conseil national de l’ordre des chirurgiens-dentistes a transmis le recours administratif préalable obligatoire qu’elle a formé contre la décision attaquée au conseil régional de l’ordre des chirurgiens dentiste et, d’autre part, à l’absence de mention des voies et délais de recours sur la décision contestée ;
- la condition d’urgence est satisfaite dès lors que, en premier lieu, l’exécution de la décision contestée porte une atteinte grave et immédiate à sa situation économique en la privant d’un praticien indispensable à son exercice, en deuxième lieu, elle l’expose à un risque de situation de cessation de paiements, en dépit des mesures de sauvegarde épuisées et alors que le recrutement du docteur B... C... participerait à son redressement économique et, en dernier lieu, elle la place dans une impasse organisationnelle liée à une situation durable de sous-effectif ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée ;
- en premier lieu, aucune disposition du code de la santé publique ou du décret du 25 mars 1993 relatif aux sociétés d’exercice libéral n’excluent, contrairement au motif énoncé par la décision attaquée, que, du seul fait qu’un praticien exerce déjà en qualité d’associé-gérant de sa propre société d’exercice libéral à responsabilité limitée, il lui serait interdit de s’associer à une seconde structure ;
- en deuxième lieu, si le conseil départemental de l’ordre soutient qu’en tout état de cause le docteur C... ne remplit pas les conditions d’exercice sur un site distinct prévues par l’article R. 4127-270 du code de la santé publique, ce motif ne saurait être substitué à celui énoncé par la décision attaquée dès lors que, d’une part, elle n’a pu faire valoir, devant le conseil départemental, ses observations sur ce motif et que, d’autre part, ces conditions sont remplies dès lors qu’il n’est pas établi qu’il n’y aurait pas de carence de l’offre en soins dans le secteur géographique dont elle relève et que l’intégration du docteur C... répond à la nécessité de lui permettre d’accéder, pour dispenser qu’il entreprend, aux équipements particuliers dont elle dispose ;
- en troisième lieu, le conseil départemental de l’ordre ne dispose d’aucun pouvoir lui permettant d’ordonner la cessation immédiate d’exercice d’un praticien en dehors d’une procédure disciplinaire et l’injonction en ce sens adressée au docteur C..., dépourvue de base légale, et disproportionnée, a été ordonnée sans procédure contradictoire ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er septembre 2026, le conseil départemental de l’ordre des chirurgiens-dentistes de Paris conclut au rejet de la requête. Il soutient que l'intégration du docteur B... C... en qualité d'associé apporteur en industrie au sein de la société « Cabinet du docteur A... » méconnait le principe d’unicité du cabinet et que, en tout état de cause, cette intégration ne satisfait pas aux conditions nécessaires à l’ouverture d’un site distinct prévues par l’article R. 4127-270 du code de la santé publique.


Après avoir convoqué à une audience publique, d’une part, la société « Cabinet du Dr A... » et, d’autre part, le conseil départemental de l’ordre des chirurgiens-dentistes de Paris ;

Ont été entendus lors de l’audience publique du 2 septembre 2026, à 11 heures :

- Me Descorps-Declère, avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation, avocat de la société « Cabinet du docteur A... » ;

- le représentant de la société « Cabinet du docteur A... » ;

à l’issue de laquelle le juge des référés a reporté la clôture de l’instruction au 2 septembre 2026 à 18 heures ;


Vu le nouveau mémoire, enregistré le 2 septembre 2026, présenté par la société requérante, qui persiste dans les conclusions de sa requête et soutient que la substitution de motifs demandée, d’une part, porte atteinte aux droits de la défense dès lors qu’elle n’a pas été mise en mesure de faire valoir ses observations sur le respect des conditions posées par l’article R. 4127-270 du code de la santé publique avant que la décision attaquée ne soit prise et, d’autre part, que l'intégration sollicitée répond à la seconde de ces conditions alternatives, tenant à la nécessité d'un environnement adapté, d'équipements particuliers et d'une coordination des soins entre praticiens ;


Vu les autres pièces du dossier ;


Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de commerce ;
- le décret n° 93-492 du 25 mars 1993 ;
- le code de justice administrative ;



Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l’article L. 521-1 du code de justice administrative « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l’objet d’une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d’une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l’exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l’urgence le justifie et qu’il est fait état d’un moyen propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ».

