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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2003929

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2003929

lundi 4 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2003929
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantBELKHODJA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 26 mai 2020, 28 mai 2021 et 9 juin 2021, un mémoire récapitulatif enregistré le 23 juillet 2021, ainsi qu'un mémoire enregistré le 24 janvier 2022 et non communiqué en application du dernier alinéa de l'article R. 611-1 du code de justice administrative, M. A B, représenté par Me Bronzani, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet intervenue le 28 mars 2020 à la suite de sa demande indemnitaire du 15 janvier 2020 adressée à la commune de Peyrolles-en-Provence ;

2°) de condamner la commune de Peyrolles-en-Provence à lui verser la somme de 44 474 euros en réparation des préjudices moral, pécuniaire et professionnel qu'il estime avoir subis ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Peyrolles-en-Provence la somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a été victime de discrimination en raison de son état de santé, dès lors que la commune ne l'a jamais affecté sur un poste compatible avec ses aptitudes physiques pendant 14 ans, méconnaissant ainsi les avis du médecin de prévention successivement émis durant cette période ;

- il a été victime de harcèlement moral en raison des agissements discriminatoires répétés de la commune à son encontre, de l'absence totale d'évaluation de sa manière de servir, avec pour corollaire une absence de progression de sa carrière, de l'absence de proposition pour être reclassé au sein des services de la commune et enfin du comportement de la directrice générale des services contre laquelle il a déposé une plainte pour harcèlement moral.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 22 janvier et 4 octobre 2021, la commune de Peyrolles-en-Provence, représentée par Me Guin, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge du requérant d'une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761 1 du code de justice administrative, et demande en outre au tribunal d'infliger à M. B une amende pour recours abusif d'un montant de 10 000 euros.

Elle fait valoir que :

- M. B est forclos à solliciter une indemnisation ;

- la prescription s'oppose au versement d'une réparation au requérant ;

- la présente requête revêt un caractère abusif ;

- les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de Mme Bruneau, rapporteure publique,

- et les observations de Me Bronzani, représentant le requérant, et de Me Guin, représentant la commune de Peyrolles-en-Provence.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, agent contractuel au sein des services de la commune de Peyrolles-en-Provence depuis 2003, a été titularisé en 2007 au grade d'agent technique de 2ème classe. Par une lettre du 15 janvier 2020, reçue le 28 janvier suivant, il a demandé à la commune de l'indemniser des préjudices qu'il estime avoir subis au regard des manquements qu'elle aurait, selon lui, commis dans la gestion de sa carrière. Il doit être regardé comme demandant au tribunal de condamner la commune à lui verser la somme de 44 474 euros en réparation de ses préjudices moral, pécuniaire et professionnel.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 6 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, alors en vigueur : " () / Aucune distinction, directe ou indirecte, ne peut être faite entre les fonctionnaires en raison () de leur état de santé () / Toutefois des distinctions peuvent être faites afin de tenir compte d'éventuelles inaptitudes physiques à exercer certaines fonctions () ".

3. Le juge, lors de la contestation d'une décision dont il est soutenu qu'elle serait empreinte de discrimination, doit attendre du requérant qui s'estime lésé par une telle mesure qu'il soumette au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer une atteinte au principe de l'égalité de traitement des personnes. Il incombe alors au défendeur de produire tous ceux permettant d'établir que la décision attaquée repose sur des éléments objectifs étrangers à toute discrimination. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si la décision contestée devant lui a été ou non prise pour des motifs entachés de discrimination, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

4. D'une part, à la suite de l'apparition en 2007 chez M. B d'une maladie congénitale du canal rachidien, le médecin de prévention a indiqué le 29 juin 2010 que les fonctions exercées par le requérant ne devaient pas comporter de port de charges supérieures à 10 kilogrammes (kg). Contrairement à ce que soutient M. B, la nécessité de mettre en place une telle exclusion dès 2007 ne résulte pas de l'instruction, et notamment ni de l'avis du 23 juillet 2007 du médecin de prévention, favorable à l'exercice des fonctions assignées au requérant sous réserve de la réalisation d'une expertise relative au port de charges lourdes, dont il n'est pas établi qu'elle a été effectuée, ni de l'attestation de la responsable du service d'entretien entre 2004 et 2009, dès lors que celle-ci se borne à indiquer que le requérant soulevait des containers " très lourds " dans ses fonctions de portage de repas.

