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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2008158

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2008158

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2008158
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantBONAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 octobre 2020, M. E C, M. D C, M. A C, Mme F C et M. G C, représentés par Me Bonan, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à leur verser une somme globale de 250 000 euros en réparation des préjudices qu'ils ont subis du fait de leurs conditions d'accueil et d'hébergement dans des camps de transit après le rapatriement du chef de famille d'Algérie en France ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 7 500 euros à leur verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la responsabilité pour faute de l'Etat est engagée en raison des conditions de vie indignes qui leur ont été réservées en tant qu'enfants de harki dans des camps dans lesquels ils ont vécu de 1962 à 1983 ;

- ces conditions de vie ont entraîné des graves séquelles morales et psychologiques pour l'ensemble de la famille ;

- leurs préjudices s'élèvent à une somme de 50 000 euros pour chacun d'entre eux.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 mars 2022, la ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- l'action des requérants est prescrite dès lors que le point de départ de la prescription quadriennale doit être fixé, pour M. E C, au 1er janvier 1978, pour M. D C, au 1er janvier 1980, pour M. A C, au 1er janvier 1982, pour Mme F C, au 1er janvier 1984 et pour M. G C, au 1er janvier 1989, selon les dates auxquelles les intéressés ont atteint leur majorité ;

- la prescription de leurs créances est également acquise en prenant en compte comme point de départ le 1er janvier 1981, les requérants ayant quitté le hameau de forestage de la Plaine Brunette à La Ciotat, le 1er janvier 1980 ;

- les requérants peuvent déposer une demande d'indemnisation de leurs préjudices auprès de la commission nationale instituée par la loi n° 2022-229 du 23 février 2022, ce texte prévoyant une réparation forfaitaire des dommages subis dans les camps.

Par ordonnance du 12 avril 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 12 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi du 29 janvier 1831 ;

- la loi n° 45-0195 du 31 décembre 1945 ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la loi n° 2022-229 du 23 février 2022 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Garron, rapporteur,

- et les conclusions de M. Ouillon, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. MM. Mohamed, Kouider, Amar et G C et Mme F C sont les enfants de M. B C, né en 1920 en Algérie, ancien personnel des formations supplétives pendant la guerre d'Algérie, qui a été rapatrié en France en 1962. Ils indiquent avoir vécu dans les camps de Bourg-Lastic, de Rivesaltes, de Meyrueis, de Chadenet, de Sault et dans le hameau de forestage de la Plaine Brunette à La Ciotat, de 1962 à 1983. Le 21 août 2020, les consorts C ont adressé une demande indemnitaire préalable à la direction générale des finances publiques tendant à la réparation des préjudices subis du fait des conditions de vie indignes dans les camps dans lesquels ils ont vécu entre 1962 et 1983. Une décision implicite de rejet résultant du silence de l'administration sur cette demande, reçue par l'administration le 24 août 2020, est née en cours d'instance. Les consorts C demandent au tribunal de condamner l'Etat à leur verser une somme globale de 250 000 euros en réparation des préjudices qu'ils estiment avoir subis.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

2. Il résulte de l'instruction, notamment du certificat administratif produit par les requérants et établi par l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre, que ces derniers démontrent uniquement que M. G C a séjourné au hameau forestier de la Plaine Brunette à La Ciotat, du 4 août 1970 au 1er janvier 1980, soit pendant une durée de 3 437 jours. En revanche, ils n'établissent pas le séjour dans des camps de M. E C, M. D C, M. A C et Mme F C, et ils ne démontrent pas non plus que M. G C ait par ailleurs vécu dans les camps de transit de Bourg-Lastic, de Rivesaltes, de Meyrueis, de Chadenet et de Sault entre 1962 et 1967, ni dans le hameau de forestage de La Ciotat avant le 4 août 1970. Par suite, seule la responsabilité de l'Etat du fait des conditions de vie indignes subies par M. G C dans le hameau de forestage de la Plaine Brunette peut être engagée.

