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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2006893

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2006893

vendredi 10 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2006893
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantDEGUITRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 11 septembre 2020, 2 février 2022 et

6 avril 2022, Mme D I, M. Q I, Mme G J veuve I, M. S U C et Mme N U C, Mme M I, Mme W I, Mme L I, à M. B I, M. V I,

M. A I et M. R U C, représentés par la SELARL Coubris, Courtois et associés, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner l'Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM) à verser la somme de 33 120 euros à Mme D I et M. Q C en réparation des préjudices subis par leur fils, E C, décédé le 7 juillet 2011 à l'hôpital de la Timone ;

2°) de condamner l'AP-HM à verser la somme de 380 274,50 euros aux

époux I C du fait du décès de leur fils et de la prise en charge fautive de

Mme I lors de son accouchement le 4 juillet 2011 ;

3°) de condamner l'AP-HM à verser la somme de 54 000 euros, soit 18 000 euros chacun, à Mme G J veuve I, M. S U C et Mme N U C en réparation des préjudices subis du fait du décès de leur

petit-fils ;

4°) de condamner l'AP-HM à verser la somme de 105 000 euros, soit 15 000 euros chacun, à Mme M I, Mme W I, Mme L I,

M. B I, M. V I, M. A I et M. R U C, en réparation des préjudices subis du fait du décès de leur neveu ;

5°) de dire que l'ensemble des sommes dues portera intérêts au taux légal à compter de la date de réception de leur demande indemnitaire préalable par l'AP-HM, soit le

8 septembre 2020 ;

6°) de condamner l'AP-HM à rembourser les frais d'expertise aux époux I C, taxés et liquidés à hauteur de 2 500 euros ;

7°) de mettre à la charge de l'AP-HM la somme de 3 000 € au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- l'AP-HM est responsable de plusieurs fautes s'agissant du décès de l'enfant

Ruben C et notamment du fait d'un retard dans le déclenchement de l'accouchement puis dans la réalisation de la césarienne et l'extraction de l'enfant, assorti d'un défaut d'information ;

- les fautes commises engendrant la responsabilité de l'AP-HM ont en réalité contribué au décès de l'enfant Ruben à hauteur de 80% et non de 50% comme l'indiquent les experts dans leur rapport ;

- les fautes commises ont engendré des préjudices extra-patrimoniaux à hauteur de 33 120 euros pour l'enfant Ruben et donc pour ses parents, ayants-droits ;

- Madame I a subi plusieurs préjudices du fait du décès de son fils, évalués à hauteur de 281 614 euros à titre principal, auxquels s'ajoutent à titre subsidiaire 68 290 euros au titre des pertes de gains échus après application d'une imputabilité de 50% et une rente annuelle de 13 594 euros dont il conviendrait de déduire ses revenus ;

- Monsieur C a subi un préjudice d'affection à hauteur de 35 000 euros ;

- l'AP-HM doit prendre en charge les frais de communication du dossier médical de l'enfant et les frais d'obsèques, à hauteur de 2 606,50 euros ;

- les fautes commises par l'AP-HM ont engendrés un préjudice d'affection et d'accompagnement pour Madame J veuve I, pour Madame N U C, et Monsieur U C, les grands-parents de l'enfant Ruben, à hauteur de

18 000 euros chacun ;

- les fautes de l'AP-HM ont engendrés un préjudice d'affection pour

Mesdames Yasmina I, W I et Sabrina I et pour

Messieurs Kemal I, V I, Farid I, et Monsieur R U C, oncles et tantes de l'enfant Ruben, à hauteur de 15 000 euros chacun.