5. D'autre part, en se bornant à produire les attestations d'une collègue, dont il n'est pas établi qu'elle travaillait toujours avec le requérant après l'élaboration de la fiche de prévention, indiquant qu'il soulevait des containers entre 15 et 25 kg, et de l'ancienne maire, qui se borne à affirmer, sans autre précision, qu'il portait des charges lourdes entre 2011 et 2013, M. B ne démontre pas la méconnaissance par la collectivité, postérieurement à l'avis du 29 juin 2010 du médecin de prévention, de l'exclusion tenant au port de charges de plus de 10 kg. Par ailleurs, le requérant n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause l'assertion de la collectivité selon laquelle les containers utilisés pour le portage de repas étaient chargés par le cuisinier lui-même dans le véhicule affecté à leur distribution, ce qui est confirmé dans la fiche de poste du requérant établie en août 2016 et complétée par la mise à disposition de M. B d'un chariot avec lequel il n'est pas autorisé à déplacer des charges de plus de 10 kg, notamment pour la distribution des tracts sur le territoire de la commune. De plus, le 30 avril 2014, le médecin de prévention avait déjà étendu les conditions devant être respectées pour l'attribution des fonctions de M. B, à savoir l'absence de maintien en station debout immobile et de marche prolongée, de réalisation de travaux entraînant des contraintes posturales pour le rachis et de portage de containers de repas et de tracts. Si le requérant allègue qu'il a continué à porter des containers de plus de 30 kg pour le portage de repas malgré ces préconisations, il ne l'établit pas.

6. Enfin, s'agissant des travaux de peinture et d'entretien divers, il résulte de l'instruction que l'avis défavorable du médecin de prévention émis le 15 janvier 2014 l'a été sous réserve de la réalisation d'une mesure d'expertise, dont il n'est avéré ni qu'elle serait intervenue ni qu'elle aurait confirmé le sens de cet avis.

7. Dans ces conditions, le requérant n'établit la matérialité d'aucun élément de fait pouvant faire présumer de l'existence d'une discrimination à son encontre par la commune au regard de son état de santé.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 6 quinquies de la même loi, alors en vigueur : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. / Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la rémunération, la formation, l'appréciation de la valeur professionnelle, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un fonctionnaire en prenant en considération : / 1° Le fait qu'il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral visés au premier alinéa ; () ".

9. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

10. Si M. B se plaint d'avoir reçu la liste des tâches à réaliser par un courrier électronique quotidien de la part de la directrice générale des services, qui l'avait déjà affecté en juillet 2015 sur un poste de régisseur principal, dont le requérant prétend qu'il était dépourvu de véritables missions, et produit 17 courriels pour la période du 16 mars au 23 mai 2018, il ne résulte pas de l'instruction que les ordres ainsi donnés ont excédé l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. La circonstance qu'à sa demande de changement de service, la commune a accepté un tel changement sans toutefois modifier ses fonctions ne constitue pas un élément de fait susceptible de faire présumer l'existence d'agissements répétés de harcèlement moral à son encontre. Par ailleurs, M. B a bénéficié d'une mesure de préparation à son reclassement avec la réalisation d'un diagnostic individuel d'employabilité par un cabinet de conseil. De plus, la circonstance que la commune ne lui a pas proposé de poste de reclassement en son sein et l'a placé en surnombre a pour origine le fait que le seul poste disponible était un poste d'éducateur pour lequel le requérant était physiquement inapte et la suppression du poste de ce dernier au motif que ce poste ne répondait plus aux besoins de la commune, ce que le requérant ne conteste pas. Si M. B produit un compte-rendu d'examen du 2 octobre 2019 établi par son médecin neurochirurgien traitant mentionnant que sa hiérarchie ne reconnaît pas la souffrance que celui-ci subit dans l'exercice de ses fonctions, cette circonstance n'est pas de nature à démontrer l'existence d'un harcèlement moral à son encontre. Si la commune indique qu'elle n'a procédé à aucune évaluation de M. B, elle fait valoir qu'aucun des autres agents ne l'a été, sans que cette affirmation soit contestée par le requérant. En tout état de cause, si M. B soutient que cette absence d'évaluation a eu un effet négatif sur sa progression de carrière, il ressort de ses bulletins de salaire qu'il était à l'échelon 7 de son grade en novembre 2012, au 8ème échelon en septembre 2015, au 9ème échelon en décembre 2017 et au 10ème échelon en décembre 2020. En outre, contrairement à ce qu'il soutient, il n'établit pas que la commune l'aurait affecté même ponctuellement sur un emploi ne correspondant pas à son grade. Egalement, c'est à bon droit que la commune a pu rejeter sa demande d'octroi de la protection fonctionnelle dans le cadre de son dépôt de plainte pour harcèlement moral de la part de la directrice générale des services, en l'estimant non fondée. A cet égard, le requérant n'établit pas que cette dernière l'aurait insulté en le traitant de " bras cassé " ou aurait dit qu'elle " se fout de son état de santé et qu'elle doit régler ses comptes avec certains agents ". Enfin, ainsi que cela a été exposé aux points 4 à 7, M. B n'établit la matérialité d'aucun élément de fait pouvant faire présumer de l'existence d'une discrimination à son encontre au regard de son état de santé. Dans ces conditions, l'absence de matérialité d'éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un harcèlement moral s'oppose à ce qu'il puisse être présumé de l'existence d'agissements répétés d'un tel harcèlement à l'encontre le requérant.

11. En dernier lieu, aux termes de l'article 76 de la loi du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale, alors en vigueur : " L'appréciation, par l'autorité territoriale, de la valeur professionnelle des fonctionnaires se fonde sur un entretien professionnel annuel conduit par le supérieur hiérarchique direct qui donne lieu à l'établissement d'un compte rendu () ". Aux termes de l'article 77 de la même loi, alors en vigueur : " L'avancement des fonctionnaires comprend l'avancement d'échelon et l'avancement de grade () ".

12. Ainsi qu'il a été dit au point 10, l'absence d'évaluation de la manière de servir de M. B n'a pas entravé le déroulement de sa carrière et il n'a subi, par suite, aucun préjudice financier.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par M. B doivent être rejetées sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête et l'exception de prescription opposées en défense.

Sur les conclusions de la commune tendant à ce qu'il soit infligé une amende pour recours abusif au requérant :

14. Aux termes de l'article R. 741-12 du code de justice administrative : " Le juge peut infliger à l'auteur d'une requête qu'il estime abusive une amende dont le montant ne peut excéder 10 000 euros ".

15. Le prononcé de la condamnation prévue par ces dispositions étant un pouvoir propre du juge, les conclusions présentées par la commune de Peyrolles-en-Provence doivent, en tout état de cause, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Peyrolles-en-Provence, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. B demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge du requérant une somme à verser à la collectivité au titre des mêmes frais exposés par elle.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la commune de Peyrolles-en-Provence présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que celles tendant à la condamnation de M. B à se voir infliger une amende pour recours abusif, sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la commune de Peyrolles-en-Provence.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Jorda-Lecroq, présidente,

Mme Gaspard-Truc, première conseillère,

Mme Balussou, première conseillère,

Assistées par Mme Faure, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2022.

La rapporteure,

Signé

E.-M. C

La présidente,

Signé

K. Jorda-LecroqLa greffière,

Signé

N. Faure

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière.

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