2. Il résulte de l’instruction que le conseil départemental de l’ordre des chirurgiens-dentistes de Paris a, par décision du 14 janvier 2026, refusé d’homologuer l’exercice au sein de la société d’exercice libéral à responsabilité limitée (SELARL) « Cabinet du docteur A... », en qualité d’associé apporteur en industrie, du docteur B... C..., au motif que ce dernier exerçant en sa qualité d’associé-gérant de sa propre SELARL, il ne pouvait intégrer la SELARL « Cabinet du docteur A... » sauf à procéder à la liquidation de sa propre société, et enjoint au docteur C... et à la SELARL « Cabinet du docteur A... » de mettre immédiatement un terme à toute activité du premier au sein de la seconde.

3. De première part, il résulte des dispositions du sixième alinéa de l’article L. 4112-1 du code de la santé publique qu’un chirurgien-dentiste ne peut être inscrit que sur un seul tableau, qui est celui du département où se trouve sa résidence professionnelle. Selon le premier alinéa de l’article R. 4113-8 du même code applicable à la constitution des sociétés d’exercice libéral de chirurgiens-dentistes, la société est constituée sous la condition suspensive de son inscription au tableau de l'ordre. Aux termes de l’article R. 4113-24 de ce code, relatif au « principe de l’unicité du cabinet » : « Les membres d'une société d'exercice libéral de chirurgiens-dentistes ont une résidence professionnelle commune. / Toutefois, la société peut être autorisée par le conseil départemental de l'ordre à exercer dans un ou plusieurs cabinets secondaires si la satisfaction des besoins des malades l'exige et à la condition que la situation des cabinets secondaires par rapport au cabinet principal ainsi que l'organisation des soins dans ces cabinets permettent de répondre aux urgences. / (…) ».


4. De deuxième part, le « principe de l’unicité du cabinet » est également rappelé par des dispositions du code de déontologie des chirurgiens-dentistes. Ainsi, aux termes de l’article R. 4127-270 du code de la santé publique : « Le lieu habituel d'exercice d'un chirurgien-dentiste est celui de la résidence professionnelle au titre de laquelle il est inscrit au tableau du conseil départemental, conformément à l'article L. 4112-1. / Un chirurgien-dentiste exerçant à titre libéral peut exercer son activité professionnelle sur un ou plusieurs sites distincts de sa résidence professionnelle habituelle : / -lorsqu'il existe dans le secteur géographique considéré une carence ou une insuffisance de l'offre de soins préjudiciable aux besoins des patients ou à la permanence des soins ; / -ou lorsque les investigations et les soins qu'il entreprend nécessitent un environnement adapté, l'utilisation d'équipements particuliers, la mise en œuvre de techniques spécifiques ou la coordination de différents intervenants. / (…) La demande d'ouverture d'un lieu d'exercice distinct est adressée au conseil départemental dans le ressort duquel se situe l'activité envisagée par lettre recommandée avec demande d'avis de réception. (…) / L'autorisation est délivrée par le conseil départemental (…) ou, sur recours, par le conseil national, qui statue dans les mêmes conditions. / L'autorisation est personnelle et incessible. (…) ». Aux termes de l’article R. 4127-271 du même code : « Toute activité professionnelle d'un praticien qui, en sus de son activité principale, exerce à titre complémentaire soit comme adjoint d'un confrère, soit au service d'une collectivité publique ou privée, notamment dans les services hospitaliers ou hospitalo-universitaires, soit comme gérant, est considérée comme un exercice annexe. / Pour l'application du présent code de déontologie, l'exercice en cabinet secondaire est considéré comme un exercice annexe ». Aux termes de l’article R. 4127-272 du même code : « Lorsqu'il exerce à titre libéral, le chirurgien-dentiste ne peut avoir que deux exercices, quelle qu'en soit la forme / (…) / Les dispositions du présent article ne font pas obstacle à l'application des dispositions propres aux sociétés d'exercice de la profession, et notamment de celles des articles R. 4113-24 et R. 4113-74. »

5. De troisième part, selon le premier alinéa de l’article R. 4113-31 du code de la santé publique, l’inscription de la société au tableau de l’ordre ne peut être refusée que si les statuts déposés ne sont pas conformes aux dispositions législatives et réglementaires et notamment au code de déontologie. Il en résulte que les instances compétentes de l’ordre des chirurgiens-dentistes ne peuvent refuser l’inscription au tableau de l’ordre d’une société d’exercice libéral que si les statuts de cette société ne sont pas conformes aux dispositions législatives et réglementaires relatives à l’exercice de la profession ou si ces statuts ou, le cas échéant, des accords passés entre les associés ou des engagements contractés par la société avec des tiers sont susceptibles de conduire les professionnels qui y exercent à méconnaître les règles de la profession.

