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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2301635

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2301635

jeudi 24 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2301635
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Avocat requérantLAMA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 22 et 30 août 2023, Mme E A, représentée par Me Lama, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 9 juin 2023 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis à sa charge le montant de 18.850 euros au titre de la contribution spéciale prévue à l'article L.8253-1 du code du travail et le montant de 11.150 euros au titre de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement d'un étranger dans son pays d'origine prévue par L.822-2 alors en vigueur du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

2°) subsidiairement, de ramener à 394 euros le montant de la contribution spéciale ;

3°) d'annuler les deux titres de perception émis le 10 juillet 2023 pour le recouvrement des montants respectifs de 18.850 euros et 11.150 euros, puis de lui accorder la décharge de l'obligation de payer ces montants ;

4°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 3.500 euros au titre de l'article

L.761-1 du code de justice administrative.

Mme A soutient que :

- la décision est entachée d'incompétence ; elle est prise en méconnaissance des dispositions de l'article L.212-1 du code des relations entre le public et l'administration ; elle est insuffisamment motivée au regard des prescriptions de la loi du 11 juillet 1979 ; le principe des droits de la défense a été méconnu ; le courrier du 30 mars 2023 ne l'informe pas dans une langue qu'elle comprend et d'une manière détaillée, de la nature et de la cause de l'accusation portée, en méconnaissance des stipulations de l'article 6-3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; en méconnaissance des prescriptions de la circulaire NOR : EFIZ1239322C du 28 novembre 2012, le même courrier ne l'informe pas son droit à se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ; la convocation devant le délégué du procureur ne faisant état que d'un seul travailleur, M. B, c'est à tort que l'OFII s'est fondée sur la présence de deux travailleurs ; le lien de subordination n'est pas établi ;

- subsidiairement, compte tenu de sa bonne foi et du caractère " minuscule et isolé " de la commune de Montsinery, il y a lieu de réduire le montant de la contribution spéciale.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 décembre 2023, l'OFII conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun moyen n'est fondé.

La clôture de l'instruction a été fixée au 30 décembre 2023 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;

- l'arrêté du 5 décembre 2006 relatif au montant de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement des étrangers à partir de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique et de La Réunion dans leur pays d'origine ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lacau

- les conclusions de M. Gillmann,

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes du premier alinéa de l'article L.8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France ". L'article L.8253-1 du même code prévoit que l'employeur qui a méconnu ces dispositions acquitte, pour chaque travailleur étranger sans titre, une contribution spéciale, dont le montant est fixé par l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) pour le compte de l'Etat. L'article L.822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en vigueur à la date des manquements relevés, prévoit, en outre, que l'employeur acquitte une contribution forfaitaire représentative des frais de d'éloignement de l'étranger, dont, en vertu de l'article L.822-4 du même code, l'OFII fixe le montant. Enfin, en vertu des articles L.822-5 de ce code et L.8253-1 du code du travail, l'État, ordonnateur des contributions spéciale et forfaitaire, liquide et émet les titres de perception.

2. Mme A, qui exploite à Montsinery Tonnegrande un commerce sous l'enseigne " Proxi ", conteste d'une part, la décision du 9 juin 2023 par laquelle le directeur général de l'OFII a mis à sa charge le montant de 18.850 euros au titre de la contribution spéciale prévue à l'article L.8253-1 du code du travail et le montant de 11.150 euros au titre de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement d'un étranger dans son pays d'origine prévue par L.822-2 alors en vigueur du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'autre part, les deux titres de perception émis le 10 juillet 2023 pour le recouvrement des montants respectifs de 18.850 euros et 11.150 euros. Subsidiairement, elle demande que le montant de la contribution spéciale soit ramené à 394 euros.

3. Il appartient au juge administratif, saisi comme juge de plein contentieux d'une contestation portant sur une sanction prononcée sur le fondement des dispositions citées au point 1 d'examiner tant les moyens tirés des vices propres de la sanction que ceux mettant en cause son bien-fondé et de prendre, le cas échéant, une décision qui se substitue à celle de l'administration.

