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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2301940

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2301940

jeudi 18 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2301940
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantMARCAULT DEROUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 19 octobre 2023 et le 23 février 2024, la société Caribean Steel Recycling, représentée par Me Marcault-Derouard, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) à titre principal, d'annuler l'arrêté du préfet de la Guyane du 25 juillet 2023 portant consignation de la somme de 3 527 940 euros;

2°) à titre subsidiaire de désigner un expert ayant pour mission d'estimer le coût des travaux de traitement des déchets en tenant compte des investissements et travaux déjà réalisés et du prix de vente des matériaux traités ;

3°) en tout état de cause, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché de vice de procédure car le rapport d'inspection sur lequel il se fonde ne lui a pas été préalablement communiqué ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation du tonnage de déchets constituant son stock alors qu'elle l'a fait estimer par le cabinet Anteagroup en février 2024 ;

- il méconnaît le principe de l'estoppel et de confiance légitime ;

- la sanction est disproportionnée car le tonnage est retenu est fantaisiste et par ailleurs le montant de la consignation ne tient pas compte des travaux qu'elle a pourtant effectués.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 janvier 2024, le préfet de la Guyane conclut à titre principal, au rejet de la requête ou, à titre subsidiaire, à la réformation du montant de la consignation.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'environnement ;

- l'arrêté du 26 novembre 2012 relatif aux prescriptions générales applicables aux installations classées relevant du régime de l'enregistrement au titre de la rubrique n° 2712-1 (installation d'entreposage, dépollution, démontage ou découpage de véhicules terrestres hors d'usage) de la nomenclature des installations classées pour la protection de l'environnement ;

- l'arrêté du 6 juin 2018 relatif aux prescriptions générales applicables aux installations de transit, regroupement, tri ou préparation en vue de la réutilisation de déchets relevant du régime de l'enregistrement au titre de la rubrique n° 2711 (déchets d'équipements électriques et électroniques), 2713 (métaux ou déchets de métaux non dangereux, alliage de métaux ou déchets d'alliage de métaux non dangereux), 2714 (déchets non dangereux de papiers, cartons, plastiques, caoutchouc, textiles, bois) ou 2716 (déchets non dangereux non inertes) de la nomenclature des installations classées pour la protection de l'environnement ;

- l'arrêté du 23 septembre 2020 mettant en demeure l'entreprise M. A B, exploitant de la Société Caribean Steel Recycling dont le siège social est situé 8 E Redoute, avenue Louis Georges Plissonneau, 97 200 Fort de France (Siret 47856924700016), pour son établissement localisé sur la parcelle AS0439, sur le territoire de la commune de Rémire-Montjoly de respecter les prescriptions qui lui sont applicables ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Schor ;

- les conclusions de M. Hégésippe, rapporteur public ;

- et les observations de Me Marcault-Derouard, représentant la société Caribean Steel Recycling, de M. B, gérant de la société Caribean Steel Recycling et de M. C, représentant le préfet de la Guyane.

Considérant ce qui suit :

