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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2005383

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2005383

mardi 4 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2005383
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation7ème chambre
Avocat requérantASTRA JURIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 21 juillet 2020, 30 septembre 2022, 7 décembre 2022 et 28 avril 2023, M. E A, représenté par Me Vecchioni, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler, à titre principal, la décision implicite du directeur général de l'Assistance publique - hôpitaux de Marseille (AP-HM) portant rejet de sa réclamation préalable indemnitaire, et à titre subsidiaire, la décision du 8 juin 2020 portant rejet de cette réclamation ;

2°) à titre principal, de condamner l'AP-HM à lui verser 209 000 euros au titre de dommages et intérêts, avec intérêts au taux légal à compter de la notification de sa réclamation préalable et la capitalisation des intérêts ;

3°) à titre subsidiaire, ordonner la désignation d'un expert médical, avec pour mission de déterminer le lien de causalité entre les fautes commises par l'AP-HM et l'amputation de la cuisse de la jambe droite consécutivement à son hospitalisation du 20 octobre 2011 ;

4°) de mettre à la charge de l'AP-HM une somme de 6 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les dépens.

Il soutient que :

- il n'a pas été suffisamment informé quant à la nature de l'acte, notamment la prise de greffe iliaque et les risques prévisibles de l'intervention du 20 octobre 2011 ;

- le défaut de surveillance et de suivi post-opératoire est une faute de nature à engager la responsabilité de l'AP-HM ;

- la faute médicale du professeur D ayant conduit à la section de son nerf engage la responsabilité de l'Etat ;

- la responsabilité sans faute de l'AP-HM pourra être retenu du fait d'un accident médical non-fautif ;

- son préjudice doit être réparé à hauteur de 25 000 euros au titre des souffrances endurées, 154 000 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, 20 000 euros au titre du préjudice esthétique, 10 000 euros au titre du préjudice d'agrément.

Par des mémoires, enregistrés les 8 octobre 2020 et 29 janvier 2021, la Azienda Sanitaria Ligure, représentée par Me Lendo, demande au tribunal de mettre à la charge de l'AP-HM ou de tout succombant la somme de 22 519 euros au titre de ses débours, la somme de 910 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion, ainsi que la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les dépens.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 5 avril et 13 juin 2023, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par Me Fitoussi, demande à être mis hors de cause et à ce qu'une somme de 2 500 euros soit mise à la charge de tout succombant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- le requérant ne peut invoquer devant le tribunal administratif des fautes commises par le professeur D dans le cadre de sa pratique libérale ;

- aucune demande n'est formulée à l'encontre de l'ONIAM ;

- à titre principal, aucun accident médical non fautif n'est susceptible de justifier l'indemnisation au titre de la solidarité national, le dommage du requérant étant en lien exclusif avec des manquements de l'AP-HM ;

- à titre subsidiaire, le seuil de gravité n'est pas atteint et ne permet pas de justifier l'indemnisation au titre de la solidarité national, le dommage du requérant étant en lien exclusif avec des manquements de l'AP-HM et du Professeur D ;

- il n'y a pas lieu d'ordonner une nouvelle expertise, un collège d'expert s'étant déjà prononcé.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 8 juillet 2021 et 22 décembre 2022, l'AP-HM, représentée par Me Carlini, conclut au rejet de la requête et des demandes de la Azienda Sanitaria Ligure.

Elle fait valoir que :

- la requête est tardive ;

- le professeur D ayant opéré M. A dans le cadre de son activité libérale privée, les interventions en cause ne permettent pas d'engager la responsabilité de l'AP-HM ;

- aucun des moyens soulevés n'est fondé ;

- il n'y a pas lieu d'ordonner une nouvelle expertise, les expertises réalisées étant suffisantes ;

- les débours exposés par la Azienda sanitaria Ligure ne sont pas imputables à l'AP-HM.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance du 22 novembre 2018, par laquelle la première vice-présidente du Tribunal a taxé les frais et honoraires de l'expertise confiée au docteur C B à la somme de 1 560 euros.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi des 16 et 24 août 1790 ;

- la loi du 24 mai 1872 relative au Tribunal des conflits ;

- le décret n° 2015-233 du 27 février 2015 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Derollepot, rapporteur,

- les conclusions de Mme Lourtet, rapporteure publique,

- et les observations de Me Vecchioni, pour M. A, et de Me Baverel, substituant Me Carlini, pour l'AP-HM.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 15 mars 1949, a bénéficié de plusieurs interventions chirurgicales du genou droit, des suites d'un traumatisme subi lors d'un accident de ski à l'âge de 16 ans, et notamment, le 20 octobre 2011, d'une intervention réalisée par le professeur D consistant en un nouveau changement de prothèse et une nouvelle greffe osseuse de l'extrémité supérieure du tibia. Les suites de cette intervention sont marquées par un enraidissement du genou et la persistance de douleurs qui conduiront à une amputation trans-fémorale réalisée le 22 février 2019 en Italie. Par la présente requête, M. A demande au tribunal de condamner l'AP-HM à lui verser des dommages et intérêts en réparation des préjudices qu'il a subi du fait de l'intervention du 20 octobre 2011.