6. Il résulte de l’ensemble de ces dispositions, d’une part, qu’un chirurgien-dentiste exerçant à titre libéral peut, après autorisation du conseil de l’ordre, exercer une activité complémentaire sur un site distinct de la résidence professionnelle au titre de laquelle il est inscrit au tableau de l’ordre. Il résulte également de ces dispositions, d’autre part, que, lorsqu’il exerce son activité principale au sein d’une société d’exercice libéral dont il est l’associé, le chirurgien-dentiste, s’il peut exercer au sein d’un cabinet secondaire de cette société si cette dernière a obtenu l’autorisation prévue par l’article R. 4113-24 du code de la santé publique cité au point 3, peut également créer une autre société d’exercice libéral sous réserve de respecter les conditions encadrant l’exercice sur un site distinct prévues par l’article R. 4127-270 du code de la santé publique cité au point 4, les autorités ordinales, saisies d’une demande d’inscription au tableau de l’ordre d’une telle société d’exercice libéral devant, si ces conditions ne sont pas réunies, refuser son inscription au tableau de l’ordre.


7. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que le motif retenu par le conseil départemental de l’ordre des chirurgiens-dentistes de Paris pour opposer un refus à la demande présentée par la SELARL « Cabinet du docteur A... » est propre, en l’état de l’instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de cette décision.

8. Toutefois, l’administration peut faire valoir devant le juge des référés que la décision dont il lui est demandé de suspendre l’exécution, sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge des référés, après avoir mis à même l’auteur de la demande, dans des conditions adaptées à l’urgence qui caractérise la procédure de référé, de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher s'il ressort à l'évidence des données de l'affaire, en l’état de l’instruction, que ce motif est susceptible de fonder légalement la décision et que l’administration aurait pris la même décision si elle s’était fondée initialement sur ce motif. Dans l’affirmative et à condition que la substitution demandée ne prive pas le requérant d’une garantie procédurale liée au motif substitué, le juge des référés peut procéder à cette substitution pour apprécier s’il y a lieu d’ordonner la suspension qui lui est demandée.

9. Il résulte de ce qui a dit au point 6 que l’intégration d’un chirurgien-dentiste, en qualité d’apporteur en industrie, au sein d’une autre SELARL que celle qu’il a initialement créée, est subordonnée, en tout état de cause, au respect de l’une des deux conditions alternatives encadrant l’exercice sur un site distinct prévues par l’article R. 4127-270 du code de la santé publique, citées au point 4. Or, en l’état de l’instruction, et au vu des observations présentées par la société « Cabinet du docteur A... » sur ce point, les indications du conseil départemental de l’ordre des chirurgiens-dentistes de Paris selon lesquelles ne sont satisfaites ni la condition tenant à l’existence d’une carence de soins dans le secteur géographique concerné, la société requérante étant située dans le 8ème arrondissement de Paris, classé « non prioritaire » par l’Agence régionale de santé, ni celle tenant à ce que les soins entrepris par le docteur C... nécessiteraient l’utilisation d’équipements particuliers ou la coordination de différents intervenants, alors que ce dernier dispose dans son cabinet, situé dans le 16ème arrondissement de Paris, de l’ensemble des moyens nécessaires à son activité, ne sont pas sérieusement contestées. Par suite, il ressort à l’évidence des données de l’affaire, en l’état de l’instruction, que le conseil départemental de l’ordre des chirurgiens-dentistes de Paris aurait pris la même décision s’il s’était initialement fondé sur ce motif, qui pouvait légalement fonder cette décision. Il y a lieu, dans ces conditions, de procéder à la substitution demandée, qui ne prive le requérant d’aucune garantie procédurale dès lors que le conseil départemental de l’ordre aurait pu l’opposer au demandeur sans instruction contradictoire préalable.

10. Le moyen tiré de ce que le conseil départemental de l’ordre ne disposait d’aucun pouvoir lui permettant d’ordonner la cessation immédiate d’exercice d’un praticien en dehors d’une procédure disciplinaire n’étant pas, en l’état de l’instruction, de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de cette décision, il résulte de tout ce qui précède, et sans qu’il soit besoin de se prononcer sur la condition d’urgence, que la demande de la société « Cabinet du docteur A... » doit être rejetée.







O R D O N N E :
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Article 1er : La requête de la société « Cabinet du docteur A... » est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à la société « Cabinet du docteur A... » et au conseil départemental de l’ordre des chirurgiens-dentistes de Paris.
Copie en sera adressée au conseil régional de l’ordre des chirurgiens-dentistes d’Ile-de-France.




Fait à Paris, le 2 septembre 2026

Signé : Stéphane Verclytte




Pour expédition conforme,

La secrétaire,




Agnès Micalowa