- l'AP-HM est également responsable d'une faute s'agissant de la prise en charge de l'hémorragie de la délivrance dont Mme I a été victime et ayant abouti à l'ablation totale de son utérus et à une stérilité définitive ;

- conformément aux évaluations des experts, la perte de chance pour Madame I d'éviter une ablation totale de son utérus à la suite des fautes commises par l'AP-HM dans la prise en charge de l'hémorragie dont elle a été victime, est évaluée à 25% ;

- Madame I a subi plusieurs préjudices du fait des fautes commises dans sa prise en charge, évalués à hauteur de 48 554 euros après application du taux de perte de chance qui n'est pas contesté ;

- Monsieur I a également subi un préjudice moral du fait des fautes commises de la prise en charge de son épouse, évalué à hauteur de 12 500 euros après application du taux de perte de chance ;

Par des mémoires en défense, enregistrés le 13 janvier et le 15 avril 2022,

l'Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille, représentée par Me Deguitre, conclut dans le dernier état de ses écritures au rejet des conclusions de la caisse primaire centrale d'assurance maladie des Bouches-du-Rhône et s'en remet à la sagesse du tribunal s'agissant de sa responsabilité et de l'évaluation des différents postes de préjudice allégués par les requérants dans la présente instance.

Par des mémoires, enregistrés le 4 mars et le 13 mai 2022, la caisse primaire centrale d'assurance maladie (CPCAM) des Bouches-du-Rhône demande au tribunal :

1°) de condamner l'AP-HM à lui verser la somme de 25 840 euros s'agissant des débours avec intérêts au taux légal à compter de la décision à intervenir concernant la prise en charge de Mme I et la somme de 6 881,07 euros au titre des débours avec intérêts au taux légal à compter de la décision à intervenir concernant la prise en charge de l'enfant

Ruben C ;

2°) de condamner l'AP-HM à lui verser la somme de 1 114 euros au titre de l'indemnité forfaitaire prévue par l'article L. 376-1 9° du code de la sécurité sociale ;

3°) de mettre à la charge de l'AP-HM la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

4°) de condamner la Métropole d'Aix-Marseille Provence aux entiers dépens de l'instance.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'ordonnance n° 1509583 du 29 janvier 2016 par laquelle le juge des référés a désigné le docteur T en vue de la réalisation d'une expertise médicale ;

- l'ordonnance du 23 septembre 2016 par laquelle le juge des référés a désigné le docteur F en remplacement du docteur T initialement désignée ;

- l'ordonnance du 16 novembre 2016 par laquelle le juge des référés a désigné le docteur K comme sapiteur du docteur F ;

- le rapport d'expertise médical remis au greffe du tribunal le 4 avril 2017 par les docteurs F et K ;

- l'ordonnance du 3 juillet 2017, par laquelle la présidente du tribunal administratif de Marseille a taxé les frais de l'expertise réalisée par les docteurs F et K.

Vu :

- le code civil ;

- le code la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme P O

- les conclusions de M. Gilles Ricard, rapporteur public,

- et les observations de Me Deguitre, représentant l'Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille.

Considérant ce qui suit :

1. Mme I et ses proches demandent réparation des préjudices qu'ils estiment avoir subis du fait des fautes commises par l'AP-HM, d'une part lors de l'accouchement de l'intéressée par césarienne du 4 juillet 2011, et ayant donné lieu au décès du petit Ruben C le 7 juillet suivant, et d'autre part lors de l'intervention chirurgicale pratiquée le même jour sur Mme I, à la suite de l'hémorragie de la délivrance dont elle a été victime, et ayant donné lieu à une ablation totale de son utérus.

Sur la responsabilité pour faute de l'AP-HM :

2. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / () ".

3. Il résulte de l'instruction, et notamment des rapports du Dr F, gynécologue-obstétricien expert judiciaire, assisté de son sapiteur le Dr K, pédiatre, que si les traitements administrés à Mme I et à son bébé ont été adaptés à chaque étape, plusieurs fautes ont été commises lors de l'accouchement de Mme I provenant d'un manque de discernement et de réactivité adaptée quant à l'urgence de la situation. En effet, malgré plusieurs alertes antérieures et un placement correct de Mme I sous surveillance rapprochée jusqu'à une hospitalisation pour grossesse à risque en vue d'un déclenchement dès le 28 juin 2011, l'accouchement ne sera finalement déclenché que le 4 juillet suivant, après de nouvelles alertes et notamment des anomalies inquiétantes du rythme cardiaque du fœtus. Le déclenchement de l'accouchement sera accompagné d'un retard dans la prise en charge des douleurs et des métrorragies de Mme I, pour conduire à la réalisation d'une césarienne en vue d'une extraction en urgence, elle aussi bien trop tardive, avec pour conséquence une asphyxie intra-partum de l'enfant à naître associée à une anémie aigüe menant à son décès à l'hôpital trois jours plus tard, le 7 juillet 2011. Par ailleurs, Mme I a dû faire l'objet d'une intervention à la suite d'une hémorragie de la délivrance. Cette intervention, elle aussi tardive, a eu pour conséquence l'ablation complète de son utérus. Il résulte de l'instruction que le décès de l'enfant Ruben d'une part et l'ablation complète de l'utérus de Mme I d'autre part sont les conséquences directes des fautes commises par l'AP-HM dans la prise en charge de