1. La société Caribean Steel Recycling (CSR) exploite une installation classée pour la protection de l'environnement (ICPE) notamment pour l'entreposage, la dépollution, le démontage ou le découpage de véhicules hors d'usage (VHU) sur le territoire de la commune de Rémire-Montjoly, en vertu d'un arrêté du préfet de la Guyane du 15 janvier 2018 et d'un arrêté ministériel du 26 novembre 2012 fixant des prescriptions générales applicables aux ICPE d'entreposage, de dépollution, de démontage ou de découpage de véhicules hors d'usage. Par un arrêté de ce préfet du 23 septembre 2020, elle a été mise en demeure de respecter de nombreuses prescriptions de l'arrêté du 15 janvier 2018 ainsi que de l'arrêté ministériel du 26 novembre 2012, en particulier en ce qui concerne la nature et la quantité du stock présent dans les limites de l'ICPE et autour. Cet arrêté portant mise en demeure rappelait notamment les dispositions de l'article 5.1.4. de l'arrêté du 15 janvier 2018, prévoyant que " La quantité de déchets entreposés sur le site ne dépasse pas les quantités suivantes : / • 300 véhicules hors d'usage/• 60 m3 de pneumatiques usagés (provenant uniquement des VHU traités sur site)/ • 950 m3 de déchets d'équipements électriques et électroniques/ • 300 T de déchets non dangereux. ". Par un arrêté du 25 juillet 2023, le préfet de la Guyane, constatant l'inexécution de la mise en demeure de l'arrêté du 23 septembre 2020, a obligé la société CSR, sur le fondement des dispositions du 1° du II de l'article L.171-8 du code de l'environnement, à consigner la somme de 3 527 940 euros répondant du coût des travaux prévus pour le respect de l'article 5.1.4 de l'arrêté du 15 janvier 2018, somme correspondant, d'une part, pour 3 500 000 euros, à l'évacuation de tas de ferrailles, carcasses et autres déchets (terres, pneus, VHU) sur une superficie de 1,05 hectare, d'autre part, pour 27 940 euros, à la réalisation d'un diagnostic de pollution des sols. Par la présente requête, la société CSR doit être regardée comme demandant au tribunal, à titre principal, d'annuler cet arrêté ou d'en réformer le montant ou, à titre subsidiaire, d'ordonner une expertise judiciaire pour estimer le coût des travaux de traitement des déchets.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 171-8 du code de l'environnement dans sa rédaction applicable au litige : " I. Indépendamment des poursuites pénales qui peuvent être exercées, en cas d'inobservation des prescriptions applicables en vertu du présent code aux installations, ouvrages, travaux, aménagements, opérations, objets, dispositifs et activités, l'autorité administrative compétente met en demeure la personne à laquelle incombe l'obligation d'y satisfaire dans un délai qu'elle détermine. En cas d'urgence, elle fixe, par le même acte ou par un acte distinct, les mesures nécessaires pour prévenir les dangers graves et imminents pour la santé, la sécurité publique ou l'environnement. / II. Si, à l'expiration du délai imparti, il n'a pas été déféré à la mise en demeure, aux mesures d'urgence mentionnées à la dernière phrase du I du présent article ou aux mesures ordonnées sur le fondement du II de l'article L. 171-7, l'autorité administrative compétente peut arrêter une ou plusieurs des sanctions administratives suivantes :/ 1° Obliger la personne mise en demeure à consigner entre les mains d'un comptable public avant une date déterminée par l'autorité administrative une somme correspondant au montant des travaux ou opérations à réaliser. () / 2° Faire procéder d'office, en lieu et place de la personne mise en demeure et à ses frais, à l'exécution des mesures prescrites. Les sommes consignées en application du 1° du présent II sont utilisées pour régler les dépenses ainsi engagées ;/ () / Les mesures mentionnées aux 1° à 4° du présent II sont prises après avoir communiqué à l'intéressé les éléments susceptibles de fonder les mesures et l'avoir informé de la possibilité de présenter ses observations dans un délai déterminé. () ".

3. Les décisions administratives à caractère de sanction prises en application de l'article L. 171-8 sont soumises à un contentieux de pleine juridiction en vertu de l'article L. 171-11 du même code et le juge de plein contentieux des installations classées pour la protection de l'environnement se prononce sur l'étendue des obligations mises à la charge des exploitants par l'autorité compétente au regard des circonstances de fait et de droit existant à la date à laquelle il statue.

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 171-6 du code de l'environnement : " Lorsqu'un agent chargé du contrôle établit à l'adresse de l'autorité administrative compétente un rapport faisant état de faits contraires aux prescriptions applicables, en vertu du présent code, à une installation, un ouvrage, des travaux, un aménagement, une opération, un objet, un dispositif ou une activité, il en remet une copie à l'intéressé qui peut faire part de ses observations à l'autorité administrative. ". Aux termes de l'article L.171-8 du même code : " () Les mesures mentionnées aux 1° à 4° du présent II sont prises après avoir communiqué à l'intéressé les éléments susceptibles de fonder les mesures et l'avoir informé de la possibilité de présenter ses observations dans un délai déterminé. () ".

5. Il résulte de l'instruction que, plus d'un mois avant l'édiction de l'arrêté attaqué, par un courrier du 23 juin 2023, le préfet de la Guyane a adressé à la société CSR notamment le projet d'arrêté attaqué et dans ce courrier il était indiqué qu'était joint le rapport d'inspection du

11 mai 2023. Ce pli du 23 juin 2023 a été adressé à la société par lettre recommandée avec accusé de réception (LRAR). La société CSR a été avisée le 26 juin 2023 du passage du facteur et de la mise à disposition du pli mais n'a pas retiré le pli dans les quinze jours suivants sa mise à disposition. En outre, alors qu'une étiquette de pli non avisé était alors apposée au-dessus de l'adresse du bureau de poste où le pli pouvait être retiré, l'avis de passage comportait une autre étiquette indiquant le numéro de la tournée, la date, et la ville de la tournée, Rémire-Montjoly. En tout état de cause, par un courrier du 7 juillet 2023, la société CSR a présenté ses observations notamment sur le projet d'arrêté litigieux. Puis, par mail du 18 juillet 2023, elle a présenté d'autres observations en indiquant, notamment, qu'elle était " sensible aux observations de l'inspection des installations classées ". Ce mail du 18 juillet 2023 est intitulé : " Pièces retour rapport suite visite du 11.05.23 ". Dans ces conditions, d'une part le préfet de la Guyane établit avoir adressé en temps utile à la société requérante le projet d'arrêté accompagné du rapport d'inspection du 11 mai 2023 et lui demandant de présenter ses observations sur ce projet dans un délai de quinze jours. D'autre part, la société CSR, tout en n'ayant pas retiré la LRAR du 23 juin 2023, doit être regardée comme ayant disposé à la fois du projet d'arrêté litigieux et du rapport d'inspection du

