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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-1809068

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-1809068

lundi 5 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-1809068
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantIBANEZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 9 novembre 2018, le 24 juillet 2020, le 16 septembre 2020, le 30 mars 2022, le 1er avril 2022, le 6 avril 2022, le 8 juillet 2022 et le 11 juillet 2022, M. B A, représentée par Me Pontier, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la commune d'Eyragues à lui verser la somme de 625 959 euros en réparation du préjudice résultant de l'illégalité de la décision du 21 août 2015 portant retrait de permis de construire qui lui avait été accordé le 10 novembre 2017 ;

2°) de mettre à la charge de la commune d'Eyragues la somme de 7 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la commune a commis une faute en retirant le permis tacitement délivré le 10 novembre 2009, en violation de l'article L. 424-5 du code de l'urbanisme ;

- elle a également commis des illégalités fautives en prenant les actes d'interruption de travaux subséquents à cet arrêté de retrait ;

- la construction du bâtiment agricole a pris un retard considérable et a été interrompu à un stade dangereux pour la pérennité des travaux ;

- elle a subi des préjudices financiers à hauteur de 625 959 euros comprenant le coût des contrats de louage d'ouvrage, des matériaux, du prêt, de la location d'un hangar agricole et de son aménagement, les coûts de trajets entre les parcelles plantées et le lieu d'exploitation, la rémunération supplémentaire d'un employé pour effectuer ces trajets, les surcouts d'exploitation pour les vendanges et les frais de défense engagés depuis 2014.

Par des mémoires enregistrés le 25 juin 2020, le 1er octobre 2020, le 31 mai 2022 et le 9 septembre 2022, la commune d'Eyragues, représentée par Me Ibanez, conclut au rejet de la requête et demande au tribunal de mettre à la charge de Mme A la somme de 7 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 6 octobre 2022, a été prononcée, en application des articles R. 613-1 et R. 611-11-1 du code de justice administrative, la clôture immédiate de l'instruction.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Le Mestric, première conseillère,

- les conclusions de M. Argoud, rapporteur public,

- et les observations de Me Pontier, représentant Mme A et de Me Ranson, représentant la commune d'Eyragues.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 14 décembre 2009, le maire de la commune d'Eyragues a refusé l'autorisation sollicitée par Mme A en vue de construire un hangar agricole, comprenant un logement ouvrier, d'une superficie de 163 m2, sur les parcelles cadastrées BK n° 24, 25 et 92 situées chemin des Coudercs lieu-dit Les Plaines de Pechimbert. Le tribunal, par un jugement n° 1001034 du 13 février 2012, confirmé en appel puis en cassation, a requalifié le refus de permis de construire en retrait de l'autorisation accordée tacitement à Mme A le 10 novembre 2009 et l'a annulé. Saisi d'un recours gracieux d'un tiers voisin, le maire d'Eyragues a procédé à nouveau, par un arrêté du 21 août 2015, au retrait du permis de construire. Puis, par arrêté du 27 septembre 2016, le maire a ordonné l'interruption des travaux entrepris, décision retirée à la suite de sa suspension par ordonnance n° 1701661 du 27 mars 2017 du tribunal. Le 6 octobre 2017, le maire a édicté un nouvel arrêté interruptif de travaux, confirmé par jugement n°1709201 du 27 mai 2019. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal la condamnation de la commune d'Eyragues à lui verser la somme de 625 959 euros en réparation des préjudices financiers résultant de l'illégalité de la décision du 21 août 2015.

Sur la responsabilité :

2. Aux termes de l'article L. 424-5 du code de l'urbanisme dans sa version en vigueur à la date de la décision litigieuse : " La décision de non-opposition à une déclaration préalable ou le permis de construire ou d'aménager ou de démolir, tacite ou explicite, ne peuvent être retirés que s'ils sont illégaux et dans le délai de trois mois suivant la date de ces décisions. Passé ce délai, la décision de non-opposition et le permis ne peuvent être retirés que sur demande expresse de leur bénéficiaire. ".

3. Il résulte de ces dispositions que le maire a le droit de retirer un permis de construire, à condition qu'il soit illégal, dans un délai de trois mois. Le retrait peut, en outre, intervenir, sans condition de délai, au vu d'éléments dont l'administration a connaissance postérieurement à la délivrance du permis, établissant l'existence d'une fraude à la date où il a été délivré. La caractérisation de la fraude résulte de ce que le pétitionnaire a procédé de manière intentionnelle à des manœuvres de nature à tromper l'administration sur la réalité du projet dans le but d'échapper à l'application d'une règle d'urbanisme. En revanche, la faculté dont se prévaut la commune, dont dispose un tiers de demander le retrait ou l'abrogation d'un acte illégal ne saurait faire obstacle à l'application des dispositions et conditions sus rappelées.

4. En l'espèce, il est constant que l'arrêté du 21 août 2015, portant retrait du permis de construire tacitement obtenu le 10 novembre 2009, a été pris au-delà du délai de trois mois. Si la commune d'Eyragues fait valoir dans ses écritures qu'elle était tenue de retirer le permis tacite délivré en raison de fraudes commises par l'intéressée et révélées par son voisin, ce motif ne ressort pas expressément des termes de la décision contestée. En tout état de cause, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme A aurait trompé la commune sur sa qualité d'exploitante agricole et qu'elle ait tenté de dissimuler la création d'un logement de fonction au sein du bâtiment agricole projeté, ces éléments étant détaillés dans le dossier d'autorisation déposé. En outre, la circonstance que Mme A n'ait pas déposé une nouvelle demande depuis 2015 n'est pas de nature à démontrer une intention de fraude de sa part. Dans ces conditions, la commune ne démontre pas que la pétitionnaire aurait procédé de manière intentionnelle à des manœuvres de nature à tromper l'administration sur la réalité du projet dans le but d'échapper à l'application d'une règle d'urbanisme. Par suite, la commune a commis une illégalité fautive en édictant l'arrêté du 21 août 2015 plus de trois mois après la délivrance du permis de construire. Cette illégalité est de nature à engager sa responsabilité.