Mme I lors de son accouchement le 4 juillet 2011.

4. Il résulte de ce qui précède que les requérants sont donc fondés à demander réparation des préjudices résultant des fautes commises, et non contestées par l'AP-HM, dans la prise en charge de Mme I et de son fils à naître, lors de l'accouchement du 4 juillet 2011.

Sur l'évaluation des pertes de chance et la détermination des taux :

5. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou du traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter que ce dommage soit advenu. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

6. Il résulte de l'instruction et notamment des rapports d'expertise que la perte de chance d'avoir un enfant viable et en bonne santé neurologique pour Mme I et M. C est qualifiée d'" importante " et peut être évaluée à " environ 50% ". Par ailleurs, les conclusions des experts déterminent également un taux de perte de chance pour Mme I d'avoir pu éviter l'ablation totale de son utérus et une stérilité définitive à hauteur de 25%.

7. Or, Mme I et M. C qui ne contestent pas le taux de perte de chance de 25% s'agissant de l'ablation complète de l'utérus de la requérante, font cependant valoir que le taux de perte de chance de 50% retenu dans les conclusions des experts s'agissant du décès de leur fils est sous-évalué compte tenu de l'importance de cette perte de chance pourtant identifiée. Il résulte de l'instruction que les retards patents démontrés dans le rapport d'expertise dans le déclenchement de l'accouchement par voie basse, dans la prise en compte des signes de détresse respiratoire de l'enfant durant le travail, puis dans la mise en œuvre de la césarienne en urgence sont directement à l'origine d'une perte de chance de donner naissance à un enfant viable et en bonne santé neurologique, laquelle doit, dans les circonstances de l'espèce, être fixée à 80%.

Sur l'évaluation des préjudices résultants du décès de l'enfant :

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices de l'enfant Ruben :

8. Le droit à la réparation d'un dommage, quelle que soit sa nature, s'ouvre à la date à laquelle se produit le fait qui en est directement la cause. Si la victime du dommage décède sans que ses droits aient été définitivement fixés, c'est-à-dire, en cas de litige, avant qu'une décision juridictionnelle définitive ait fixé le montant de l'indemnisation, son droit, entré dans son patrimoine avant son décès, est transmis à ses héritiers, en l'espèce les parents de l'enfant.

S'agissant du déficit fonctionnel temporaire total :

9. En référence au barème de l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), le déficit fonctionnel temporaire est généralement évalué entre 300 et 500 euros par mois, soit 400 euros et environ 13,33 euros par jour. En l'espèce, les experts déterminent ce poste à 4 jours soit entre le

4 juillet et le 7 juillet 2011 inclus. Compte-tenu de ce qui précède, ce poste sera évalué à

53,32 euros pour 4 jours de prise en charge, soit 42,65 euros après application du taux de perte de chance retenu précédemment de 80%.

S'agissant des souffrances endurées :

10. Les souffrances endurées par l'enfant Ruben, qui ont débutées in utero et se sont poursuivies après sa naissance du fait des soins de réanimation dont il a fait l'objet, ont créé un droit à réparation entrés dans le patrimoine de l'enfant avant son décès et transmis à ses héritiers. Il résulte de l'instruction et principalement du contenu des rapports d'expertise que les souffrances endurées par Ruben sont évaluées à 3/7. En référence au barème de l'ONIAM, il sera fait une juste appréciation de ce poste à hauteur de 3 600 euros. Par suite, et compte tenu du taux de perte de chance retenu, il y a lieu de condamner l'AP-HM à verser la somme de 2 880 euros.