11 mai 2023, sur lesquels elle a fait valoir des observations avant le 25 juillet 2023, date d'édiction de l'arrêté attaqué. Dès lors, le moyen tiré du vice de procédure en l'absence de communication du rapport d'inspection du 11 mai 2023 manque en fait et doit être écarté.

6. En deuxième lieu, d'une part il n'existe pas, dans le contentieux de la légalité, de principe général en vertu duquel une partie ne saurait se contredire dans la procédure contentieuse au détriment d'une autre partie. D'autre part, il résulte de l'instruction que la société CSR, qui a été informée de la non-conformité de son activité de stockage de déchets à la législation sur les installations classées dès la réception de l'arrêté du 23 septembre 2020, ne conteste pas ne pas avoir exécuté l'ensemble de ses prescriptions. Dans ces conditions, en se bornant à indiquer que les services de la préfecture ont refusé de lui délivrer la dérogation nécessaire pour évacuer le stock de déchets litigieux tandis qu'un inspecteur de l'environnement ne serait pas impartial, la société CSR ne saurait prétendre que seraient nées, à son égard, des espérances fondées d'échapper au paiement de la consignation prononcée par l'arrêté du 25 juillet 2023 et les moyens tirés de la violation des principes de l'estoppel et de confiance légitime doivent être écartés.

7. En dernier lieu, la société CSR ne peut utilement se prévaloir, pour contester le montant de la consignation litigieuse, de sa situation financière et notamment du plan de redressement judiciaire dont elle fait l'objet. De même, d'une part, à la supposer établie, la circonstance que la société CSR ait réalisé de nombreux travaux d'amélioration sur le site de l'ICPE et d'autre part, le produit d'une éventuelle vente des tonnes de déchets litigieux sont sans incidence sur le montant consigné pour l'évacuation de ces déchets. En revanche, la société CSR produit deux rapports du bureau d'études environnemental Anteagroup de février 2024. Il résulte de ces rapports, qui ne sont pas sérieusement contestés en défense, qu'il ne reste sur le site de l'ICPE litigieuse que trois et non six tas de déchets, et que le volume total de déchets, ne serait plus que de 7 581 tonnes de ferrailles, hors pylônes, 220 VHU et 700 m2 soit 2 082 m3 de pneus. Dans ces conditions, il y a lieu de tenir compte de ces dernières mesures, corroborées par le procès-verbal dressé par un huissier de justice le 8 février 2024, en ramenant le poids du stock de ferrailles à 7 581 tonnes. Il ressort par ailleurs des termes de l'arrêté du 15 janvier 2018 que la quantité de déchets que la société CSR était autorisée à entreposer sur le site de l'ICPE était fixée à 300 tonnes. Dès lors, le poids du stock excédentaire de ferrailles devant être évacuées doit être évalué à 7 281 tonnes. Enfin, le poids des pneus, VHU, pylônes et autres déchets non autorisés ainsi que le montant de 27 940 euros nécessaire à la réalisation d'études de pollution des sols ne sont pas contestés. Le présent jugement ne fait pas obstacle à ce que le préfet, s'il s'y croit fondé au vu de tous nouveaux documents probants produits par la requérante, procède ultérieurement, soit à une majoration soit à une diminution de la somme consignée, soit à la suppression totale de la consignation.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de diligenter une expertise avant-dire droit, que la société CSR est seulement fondée à demander l'annulation l'arrêté du 25 juillet 2023 en tant qu'il fixe le stock de ferrailles à évacuer à un montant supérieur à 7 281 tonnes.

Sur les frais liés au litige :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la société CSR présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 25 juillet 2023 du préfet de la Guyane à l'encontre de la société Caribean Steel Recycling est annulé en tant qu'il fixe le stock de ferrailles à évacuer à un montant supérieur à 7 281 tonnes.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Caribean Steel Recycling et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires

Copie pour information en sera adressée au préfet de la Guyane.

Délibéré après l'audience du 28 mars 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Lacau, présidente,

Mme Schor, première conseillère,

M. Gillmann, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 avril 2024.

La rapporteure,

Signé

E. SCHOR

La présidente,

Signé

M-T LACAU

La greffière,

Signé

L. MAYEN

La République mande et ordonne au ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. PAUILLAC

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