2. Aux termes de l'article R. 771-1 du code de justice administrative : " Les difficultés de compétence entre la juridiction administrative et la juridiction judiciaire sont réglées par le Tribunal des conflits conformément aux dispositions de la loi du 24 mai 1872 relative au Tribunal des conflits et du décret n° 2015-233 du 27 février 2015 ". Aux termes de l'article 32 du décret du 27 février 2015 susvisé : " () Lorsqu'une juridiction de l'ordre judiciaire ou de l'ordre administratif a, par une décision qui n'est plus susceptible de recours, décliné la compétence de l'ordre de juridiction auquel elle appartient au motif que le litige ne ressortit pas à cet ordre, toute juridiction de l'autre ordre, saisie du même litige, si elle estime que le litige ressortit à l'ordre de juridiction primitivement saisi, doit, par une décision motivée qui n'est susceptible d'aucun recours même en cassation, renvoyer au Tribunal des conflits le soin de décider sur la question de compétence ainsi soulevée et surseoir à toute procédure jusqu'à la décision du tribunal ".

3. D'une part, aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute ".

4. D'autre part, les articles L. 6154-1 et suivants du code de la santé publique autorisent, à certaines conditions qu'ils précisent, les praticiens statutaires à temps plein à exercer dans les locaux de l'établissement public hospitalier auquel ils sont rattachés, une activité libérale au titre de laquelle ils perçoivent personnellement des honoraires soit directement de leurs patients, soit par l'intermédiaire de l'établissement. Il résulte de l'ensemble des dispositions qui régissent l'exercice de cette activité à titre libéral que les rapports qui s'établissent entre les malades admis dans le secteur privé d'un hôpital public et les médecins, chirurgiens, spécialistes à temps plein auxquels ils font appel, relèvent du droit privé. Il n'appartient dès lors qu'aux juridictions judiciaires de connaître des recours contentieux formés par les patients privés de ces praticiens, ou par leurs ayants-droit, tendant à obtenir l'indemnisation des dommages qu'ils estiment avoir subis en raison des actes de prévention, de diagnostic ou de soins réalisés par ces médecins dans le cadre de leur activité libérale, laquelle est accomplie en dehors de l'exercice des fonctions hospitalières et n'est donc pas rattachable au secteur public hospitalier. Il n'en va autrement que si ces dommages ont pour cause un défaut d'organisation ou un mauvais fonctionnement du service public hospitalier, résultant, par exemple, de locaux inadaptés, de l'utilisation d'un matériel défectueux ou d'une faute commise par un membre du personnel auxiliaire de l'hôpital mis à disposition desdits médecins, chirurgiens ou spécialistes.

5. En l'espèce, il résulte de l'instruction, et notamment des rapports d'expertises tant du docteur B du 8 novembre 2018 que des docteurs Le Guilloux et Simonnet du 31 mars 2022, et des fiches d'information concernant l'hospitalisation en secteur privé produites à l'instance ou devant les experts, que M. A a été opéré le 20 octobre 2011 par le professeur D, dans les locaux de l'AP-HM, mais dans le cadre de son activité libérale, conformément au choix exprimé par M. A sur l'indication thérapeutique posée par ce professeur au cours d'une consultation relevant également de son secteur libéral, et en application du contrat d'activité libérale conclu avec l'AP-HM et renouvelé pour cinq ans le 21 juillet 2008, également produit à l'instance. Il suit de là que M. A ne peut rechercher, devant le juge administratif, la responsabilité de l'AP-HM à raison de l'indication chirurgicale erronée et de la lésion neurologique du nerf fémoro-cutané commise par le praticien dans le cadre de son exercice libéral. De même, l'insuffisance d'information ou le défaut de surveillance et de suivi post-opératoire allégués par M. A suite à l'intervention du 20 octobre 2011 relèvent de la responsabilité du praticien au titre de son activité libérale. Dans ces conditions et en l'état du dossier, il apparaît que le litige ressortit de la compétence des juridictions de l'ordre judiciaire.

6. Toutefois, la cour d'appel d'Aix-en-Provence, saisie par les ayants-droits du professeur D de l'ordonnance de référé rendue par le président du tribunal judiciaire de Marseille du 23 juin 2021, a, par un arrêt du 29 septembre 2022 qui n'est susceptible d'aucun recours, décliné la compétence des tribunaux de l'ordre judiciaire aux motifs que " M. A ne démontre pas que l'intervention chirurgicale litigieuse du 20 octobre 2011 pratiquée par le professeur D l'a été dans le cadre de son secteur privé hospitalier, de sorte qu'il n'appartient manifestement pas à la juridiction judiciaire de connaître, ne serait-ce qu'en partie, du fond de l'affaire ".

7. Il convient, dans ces conditions et par application de l'article 32 du décret du 27 février 2015, de renvoyer au Tribunal des conflits le soin de décider sur la question de compétence ainsi soulevée et de surseoir à toute procédure jusqu'à la décision de ce tribunal.

D É C I D E :

Article 1er : L'affaire est renvoyée au Tribunal des conflits.

Article 2 : Il est sursis à statuer sur la requête de M. A jusqu'à ce que le Tribunal des conflits ait tranché la question de savoir quel est l'ordre de juridiction compétent pour statuer sur cette requête.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E A, à la Azienda Sanitaria Ligure, à l'Assistance publique - hôpitaux de Marseille et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Copie en sera adressée au docteur B, expert.

Délibéré après l'audience du 16 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Frédérique Simon, présidente,

M. Alexandre Derollepot, premier conseiller,

Mme Ludivine Journoud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juin 2024.

Le rapporteur,

signé

A. Derollepot

La présidente,

signé

F. Simon

La greffière,

signé

A. Vidal

La République mande et ordonne à la ministre de la santé, du travail et des solidarités en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière,

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