S'agissant du préjudice esthétique temporaire :

11. Les requérants arguent par ailleurs d'un préjudice esthétique temporaire résultant des conditions d'hospitalisation de l'enfant Ruben après sa naissance, notamment de la circonstance qu'il présentait une image dégradée compte tenu des équipements de ventilation et de réanimation mis en place durant son hospitalisation. Cependant, l'assistance par des instruments de réanimation étant déjà indemnisée au titre du déficit fonctionnel temporaire, cette demande d'indemnisation ne peut être accueillie.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices de Mme I et M. C :

S'agissant des préjudices patrimoniaux :

Quant aux frais de communication du dossier médical de l'enfant :

12. Les requérants justifient avoir acquitté la somme de 16 euros au titre des frais de copie et de communication du dossier médical dont ils sont dès lors fondés à en demander le remboursement.

Quant aux frais d'obsèques de l'enfant :

13. Il résulte de l'instruction et notamment de la facture des pompes funèbres produite que les frais d'obsèques se sont élevés exactement à la somme de 2 590,50 euros. Par suite, et compte tenu du taux de perte de chance retenu, il y a lieu de condamner l'AP-HM à verser à Mme I et à M. C la somme de 2 072,40 euros.

S'agissant du préjudice extra-patrimonial d'affection :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection de Mme I et de M. C, parents de l'enfant mineur décédé trois jours après sa naissance, en l'évaluant à la somme de 25 000 euros chacun, soit 20 000 euros chacun après application du taux de perte de chance retenu.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices des grands-parents de l'enfant Ruben :

S'agissant du préjudice d'accompagnement :

15. Il ne résulte pas de l'instruction que les grands-parents de l'enfant auraient subi des bouleversements dans leurs conditions de vie ouvrant droit à une indemnisation au titre du préjudice d'accompagnement compte tenu de la rapidité de la survenance du décès de leur

petit-fils, décédé 3 jours après sa naissance.

S'agissant du préjudice d'affection :

16. Il résulte en revanche de l'instruction que les grands-parents de Ruben ont subi un préjudice d'affection du fait de la perte de leur petit-fils. Il sera fait une juste appréciation de ce poste à hauteur de 3 500 euros chacun, soit 2 800 euros chacun après application du taux de perte de chance retenu.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices des oncles et tantes de l'enfant Ruben :

17. Il ne résulte pas de l'instruction, que les tantes et les oncles de l'enfant décédé, qui ne résident pas tous en proximité des époux I C, se seraient particulièrement investis dans la préparation de l'arrivée de l'enfant, dont le décès est par ailleurs survenu très rapidement. Par suite, ce poste de préjudice ne peut pas être accueilli.

Sur l'évaluation des préjudices résultant de l'ablation complète de l'utérus de

Mme I :

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices de Mme I :

S'agissant des préjudices extra-patrimoniaux temporaires :

Quant au déficit fonctionnel temporaire :

18. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que le déficit fonctionnel temporaire de Mme I, en lien direct et exclusif avec la césarienne d'urgence qu'elle a subie et l'hémorragie de la délivrance dont elle a été victime, a été total du 4 au

18 juillet 2011, soit durant 14 jours, durée de laquelle il convient de déduire 5 jours applicables à une césarienne classique, soit 9 jours. Son déficit fonctionnel temporaire a ensuite été partiel à

50 % du 18 juillet au 18 septembre 2011, date de consolidation de son état de santé, soit 63 jours. Par suite, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en le fixant à la somme de

134,88 euros après application du taux de perte de chance fixé à 25%.

Quant aux souffrances endurées :

19. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que Mme I a enduré des souffrances évaluées à 3 sur 7 avant sa consolidation, en raison du séjour en réanimation et des douleurs plus importantes de l'hystérectomie sub-totale. En l'espèce, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en le fixant à la somme de 900 euros après application du taux de perte de chance retenu.

Quant au préjudice esthétique temporaire :

20. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que la cicatrice de Mme I due à la césarienne pratiquée en urgence et aux deux interventions qui ont suivi, est fine et présente un tableau identique à celui d'une cicatrice de césarienne simple. Il résulte de ce qui précède que le lien de causalité entre la cicatrice et les fautes commises n'est pas direct et certain. Par suite, les prétentions de Mme I au titre du préjudice esthétique temporaire doivent être rejetées.

