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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2201625

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2201625

jeudi 28 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2201625
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantDENIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 novembre 2022, M. A B, représenté par

Me Denis, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 6 900 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis en raison de ses conditions de détention au centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly entre le 19 février 2019 et le 12 mars 2021, assortie des intérêts capitalisés ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- les conditions de sa détention constituent une atteinte fautive à sa dignité au sens des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il n'a pas bénéficié un espace individuel suffisant, que l'absence de cloisonnement des sanitaires ne permettait pas le respect de son intimité, que les obligations en matière d'hygiène et de salubrité n'ont pas été respectées, qu'il y a eu des carences dans la gestion et la distribution des denrées alimentaires et que les conditions matérielles étaient insuffisantes ;

- le préjudice subi est directement lié aux conditions de sa détention ;

- le préjudice subi doit être évalué à hauteur de 6 900 euros pour la période du

19 février 2019 au 12 mars 2021.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 novembre 2023, le garde de Sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 7 novembre 2023, la clôture d'instruction a été reportée au

20 novembre 2023.

M. B a produit un mémoire le jour de la clôture qui n'a pas été communiqué.

Par une décision du 26 mai 2023, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- le rapport de deuxième visite du centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly du contrôleur général des lieux de privation de liberté ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Deleplancque ;

- et les conclusions de M. Hégésippe, rapporteur public.

Les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a été détenu au sein du centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly durant la période allant du 19 février 2019 au 12 mars 2021. Par un courrier du 5 juillet 2022, réceptionné le 13 juillet 2022, l'intéressé a adressé au centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly une demande indemnitaire préalable en sollicitant la somme de 6 900 euros en réparation des préjudices qu'il estime voir subis en raison de ses conditions de détention. Par son silence, le centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly a implicitement rejeté sa demande. Par la présente requête, M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de

6 900 euros en réparation de l'ensemble des préjudices qu'il estime avoir subi en raison de ses conditions de détention pour la période comprise entre le 19 février 2019 et le 12 mars 2021.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne le principe de responsabilité de l'Etat :

2. L'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article D. 349 du code de procédure pénale : " L'incarcération doit être subie dans des conditions satisfaisantes d'hygiène et de salubrité, tant en ce qui concerne l'aménagement et l'entretien des bâtiments, le fonctionnement des services économiques et l'organisation du travail, que l'application des règles de propreté individuelle et la pratique des exercices physiques ". Aux termes des articles D. 350 et D. 351 du même code, d'une part, " les locaux de détention et, en particulier, ceux qui sont destinés au logement, doivent répondre aux exigences de l'hygiène, compte tenu du climat, notamment en ce qui concerne le cubage d'air, l'éclairage, le chauffage et l'aération " et, d'autre part, " dans tout local où les détenus séjournent, les fenêtres doivent être suffisamment grandes pour que ceux-ci puissent lire et travailler à la lumière naturelle. L'agencement de ces fenêtres doit permettre l'entrée d'air frais. La lumière artificielle doit être suffisante pour permettre aux détenus de lire ou de travailler sans altérer leur vue. Les installations sanitaires doivent être propres et décentes. Elles doivent être réparties d'une façon convenable et leur nombre proportionné à l'effectif des détenus ".

3. En raison de la situation d'entière dépendance des personnes détenues vis-à-vis de l'administration pénitentiaire, l'appréciation du caractère attentatoire à la dignité des conditions de détention dépend notamment de leur vulnérabilité, appréciée compte tenu de leur âge, de leur état de santé, de leur personnalité et, le cas échéant, de leur handicap, ainsi que de la nature et de la durée des manquements constatés et eu égard aux contraintes qu'implique le maintien de la sécurité et du bon ordre dans les établissements pénitentiaires. Les conditions de détention s'apprécient au regard de l'espace de vie individuel réservé aux personnes détenues, de la promiscuité engendrée, le cas échéant, par la sur-occupation des cellules, du respect de l'intimité à laquelle peut prétendre tout détenu, dans les limites inhérentes à la détention, de la configuration des locaux, de l'accès à la lumière, de l'hygiène et de la qualité des installations sanitaires et de chauffage. Seules des conditions de détention qui porteraient atteinte à la dignité humaine, appréciées à l'aune de ces critères et des dispositions précitées du code de procédure pénale, révèlent l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité de la puissance publique. Une telle atteinte, si elle est caractérisée, est de nature à engendrer, par elle-même, un préjudice moral pour la personne qui en est la victime qu'il incombe à l'Etat de réparer. A conditions de détention constantes, le seul écoulement du temps aggrave l'intensité du préjudice subi.

