Conseil d'État — Décision N° 518730

mercredi 2 septembre 2026

JuridictionConseil d'État
SectionSection du Contentieux
N° Dossier518730
ECLIECLI:FR:CEORD:2026:518730.20260902
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge des référés
Avocat requérantVALADOU - JOSSELIN & ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 août 2026 au secrétariat du contentieux du Conseil d’Etat, Mme A... B... demande au juge des référés du Conseil d’Etat, statuant sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d’ordonner la suspension de l’exécution de la décision du 21 juillet 2026 du Conseil national de l’ordre des chirurgiens-dentistes portant suspension de son droit d’exercer la chirurgie dentaire pour une durée de six mois ;

2°) de mettre à la charge de l’ordre national des chirurgiens-dentistes la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :
- la condition d’urgence est satisfaite dès lors qu’elle ne peut pas exercer sa profession en raison de l’exécution de la décision contestée en ce que, premièrement, seul un référé suspension permet de préverser son droit d’exercice, en deuxième lieu, elle est privée de ressources, en troisième lieu, elle doit supporter les charges de ses deux cabinets, en quatrième lieu, sa trésorerie ne permet pas de pallier à une absence d’activité de six mois, en cinquième lieu, il existe un manque de chirurgiens-dentistes dans le département du Morbihan et, en dernier lieu, la suspension conduit à une atteinte importante à sa réputation ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée ;
- elle méconnait l’article R. 4124-3 du code de la santé publique en ce que le rapport d’expertise a été réalisé et rendu quatre ans après la saisine du Conseil national de l’ordre des chirurgiens-dentistes, de sorte que le rapport évalue une situation obsolète ;
- elle méconnait l’article R. 4124-3 du code de la santé publique en ce que, d’une part, le Conseil national de l’ordre des chirurgiens-dentistes pour prononcer la suspension s’est fondé sur des éléments qui n’ont pas été traités dans le rapport d’expertise et, d’autre part, en premier lieu, elle a été prise sans tenir compte de l’absence de dangerosité mentionnée dans le rapport d’expertise, en deuxième lieu, si elle avait indiqué « être atteinte de neuropathies l’empêchant à présent d’écrire », aucun élément d’ordre médical ne permet de démontrer le caractère récurrent de cet empêchement et son impact sur l’exercice de la profession et, en dernier lieu, est disproportionnée au regard des impacts potentiels sur son activité et à son état de santé compatible avec l’exercice de la profession.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 août 2026, le Conseil national de l’ordre des chirurgiens-dentistes conclut au rejet de la requête. Il soutient que la condition d’urgence n’est pas satisfaite, et que les moyens soulevés ne sont pas fondés.


Après avoir convoqué à une audience publique, d’une part, Mme B..., et d’autre part, le Conseil national de l’ordre des chirurgiens-dentistes ;

Ont été entendus lors de l’audience publique du 1er septembre 2026, à 15 heures :

- Me Texier, avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation, avocat de Mme B... ;

- Me Goulet, avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation, avocate du Conseil national de l’ordre des chirurgiens-dentistes ;

- les représentants du Conseil national de l’ordre des chirurgiens-dentistes ;

à l’issue de laquelle le juge des référés a reporté la clôture de l’instruction au 1er septembre 2026 à 19 heures ;


Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative ;


Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l’article L. 521-1 du code de justice administrative « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l’objet d’une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d’une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l’exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l’urgence le justifie et qu’il est fait état d’un moyen propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ».