3. Lorsque la responsabilité d'une personne publique est recherchée, les droits de créance invoqués en vue d'obtenir l'indemnisation des préjudices doivent être regardés comme acquis, au sens de ces dispositions, à la date à laquelle la réalité et l'étendue de ces préjudices ont été entièrement révélées, ces préjudices étant connus et pouvant être exactement mesurés. La créance indemnitaire relative à la réparation d'un préjudice présentant un caractère continu et évolutif doit être rattachée à chacune des années au cours desquelles ce préjudice a été subi. Dans ce cas, le délai de prescription de la créance relative à une année court à compter du 1er janvier de l'année suivante, à la condition qu'à cette date le préjudice subi au cours de cette année puisse être mesuré.

4. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'Etat () toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. () ".

5. Les préjudices dont fait état M. G C, liés aux conditions de vie indignes qu'il a subies dans le hameau forestier de la Plaine Brunette, présentent un caractère continu et évolutif. Dès lors, la créance indemnitaire relative à ces préjudices doit être rattachée à chacune des années au cours desquelles ils ont été subis. En application des dispositions précitées de la loi du 31 décembre 1968, la créance de M. C née au cours des années 1970 à 1980 était prescrite à la date où il a présenté sa réclamation préalable, en août 2020. A supposer que le point de départ du délai de prescription soit non pas l'année au cours de laquelle le préjudice a été subi mais l'année où il a cessé, la nature et l'étendue des conséquences dommageables de cette faute étaient, en tout état de cause, connues dès 1980, année au cours de laquelle la famille C a quitté le hameau forestier de la Plaine Brunette. Si, M. C étant né en août 1970, le délai de prescription de la créance se rapportant à son préjudice n'a pu courir qu'à compter du 1er janvier de l'année suivant celle au cours de laquelle elle a atteint sa majorité, par application de l'article 3 de la loi du 31 décembre 1968, dès lors qu'il pouvait être légitimement regardé comme ignorant jusque-là l'existence de sa créance, celle-ci était également prescrite à la date à laquelle il a présenté sa demande indemnitaire en août 2020, dès lors qu'il avait, à cette date, atteint depuis plus de quatre ans l'âge de la majorité. Dans ces conditions, la ministre des armées est fondée à opposer aux conclusions tendant à l'indemnisation de ces conséquences dommageables la prescription quadriennale prévue par les dispositions précitées de la loi du 31 décembre 1968, sans préjudice de l'application de la loi du 23 février 2022 portant reconnaissance de la Nation envers les harkis et les autres personnes rapatriées d'Algérie anciennement de statut civil de droit local et réparation des préjudices subis par ceux-ci et leurs familles du fait de l'indignité de leurs conditions d'accueil et de vie dans certaines structures sur le territoire français.

6. A supposer que M. C ait entendu invoquer des préjudices distincts résultant de " graves séquelles " occasionnées à sa santé psychique et liées à son séjour dans le hameau forestier, il ne verse aux débats aucun élément ou pièce utile permettant d'en établir la réalité ou l'étendue. Par suite, les conclusions du requérant tendant à la réparation de ces chefs de préjudices ne peuvent, en tout état de cause, qu'être rejetées.

7. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. G C, ainsi que celles de MM. Mohamed, Kouider et Amar C et de Mme F C, tendant à la condamnation de l'État en raison des conditions d'accueil et de vie dans les camps de harkis dans lesquels ils auraient vécu de 1962 à 1983 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, leurs conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête des consorts C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E C, à M. D C, à M. A C, à Mme F C, à M. G C, et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 29 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Hameline, présidente,

M. Garron, premier conseiller,

Mme Simeray, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juillet 2022.

Le rapporteur,

signé

F. Garron

La présidente,

signé

M.-L. Hameline

Le greffier,

signé

C. Alves

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

2

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