4. S'il appartient en principe au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge, outre la réalité du préjudice subi, l'existence de faits de nature à caractériser une faute, il en va différemment, s'agissant d'une demande formée par un détenu ou ancien détenu, lorsque la description faite par le demandeur de ses conditions de détention est suffisamment crédible et précise pour constituer un commencement de preuve de leur caractère indigne. C'est alors à l'administration qu'il revient d'apporter des éléments permettant de réfuter les allégations du demandeur.

5. Pour caractériser l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat, M. B soutient qu'il a constamment bénéficié de moins de trois mètres carrés d'espace vital, que les toilettes sont dépourvues de cloisonnement efficace permettant de préserver le respect de son intimité, que les douches sont en nombre insuffisant, que les lieux de promenades sont petits et sans abris, qu'il a été exposé à des conditions d'hygiène déplorables compte tenu notamment de la présence de nuisibles et de moisissures, qu'il souffre de

sous-nutrition en raison d'un apport calorique insuffisant inadapté aux besoins individuels et, enfin, que les conditions de préparation des repas contrevenaient à la règlementation en vigueur au regard de l'exposition des aliments à des températures supérieures aux seuils imposés.

6. En premier lieu, il résulte de l'instruction que, durant la période considérée du

19 février 2019 au 12 mars 2021, M. B a été détenu au sein du centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly qui connaissait alors une forte surpopulation carcérale, circonstance qui n'est d'ailleurs pas contestée par l'administration. A cet égard, le ministre de la justice produit un tableau d'affectation des cellules dont il en résulte que l'intéressé a passé 262 jours, soit environ un tiers de sa détention, au sein de cellules ne lui garantissant pas un espace individuel supérieur à trois mètres carrés. Pour les autres périodes, correspondant à une durée de 490 jours, il résulte de ce même tableau qu'il disposait en moyenne d'une superficie individuelle d'un peu plus de quatre mètres carrés. Dans ces conditions, eu égard à la promiscuité que le requérant a dû subir pendant une période importante de sa détention, la surpopulation supportée alors qu'il était affecté dans des cellules où il n'a pas bénéficié d'un espace personnel suffisant, qui excède les conséquences inhérentes à la détention, caractérise des conditions de détention attentatoires à la dignité humaine constitutives d'une faute engendrant, par elle-même, un préjudice moral qu'il incombe à l'Etat de réparer.

7. En deuxième lieu, M. B soutient que pendant la période durant laquelle il s'est trouvé dans une cellule avec d'autres détenus, il n'a pas bénéficié de conditions de détention lui assurant le respect de son intimité en raison de l'absence de cloisonnement des toilettes.

8. Lorsqu'une cellule est occupée par plus d'une personne, l'absence de séparation des sanitaires par une cloison ou par des rideaux permettant de protéger suffisamment l'intimité est de nature tant à porter atteinte à la vie privée des détenus, dans une mesure excédant les restrictions inhérentes à la détention, qu'à les exposer à un traitement inhumain ou dégradant, portant une atteinte grave à ces deux libertés fondamentales.

9. S'il résulte de l'instruction que l'administration pénitentiaire a procédé à l'acquisition et à l'installation de trois-cents rideaux opaques dans les cellules pour isoler l'entrée de l'espace sanitaire, ces aménagements ont toutefois été réalisés à compter du mois de décembre 2019. Toutefois, pour la période allant du 19 février 2019 au mois de décembre 2019, précédant la date d'installation des rideaux opaques, le ministre ne conteste pas les allégations de M. B tirées de l'absence de cloisonnement des toilettes de nature à lui assurer le respect de son intimité. Par ailleurs, si le dispositif de cloisonnement des toilettes, fermées par un rideau, peut être regardé comme étant justifié par la nécessité pour l'administration de surveiller la totalité de la cellule tout en permettant d'assurer aux détenus un minimum d'intimité, l'atteinte à leur intimité est néanmoins caractérisée compte tenu de l'aggravation de la promiscuité liée à la sur-occupation de la cellule. En outre, le cloisonnement des sanitaires assuré par un simple rideau de douche s'avère insuffisant pour écarter l'existence de risques sanitaires à raison de l'extrême proximité avec le lieu de prise de repas. La matérialité de l'ensemble de ces faits n'est pas contredite par les pièces du dossier ni par l'administration, qui se borne à produire un rapport de présentation d'une consultation en vue de travaux d'installation de douches en cellule et de cloisonnement des sanitaires réalisé en octobre 2022, soit postérieurement à la période de détention de M. B. Il en résulte que les conditions de détention du requérant pendant la période durant laquelle il se trouvait en cellule collective avec d'autres détenus caractérisent des conditions de détention attentatoires à la dignité humaine constitutives d'une faute engendrant, par elle-même, un préjudice moral qu'il incombe à l'Etat de réparer.