2. Aux termes de l’article R. 4124-3 du code de la santé publique : « I. - Dans le cas d’infirmité ou d’état pathologique rendant dangereux l’exercice de la profession, la suspension temporaire du droit d’exercer est prononcée par le conseil régional ou interrégional pour une période déterminée, qui peut, s’il y a lieu, être renouvelée. / Le conseil est saisi à cet effet soit par le directeur général de l’agence régionale de santé soit par une délibération du conseil départemental ou du conseil national. Ces saisines ne sont pas susceptibles de recours. / II. - La suspension ne peut être ordonnée que sur un rapport motivé établi à la demande du conseil régional ou interrégional par trois médecins désignés comme experts, le premier par l’intéressé, le deuxième par le conseil régional ou interrégional et le troisième par les deux premiers experts. / (…) / IV. - Les experts procèdent ensemble, sauf impossibilité manifeste, à l'expertise. Le rapport d'expertise est déposé au plus tard dans le délai de six semaines à compter de la saisine du conseil. / (…) / VI. - Si le conseil régional ou interrégional n’a pas statué dans le délai de deux mois à compter de la réception de la demande dont il est saisi, l’affaire est portée devant le Conseil national de l’ordre. / VII. - La notification de la décision de suspension mentionne que la reprise de l’exercice professionnel par le praticien ne pourra avoir lieu sans qu’au préalable ait été diligentée une nouvelle expertise médicale, dont il lui incombe de demander l’organisation au conseil régional ou interrégional au plus tard deux mois avant l’expiration de la période de suspension. / (…). ».

3. Par une décision du 21 juillet 2026 prise sur le fondement des dispositions qui viennent d’être citées, la formation restreinte du Conseil national de l’ordre des chirurgiens-dentistes a prononcé la suspension de Mme B... de son droit d’exercer la chirurgie dentaire pour une durée de six mois et a subordonné la reprise de l’exercice à une nouvelle expertise médicale dont il appartiendra à l’intéressée de demander l’organisation auprès du conseil régional de Bretagne de l’ordre des chirurgiens-dentistes au plus tard deux mois avant l’expiration de la période de suspension. Le conseil national a fondé sa décision sur les motifs suivants : d’une part, il a estimé que, outre le spectre de l’autisme dont l’intéressée avait indiquée être atteinte elle faisait état de « neuropathies l’empêchant à présent d’écrire » alors que « il est constant que l’exercice de la chirurgie dentaire induit le recours à la préhension d’instrument rotatif de chirurgie dentaire, qui s’effectue à la manière d’un stylographe » ; d’autre part, il a relevé les « propos confus et incohérents » tenus par l’intéressée lors de l’audience ; il a estimé que ces éléments devaient « être analysés comme traduisant un état de santé de nature à perturber un exercice normal et sans danger de la chirurgie dentaire pour les patients » alors même que les experts avaient « estimé difficile aujourd’hui de certifier [que l’intéressée présentait] un trouble bipolaire de l’humeur ou une pathologie psychiatrique constituée qui la rende dangereuse pour l’exercice de la médecine ».

4. Pour caractériser l’existence d’un doute sérieux quant à la légalité de la décision, Mme B... se borne à soutenir, en premier lieu, que le délai de six semaines prévus au IV des dispositions citées au point 2 de la présente décision a été méconnu, alors qu’il est constant que ce délai n’est pas prescrit à peine de nullité ; en deuxième lieu, que le conseil a fondé sa décision sur des motifs retenus par les experts qui l’ont examinée, alors que l’avis des experts ne saurait lier le conseil national ; en dernier lieu, que le conseil a pris une décision erronée et disproportionnée, alors qu’il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment pas de l’audience publique à laquelle la requérante n’a pas souhaité participer, que les éléments sur lesquels le conseil national a fondé sa décision, notamment les neuropathies que la requérante avait elle-même signalées et qui, selon ses propres dires, l’empêchaient d’écrire, que le conseil national a regardées comme de nature à rendre dangereuses l’exercice de la chirurgie dentaire, seraient matériellement inexacts ni même sérieusement contestés. Par suite, la condition posée par l’article L. 521-1 du code de justice administrative, rappelée au point 1 de la présente décision, tenant à l’existence d’un moyen propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de l’acte en cause, ne saurait être regardée comme remplie.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur la condition d’urgence, que la requête de Mme B... doit être rejetée, y compris ses conclusions présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.






O R D O N N E :
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Article 1er : La requête de Mme B... est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A... B... et au Conseil national de l’ordre des chirurgiens-dentistes.




Fait à Paris, le 2 septembre 2026

Signé : Fabien Raynaud




La République mande et ordonne à la ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.




Pour expédition conforme,

La secrétaire,




Agnès Micalowa