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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2006080

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2006080

vendredi 2 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2006080
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantCHALOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 10 août 2020 et le 25 octobre 2022, M. A C, représenté par Me Chalot, demande au Tribunal :

1°) de condamner l'État français à lui verser la somme de 30 590 euros en réparation du préjudice qu'il a subi du fait de l'agression dont il a été victime le 20 septembre 2014 ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

- le 20 septembre 2014 il a été victime d'une agression par une autre personne détenue, M. D, au sein du centre de détention de Tarascon où il était incarcéré ;

- ce dernier a été reconnu coupable des faits de violences suivies d'incapacité supérieure à huit jours sur sa personne et condamné à une peine de dix-huit mois d'emprisonnement ;

- des dommages et intérêts d'un montant de 30 590 euros lui ont été alloués par le tribunal de grande instance de Tarascon mais cette somme ne lui a pas été versée ;

- préalablement à l'agression dont il a été victime, il avait alerté à plusieurs reprises l'administration pénitentiaire des risques qui pesaient sur lui et sollicité pour cette raison son changement d'affectation ; ainsi en ne prenant pas des mesures suffisantes pour le protéger, et notamment en refusant de procéder au transfert sollicité vers un autre établissement pénitentiaire, l'administration pénitentiaire a failli à son obligation de protection de l'intégrité physique des personnes détenues et commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'État ;

- le lien de causalité entre l'abstention de l'administration pénitentiaire et la réalisation du dommage qu'il a subi est établi ;

- son préjudice s'élève à 30 590 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 octobre 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à la minoration du montant de l'indemnisation.

Il fait valoir que :

- le requérant se borne à alléguer l'existence de menaces au sein du centre de détention de Tarascon, au demeurant non circonstanciées et bien antérieures aux faits litigieux ; l'agression dont l'intéressé a été victime n'est pas imputable au défaut allégué de protection par l'administration pénitentiaire ;

- l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute et a mis en œuvre tous les moyens à sa disposition pour transférer le requérant au centre pénitentiaire de Laon, transfert qui devait avoir lieu le mois suivant la survenue de son agression ;

- le requérant ne justifie pas de la réalité du préjudice dont il est victime.

Par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 30 décembre 2020, M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Par courrier du 8 novembre 2022, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que l'État ne peut être condamné à réparer un préjudice qui a déjà été intégralement réparé par l'autorité judiciaire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 pénitentiaire modifiée ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de M. Boidé, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, né le 24 juillet 1974, actuellement écroué au centre de détention de Bapaume, expose avoir été victime, le 20 septembre 2014, d'une agression perpétrée par l'un de ses codétenus au centre de détention de Tarascon. La demande préalable d'indemnisation qu'il a présentée au garde des sceaux, ministre de la justice, a fait l'objet d'un accusé de réception en date du 16 janvier 2020. Le silence gardé par l'administration sur cette demande préalable a donné naissance à une décision implicite de rejet. M. C demande au Tribunal de condamner l'État à lui verser la somme de 30 590 euros en réparation du préjudice qu'il a subi.

Sur les conclusions aux fins d'indemnisation :

En ce qui concerne la responsabilité de l'État :

2. Aux termes de l'article 44 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 susvisée : " L'administration pénitentiaire doit assurer à chaque personne détenue une protection effective de son intégrité physique en tous lieux collectifs et individuels. () ".

3. En vertu d'un principe rappelé notamment par la première phrase de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, aux termes de laquelle le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi, et eu égard à la vulnérabilité des détenus et à leur situation d'entière dépendance vis-à-vis de l'administration, il appartient tout particulièrement à celle-ci, et notamment au ministre de la justice et aux directeurs des établissements pénitentiaires, en leur qualité de chefs de service, de prendre les mesures propres à protéger leur vie. La responsabilité pour faute de l'administration pénitentiaire ne peut être engagée que si une telle faute de l'administration dans l'accomplissement des mesures de police prises pour assurer la sécurité des détenus peut être relevée et si l'agissement ou l'abstention fautive alléguée a un lien de causalité direct avec le dommage subi par la victime.

4. En premier lieu, en l'espèce, la matérialité et les circonstances de l'agression dont M. C expose avoir été victime ne sont pas discutées et doivent être regardées comme établies au regard du jugement du tribunal correctionnel de Tarascon en date du 21 juin 2019, condamnant l'auteur de ces faits de violence suivie d'une incapacité supérieure à huit jours ayant été commis à la date et au lieu indiqués par le requérant.

5. En deuxième lieu, pour soutenir que la responsabilité pour faute de l'État est engagée, M. C fait valoir qu'il n'a fait l'objet d'aucune protection de la part de l'administration pénitentiaire, alors qu'il a alerté celle-ci à plusieurs reprises en portant à sa connaissance les risques d'agression pesant sur sa personne et en demandant à au moins deux reprises son changement d'affectation. Il produit à l'appui de ces affirmations trois courriers en date respectivement du 4 décembre 2012, du 5 août 2013 et du 23 décembre 2013 qui lui ont été adressés par l'administration pénitentiaire. Il ressort de ces courriers, tout d'abord, que M. C a signalé subir des menaces de mort et craindre pour son intégrité physique, et qu'il a demandé pour ces raisons son transfert dans un autre centre pénitentiaire. Ensuite, ces courriers font état d'une décision de maintien au centre de détention de Tarascon en date du 14 juin 2013, que l'administration justifie par la non adaptation du centre de détention de Casabianda, dans lequel M. C demandait son transfert, à son profil pénal et pénitentiaire.