Sur les conclusions principales :

En ce qui concerne la légalité externe :

4. En premier lieu, en vertu des dispositions de l'article R.121-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le directeur général de l'OFII peut déléguer sa signature à tout agent de l'établissement exerçant des fonctions d'encadrement. La signataire de la décision en cause, Mme D, chef du service juridique et contentieux, disposait d'une délégation du directeur général de l'OFII accordée par une décision du 19 décembre 2019 publiée le même jour, à l'effet de signer, notamment, les décisions relatives aux contributions spéciale et forfaitaire. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire manque en fait.

5. En deuxième lieu, la décision en cause mentionne le prénom, le nom et la qualité de son auteur, conformément aux prescriptions du premier alinéa de l'article L.212-1 du code des relations entre le public et l'administration.

6. En troisième lieu, les dispositions de la loi du 11 juillet 1979, abrogées à compter du 2 janvier 2016, ne peuvent être utilement invoquées. En vertu de celles de l'article L.211-2 2° du code des relations entre le public et l'administration, les sanctions doivent être motivées et l'article L.211-5 du même code prévoit que la motivation doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait constituant le fondement de la décision. Il résulte de ces dispositions qu'une décision mettant à la charge d'un employeur les contributions spéciale et forfaitaire prévues aux articles L.8253-1 du code du travail et L.822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui la fondent.

7. La décision en cause mentionne les articles L.8251-1, L.8253-1 et R.8253-4 du code du travail et L.822-2 à L.822-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont les dispositions sont intégralement reproduites au verso. Elle se réfère, en outre, au procès-verbal d'infraction établi le 23 novembre 2022, puis au courrier du 30 mars 2023 adressé sous pli recommandé à Mme A, l'informant des sanctions envisagées. Elle précise, enfin, les modalités de calcul des montants en se référant, pour la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement, aux barèmes fixés par les arrêtés du 5 décembre 2006 et mentionne en annexe les noms des deux travailleurs concernés. Cette motivation est conforme aux prescriptions des articles L.211-2 2° et L.211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

8. En quatrième lieu, il résulte des dispositions de l'article L.122-2 du code des relations entre le public et l'administration que les mesures à caractère de sanction ne peuvent intervenir qu'après que la personne en cause a été informée des griefs formulés à son encontre et a été mise à même de demander la communication du dossier la concernant.

9. Le courrier du 30 mars 2023 informant Mme A des sanctions envisagées indique : " Si vous avez adressé une demande de communication du procès-verbal à l'adresse électronique piciir@ofii.fr, le délai de 15 jours court à compter de la réception du document ". Cette mention a permis à Mme A d'être informée de son droit d'obtenir la communication du procès-verbal d'infraction.

10. En cinquième lieu, si la requérante fait valoir qu'en méconnaissance des prescriptions de la circulaire interministérielle NOR : EFIZ1239322C du 28 novembre 2012 relative aux sanctions administratives suite à procès-verbal relevant une infraction de travail illégal, le courrier du 30 mars 2023 ne l'informe pas de son droit à se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix, les orientations générales de cette circulaire, dépourvues de caractère réglementaire et visant les sanctions prononcées par le préfet, notamment la fermeture administrative, l'exclusion des contrats administratifs et les sanctions prononcées par les autorités gestionnaires d'aides publique, ne peuvent en tout état de cause être utilement invoquées.

11. En dernier lieu, aux termes du paragraphe 3 de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Tout accusé à droit notamment à : a) être informé, dans le plus court délai, dans une langue qu'il comprend et d'une manière détaillée, de la nature et de la cause de l'accusation portée contre lui ".

12. Ces stipulations, qui ne sont en principe applicables qu'aux procédures contentieuses suivies devant les juridictions statuant sur des accusations en matière pénale, ne peuvent être invoquées pour critiquer la régularité d'une procédure administrative, alors même qu'elle conduirait au prononcé d'une sanction. En l'espèce, le directeur général de l'OFII, compétent pour prendre la sanction, ne peut être regardé comme un tribunal, au sens de ces stipulations et la sanction peut faire l'objet d'un recours de plein contentieux devant la juridiction administrative, devant laquelle la procédure est en tous points conforme aux exigences de l'article 6.