S'agissant du préjudice patrimonial lié à la perte de revenus de Mme I :

21. Le préjudice économique allégué par Mme I est principalement la conséquence de son invalidité résultant de l'ablation de son utérus et des suites de cette intervention, et notamment la rectolite, qui ont entrainé les pertes professionnelles, associés à un syndrome dépressif à la suite du décès de son fils. L'ablation totale de l'utérus que Mme I a subie est la conséquence directe des fautes commises par l'AP-HM dans le cadre de sa prise en charge après la césarienne d'urgence pratiquée lors de son accouchement. En l'espèce, après examen des justificatifs produits et déduction faite des revenus perçus et de la pension d'invalidité versée à compter du 8 juin 2015, la perte de revenus totale de Mme I entre 2011 et 2021 inclus s'élève à 137 460,47 euros. Par suite, il convient de condamner l'AP-HM à verser une somme de 34 365 euros après application du taux de perte de chance.

Quant au versement d'une rente viagère et à l'indemnisation de l'incidence professionnelle :

22. Il ne résulte pas de l'instruction que Mme I serait dans l'incapacité totale de travailler à nouveau. En outre, la requérante n'établit pas non plus sa dévalorisation sur le marché du travail du fait de sa pathologie. Par suite, ses prétentions au titre du versement d'une rente viagère ou d'une capitalisation à compter de l'année 2022 et sa demande d'indemnisation de l'incidence professionnelle de sa pathologie doivent être rejetées.

S'agissant des préjudices extra-patrimoniaux permanents :

Quant au déficit fonctionnel permanent :

23. Il résulte de l'instruction que Mme I, née le 21 mai 1979, présente un taux de déficit fonctionnel permanent de 20 % en lien exclusif avec l'ablation totale de l'utérus dont elle a fait l'objet à la suite de l'hémorragie dont elle été victime. Eu égard à ce taux et à son âge à la date de consolidation de son état de santé, soit 32 ans, il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en l'évaluant à la somme de 9 500 euros après application du taux de perte de chance retenu.

Quant au préjudice sexuel et au préjudice d'établissement :

24. Mme I soutient que, du fait de l'ablation totale de son utérus, elle a subi une atteinte morphologique importante engendrant une perte de libido et une atteinte dans son identité sexuelle d'une part, et d'autre part, qu'elle a définitivement perdu la possibilité de procréer. Si le rapport d'expertise du 25 février 2017 ne retient pas ce poste de préjudice, les arguments factuels de la requérante à l'appui de sa requête permettent d'établir la réalité de ce poste de préjudice conjointement avec le préjudice d'établissement. Par conséquent, il sera fait une juste appréciation de ces deux postes de préjudices à hauteur de 5 000 euros.

En ce qui concerne le préjudice moral de M. C :

25. Dans les circonstances de l'espèce, M. C peut se prévaloir d'un préjudice moral résultant de troubles dans ses conditions d'existence, compte tenu des souffrances de son épouse et de son impossibilité de pouvoir fonder une famille et d'avoir une descendance commune. Il en sera fait une juste appréciation en le réparant par une somme de 3 000 euros après application du taux de perte de chance de 25%.

Sur les intérêts :

26. Aux termes de l'article 1231-6 du code civil alors en vigueur : " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte. Le créancier auquel son débiteur en retard a causé, par sa mauvaise foi, un préjudice indépendant de ce retard, peut obtenir des dommages et intérêts distincts de l'intérêt moratoire. " ;

27. Mme D I et autres ont droit, conformément à l'article 1231-6 du code civil, à ce que les sommes qui doivent leur être payées soient assorties des intérêts à compter de la réception de la demande indemnitaire préalable présentée à l'AP-HM et reçue le

8 septembre 2020.