10. En troisième lieu, s'agissant de l'hygiène et de l'entretien du centre pénitentiaire, le requérant se prévaut notamment du rapport du contrôleur général des lieux de privation de liberté édicté en 2018 constatant une insalubrité dans la majorité des cellules, un état des douches extérieures " contraire aux règles élémentaires d'hygiène " ou encore de locaux des cuisines très dégradés avec des moisissures et de la rouille. Si l'administration fait valoir que des auxiliaires interviennent au quotidien pour nettoyer les parties communes, et en particulier les sanitaires, douches et cours de promenade, elle ne conteste toutefois pas le caractère vétuste des cellules et des installations. A cet égard, la seule production d'une photographie d'une douche intérieure rénovée, qui n'est pas datée, ne permet pas de contredire sérieusement le constat dressé par le contrôleur général des lieux de privation de liberté concernant l'état général de ces dernières. Il en va de même, en ce qui concerne l'état des cuisines, alors que le rapport de 2018 alertait sur les conditions de salubrité insuffisantes au niveau de la préparation et de la distribution des repas. Dans ces conditions, eu égard aux conditions d'hygiène et de salubrité insuffisantes, M. B doit être regardé comme ayant été, pendant sa détention au sein du centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly, placé dans des conditions de détention excédant le seuil d'atteinte à la dignité humaine et justifiant la mise en œuvre de la responsabilité de l'Etat.

11. En quatrième lieu, s'il n'est pas contesté que des nuisibles sont présents de manière importante au sein du centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly, ces derniers prolifèrent notamment en raison de la spécificité du climat et du fort taux d'humidité. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que des mesures sont mises en place, telles que des dispositifs anti-nuisibles et l'emploi d'auxiliaires chargés de l'entretien du bâtiment, afin de lutter contre ces dégradations. Dans ces conditions, la seule présence de nuisibles au sein de l'établissement ne saurait être regardée comme un facteur de mauvaises conditions de détention de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

12. En dernier lieu, M. B ne justifie pas de manière non sérieusement contestable, faute en particulier de tout justificatif d'une dégradation significative de son état de santé, et alors que le centre pénitentiaire fait valoir qu'il s'astreint à suivre les recommandations nutritionnelles pour le milieu carcéral établies en juillet 2015, que les repas servis dans l'établissement pénitentiaire dans lequel il a été incarcéré étaient insuffisants en termes d'apport calorique ou de qualité et seraient de nature à révéler des conditions de détention qui porteraient atteinte à sa dignité humaine.

13. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à soutenir que la surpopulation carcérale ainsi que les conditions insatisfaisantes, d'intimité, d'hygiène et de salubrité supportées lors de sa détention au sein du centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly caractérisent une atteinte à la dignité humaine, constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

En ce qui concerne le préjudice moral :

14. Compte-tenu de la nature des manquements et de leur durée, eu égard à l'aggravation de l'intensité des dommages subis au fil du temps, il y a lieu de condamner l'Etat à verser à M. B une somme totale de 3 000 euros, tous intérêts compris au jour du présent jugement, sous réserve de l'exécution de l'ordonnance du juge des référés du tribunal administratif de la Guyane du 15 septembre 2023, allouant la somme de 3 000 euros à titre de provision

Sur les frais liés au litige :

15. M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et, sous réserve que Me Denis, avocat de M. B renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Denis de la somme de 900 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B une somme de 3 000 euros en réparation du préjudice moral subi en raison de ses conditions de détention au centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly pour la période comprise entre le 19 février 2019 et le 12 mars 2021, tous intérêts compris au jour du présent jugement, sous réserve du versement effectif de la somme de 3 000 euros allouée à titre de provision.

Article 2 : L'Etat versera une somme de 900 euros à Me Denis, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Denis renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au garde des Sceaux,

ministre de la justice.

Copie en sera adressée au centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly.

Délibéré après l'audience du 7 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Guiserix, président,

Mme Schor, première conseillère,

Mme Deleplancque, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 décembre 2023.

La rapporteure,

Signé

C. DELEPLANCQUE

Le président,

Signé

O. GUISERIX La greffière,

Signé

S. PROSPER

La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne et à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en Chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. NICANOR

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