6. Le garde des sceaux, ministre de la justice, conteste qu'une faute soit imputable à ses services en faisant valoir, d'une part, le caractère prématuré des demandes de transfèrement présentées par M. C à compter de la fin de l'année 2012, tant au regard de la date de sa fin de peine qu'eu égard aux formations professionnelles que celui-ci avait engagées, notamment au conseil départemental des Bouches-du-Rhône de Tarascon et, d'autre part, la période de deux années qui s'est écoulée entre le premier signalement par M. C des menaces qu'il disait endurer, le 4 décembre 2012, et la date de son agression au mois de septembre 2014.

7. Toutefois, s'il ressort de l'instruction que l'administration pénitentiaire a, dans un premier temps, pris contact avec le personnel de direction qui lui aurait indiqué qu'aucune difficulté particulière n'a été portée à sa connaissance, et dans un deuxième temps, signalé à la direction interrégionale des services pénitentiaires de Marseille les difficultés de violence en détention que M. C dénonçait, qu'enfin la décision de transfert de M. C au centre de détention de Laon a finalement été prise le 7 août 2014, ces circonstances sont insuffisantes pour démontrer que l'administration a pris les mesures propres à protéger la vie et l'intégrité physique de M. C, dont il n'est pas établi qu'il aurait fait l'objet d'une mise à l'abri ou d'une surveillance particulière. Dans ces conditions, et eu égard à l'absence d'explication apportée par l'administration en défense permettant de comprendre le déroulement des faits et en particulier la raison pour laquelle aucun surveillant n'était présent à proximité et n'a été en mesure de protéger le requérant, celui-ci est fondé à demander que soit engagée la responsabilité de l'État pour faute.

8. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est fondé à demander que soit engagée la responsabilité de l'État pour manquement à son devoir de protection effective des détenus, résultant d'un défaut de surveillance du personnel pénitentiaire ou d'organisation du service public pénitentiaire, et à soutenir que le dommage qu'il a subi présente un lien direct avec la faute commise par l'administration pénitentiaire.

En ce qui concerne le préjudice :

9. À titre d'indemnisation, M. C demande une somme de 30 590 euros en reprenant la condamnation prononcée par le tribunal de grande instance de Tarascon à l'encontre de son agresseur, sur le fondement des préjudices retenus par l'expertise médicale diligentée sur sa personne.

10. Le juge administratif doit prendre les mesures nécessaires pour empêcher que sa décision ait pour effet de procurer à la victime par suite des indemnités qu'elle a pu ou peut obtenir devant d'autres juridictions à raison des conséquences dommageables du même accident une réparation supérieure au préjudice subi.

11. Il résulte de l'instruction que, par jugement correctionnel du tribunal de grande instance de Tarascon en date du 21 juin 2019, M. D E, reconnu coupable de faits de violence suivie d'incapacité supérieure à 8 jours commis le 20 septembre 2014 sur la personne de M. C, s'est vu condamner à verser à ce dernier, constitué partie civile en son nom personnel, la somme de 30 500 euros en réparation des préjudices qu'il lui a causés en l'agressant. Il résulte de la lecture de ce jugement que cette somme a pour objet de réparer le préjudice subi par M. C du fait des périodes de déficit temporaire total et partiel à hauteur de 3 780 euros, de son préjudice esthétique temporaire à hauteur de 2 000 euros, des souffrances qu'il a endurées à hauteur de 7 000 euros, du préjudice esthétique définitif à hauteur de 3 000 euros et du déficit fonctionnel permanent dont il demeure affecté à hauteur de 14 760 euros.

12. Si la nature et l'étendue des réparations incombant à une personne publique ne dépendent pas de l'évaluation du dommage faite par l'autorité judiciaire dans un litige auquel cette personne publique n'a pas été partie, mais doivent être déterminées par le juge administratif compte tenu des règles relatives à la responsabilité des personnes morales de droit public, il ne résulte pas de l'instruction qu'il y ait lieu de modifier l'évaluation retenue par le tribunal correctionnel des différents chefs de préjudice subi par M. C. Toutefois, M. C, auquel il appartient de solliciter l'exécution du jugement du tribunal correctionnel, ne saurait demander la condamnation de l'État à lui verser la même somme sans obtenir une double indemnisation de son préjudice.

13. Dans ces conditions, ses conclusions indemnitaires doivent être rejetées.

Sur les dépens :

14. La présente instance n'a donné lieu à aucuns dépens. Dès lors, les conclusions en ce sens de la requête doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. C demande au titre de ces dispositions et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 17 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Markarian, présidente,

M. Secchi, premier conseiller,

Mme Charpy, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 décembre 2022.

La rapporteure,

Signé

C. B La présidente,

Signé

G. Markarian

La greffière,

Signé

C. Croce

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière,

N°2006080

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