En ce qui concerne la légalité interne :

13. Il ressort des mentions du procès-verbal d'infraction dressé le 23 novembre 2022 que le même jour, lors des opérations de contrôle de l'établissement exploité par Mme A, les officiers de police judiciaire ont constaté la présence en situation de travail de deux ressortissants chinois sans titre de séjour. Le premier, M. B, sans contrat de travail, a indiqué, lors de son audition, exercer depuis le début du mois de novembre 2022 son activité de déchargement de marchandises " environ trois jours par semaine ", être contacté en cas de besoin et être rémunéré à hauteur de 20 euros par jour, en précisant : " je n'ai jamais compté les heures. Je pars quand j'ai fini de ranger les marchandises ". Ces déclarations sont corroborées par celles de Mme A lors de son audition " de temps en temps, il nous donne un coup de main pour porter les marchandises " et " on lui donne de l'argent de poche entre 10 et 20 eurosen espèces ". Le second employé concerné, M. C, bénéficiait d'un contrat de travail depuis le 1er avril 2021, mais n'était pas autorisé à séjourner en France. La circonstance que la convocation devant le délégué du Procureur de la République le 23 mars 2023 pour des faits de travail dissimulé, d'emploi d'un étranger sans autorisation de travail et d'aide à l'entrée, la circulation ou le séjour irrégulier d'un étranger mentionne seulement M. B ne permet pas de remettre en cause la matérialité des faits d'emploi de deux travailleurs étrangers sans titre de séjour. Alors que les mentions du procès-verbal d'infraction font foi jusqu'à preuve du contraire, la requérante n'apporte aucun commencement de preuve de nature à démontrer l'inexactitude de ces faits. Dans les circonstances de l'affaire, ces faits, justifiant l'application des sanctions infligées à Mme A, doivent être tenus pour établis et le moyen tiré de " l'erreur manifeste d'appréciation " doit en tout état de cause être écarté.

Sur les conclusions subsidiaires :

14. Aux termes de l'article R.8253-2 du code du travail : " I.-Le montant de la contribution spéciale prévue à l'article L.8253-1 est égal à 5 000 fois le taux horaire, à la date de la constatation de l'infraction, du minimum garanti prévu à l'article L.3231-12. II.- Ce montant est réduit à 2 000 fois le taux horaire du minimum garanti dans l'un ou l'autre des cas suivants : 1° Lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne pas d'autre infraction commise à l'occasion de l'emploi du salarié étranger en cause que la méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L.8251-1 ; 2° Lorsque l'employeur s'est acquitté des salaires et indemnités mentionnés à l'article L.8252-2 dans les conditions prévues par les articles

R. 8252-6 et R.8252-7. III.- Dans l'hypothèse mentionnée au 2° du II, le montant de la contribution spéciale est réduit à 1 000 fois le taux horaire du minimum garanti lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne l'emploi que d'un seul étranger sans titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. IV.-Le montant de la contribution spéciale est porté à 15 000 fois le taux horaire du minimum garanti lorsqu'une méconnaissance du premier alinéa de l'article L. 8251-1 a donné lieu à l'application de la contribution spéciale à l'encontre de l'employeur au cours de la période de cinq années précédant la constatation de l'infraction ".

15. Si la requérante, qui invoque, d'une part, sa bonne foi, d'autre part, le caractère " minuscule et isolé " de la commune de Montsinery, demande que le montant de la contribution spéciale soit ramené à 394 euros, les dispositions précitées de l'article R.8253-2 du code du travail n'autorisent ni l'administration ni le juge, fût-il de plein contentieux, à moduler le montant de l'amende qu'elles déterminent.

16. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la recevabilité de la requête, que Mme A n'est fondée à demander ni l'annulation de la décision du

9 juin 2023, ni la réduction du montant de la contribution spéciale, ni l'annulation des titres de perception émis le 10 juillet 2023, ni la décharge de l'obligation de payer les montants de

18.850 euros et de 11.150 euros. Sa requête doit, dès lors, être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles présentées au titre de l'article L.761-I du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme E A et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Rolin, présidente,

Mme Lacau, première conseillère,

Mme Schor, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2024.

La rapporteure,

Signé

M.T. LACAULa présidente,

Signé

E. ROLINLa greffière,

Signé

R. DELMESTRE-GALPE

La République mande et ordonne à la ministre du travail et de l'emploi en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en Chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. NICANOR

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