Sur le lien de causalité :

5. La responsabilité d'une personne publique n'est susceptible d'être engagée que s'il existe un lien de causalité suffisamment direct et certain entre les fautes commises par cette personne et le préjudice subi par la victime.

6. En l'occurrence, Mme A est fondée à demander la réparation des préjudices subis du fait et à compter de l'arrêt des travaux sur sa construction, en application de l'arrêté interruptif de travaux du 6 octobre 2017, lui-même pris sur le fondement du retrait illégal de son permis de construire.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne les préjudices afférents aux retards de construction :

7. Si Mme A fait valoir que les travaux auraient été interrompus à un stade dangereux pour la pérennité des constructions et qu'elle aurait engagé en pure perte des dépenses afférentes aux contrats de louage d'ouvrage, aux matériaux et au frais d'emprunts du prêt, il résulte de l'instruction qu'elle envisage de déposer une nouvelle demande de permis de construire, sans avoir, à ce jour, connaissance des impacts financiers et des modalités de la reprise des travaux, le cas échéant. S'il est loisible à la requérante de déposer une nouvelle demande auprès de la commune lorsqu'elle aura décidé de l'usage qu'elle envisage de faire du bâtiment non achevé, en l'état il n'est pas établi que les coûts engagés pour la construction l'aient été en pure perte. Par suite, ces dépenses ne peuvent donner lieu à indemnisation.

En ce qui concerne les préjudices afférents aux pertes d'exploitation :

8. Il résulte des baux ruraux 2018 et 2022 produits par Mme A qu'elle a loué un hangar agricole à Saint-Rémy-de-Provence pour pallier l'arrêt de la construction du hangar projeté pour un loyer de 7 200 euros pendant 3 ans et de 800 euros par mois pendant un an. Dès lors, ce chef de préjudice sera réparé par une indemnité correspondant au montant total des loyers, et dont il sera fait une juste appréciation en le fixant à la somme de 31 200 euros.

9. Il résulte de l'instruction que Mme A a également procédé à des aménagements dudit local afin de pouvoir l'utiliser pour la vinification du raisin. Ces frais, établit par factures, seront réparés à hauteur de 65 361 euros.

10. Il résulte de la note du 15 mars 2022 de l'expert-comptable de Mme A sur les surcouts liés à l'éloignement des terres par rapport au lieu de vinification que le surcoût des vendanges généré par la distance entre le vignoble et le lieu de vinification de la vendange s'établit à 1 000 euros par hectare. Compte tenu de la surface exploitée de 8 hectares pendant deux ans et de 11 hectares pendant 3 ans depuis 2017, le préjudice sera justement réparé par une somme de 49 000 euros.

11. Il résulte de la même note que le surcout lié au frais de trajet et de l'agent d'exploitation est établi à 542.70 euros par hectare. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en allouant une somme de 26 582.40 euros selon les mêmes modalités de calcul qu'au point précédent.

En ce qui concerne les frais de défense :

12. Les frais de justice, s'ils ont été exposés en conséquence directe d'une faute de l'administration, sont susceptibles d'être pris en compte dans le préjudice résultant de l'illégalité fautive imputable à l'administration. Toutefois, lorsque l'intéressé a fait valoir devant le juge une demande fondée sur l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le préjudice est intégralement réparé par la décision que prend le juge sur ce fondement. Il n'en va autrement que dans le cas où le demandeur ne pouvait légalement bénéficier de ces dispositions.

13. L'intéressée ayant demandé et obtenu des frais d'instance lors de sa contestation du premier arrêté interruptif de travaux, et obtenant également des frais de justice dans la présence affaire, elle ne peut donc pas obtenir d'indemnisation à ce titre. En revanche, son recours ayant été rejeté pour le second arrêté interruptif de travaux, par jugement du 27 mai 2019, les dispositions de L. 761-1 du code de justice administrative ont fait obstacle à ce qu'il lui soit accordé des frais d'instance. Le préjudice étant la conséquence de la décision attaquée, il sera justement réparé par une somme d'un montant de 1 500 euros.

14. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner la commune d'Eyragues à verser à Mme A une somme totale de 173 643 euros en réparation de l'ensemble des préjudices qu'elle a subis.

Sur les frais liés à l'instance :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme A, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demande la commune d'Eyragues au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la commune d'Eyragues une somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : La commune d'Eyragues est condamnée à verser à Mme A une somme de 173 643 euros.

Article 2 : la commune d'Eyragues versera à Mme A une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions présentées par la commune d'Eyragues au titre des dispositions de l'article L. 761- du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la commune d'Eyragues.

Délibéré après l'audience du 21 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Salvage, président,

Mme Le Mestric, première conseillère,

Mme Houvet, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2022.

La rapporteure,

Signé

F. LE MESTRIC

Le président,

Signé

F. SALVAGE La greffière

Signé

S. BOUCHUT

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière,

N°1809068

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