Sur les conclusions de la caisse primaire centrale d'assurance maladie des Bouches-du-Rhône :

En ce qui concerne les débours de la caisse :

28. La CPCAM des Bouches-du-Rhône demande le versement de la somme totale de 32 185,07 euros comprenant d'une part les dépenses de santé relatives à la prise en charge de Mme I à hauteur de 25 304 euros et d'autre part, les dépenses de santé relatives à la prise en charge de l'enfant Ruben à hauteur de 6 881,07 euros. Toutefois, il résulte de l'instruction que seules les dépenses de santé relatives à la prise en charge de Mme I sont établies par l'attestation d'imputabilité du médecin-conseil. Par ailleurs, il convient de déduire des débours imputables, 5 jours d'hospitalisation classiques à la suite d'une césarienne et de ramener les prétentions de la caisse à la somme proratisée de 15 182 euros. Par suite, il y a lieu de condamner l'AP-HM à verser à la CPCAM des Bouches-du-Rhône, la somme de 3 795,50 euros après application du taux de perte de chance de 25%, avec intérêts à compter de la date de son premier mémoire reçu le 4 mars 2022.

En ce qui concerne l'indemnité forfaitaire de gestion :

29. En application de l'article 1er de l'arrêté du 15 décembre 2022 relatif aux montants de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale, le montant maximum de l'indemnité a été porté à 1 162 euros pour l'année 2023. Par conséquent, il y a lieu de condamner l'AP-HM à verser à la CPCAM des Bouches-du-Rhône cette indemnité à hauteur de ce même montant.

Sur les frais d'expertise :

30. Les frais d'expertise ont été taxés et liquidés à la somme de 2 500 euros par ordonnance du 3 juillet 2017. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre l'intégralité de cette somme à la charge définitive de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille.

Sur les frais du litige :

31. Il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille, d'une part, une somme globale de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme I et autres et non compris dans les dépens, d'autre part, une somme de 800 euros au titre des frais exposés par la caisse primaire centrale d'assurance maladie des Bouches-du-Rhône et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'AP-HM est condamnée à verser la somme de 2 922,65 euros en réparation des préjudices subis par Ruben C, victime directe, avec intérêts à compter du

8 septembre 2020.

Article 2 : L'AP-HM est condamnée à verser la somme de 42 088,40 euros à

Mme I et M. C en réparation des préjudices subis du fait du décès de leur fils, avec intérêts à compter du 8 septembre 2020.

Article 3 : L'AP-HM est condamnée à verser la somme de 49 899,88 euros à

Mme I en réparation des préjudices subis du fait de sa prise en charge fautive par

l'AP-HM, avec intérêts à compter du 8 septembre 2020.

Article 4 : L'AP-HM est condamnée à verser la somme de 3 000 euros à

M. C en réparation du préjudice subi du fait de la prise en charge fautive de son épouse, avec intérêts à compter du 8 septembre 2020.

Article 5 : L'AP-HM est condamnée à verser la somme de 2 800 euros chacun à

Mme J veuve I, Mme N U C, et M. U C, en réparation du préjudice subi du fait du décès de leur petit-fils, avec intérêts à compter du

8 septembre 2020.

Article 6 : L'AP-HM est condamnée à verser à la CPCAM des Bouches-du-Rhône la somme de 3 795,50 euros après application du taux de perte de chance de 25% au titre des débours exposés par elle, avec intérêts aux taux légal à compter de la date de son premier mémoire reçu le 4 mars 2022, ainsi qu'une somme de 1 162 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 7 : Les frais d'expertise taxés et liquidés à la somme de 2 500 euros sont mis à la charge définitive de l'AP-HM.

Article 8 : L'AP-HM versera à Mme D I et autres la somme de 1 500 euros et à la caisse primaire centrale d'assurance maladie des Bouches-du-Rhône une somme de

800 euros en application de l'article L. 761 du code de justice administrative.

Article 9 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 10 : Le présent jugement sera notifié aux consorts I et autres, à l'Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille et à la caisse primaire centrale d'assurance maladie des Bouches-du-Rhône.

Copie en sera délivrée aux docteurs F et K.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Muriel Josset, présidente,

Mme Elisa Fabre, première conseillère,

Mme Ludivine Journoud, conseillère,

Assistées de Mme Ibram, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 février 2023.

La rapporteure, La présidente,

signé signé

L. O M. H

La greffière,

signé

S. IBRAM

La République mande et ordonne au ministre des solidarités et de la prévention en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en cheffe,

La greffière,

N°2006893

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