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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2009980

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2009980

vendredi 31 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2009980
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSCP SEBAN ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires enregistrés les 16 décembre 2020, 18 mai 2022 et 14 décembre 2022, la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, représentée par la SELAS Seban et Associés, agissant par Me Gauch, demande au Tribunal :

1°) de condamner l'État à lui verser la somme totale de 398 297,14 euros en réparation des préjudices qu'elle a subis du fait de l'accident survenu le 8 février 2014 sur la ligne de chemins de fers de Provence reliant Nice à Digne-les-Bains ;

2°) de mettre à la charge de l'État ou de tout succombant une somme de 10 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- à titre principal, la responsabilité de l'État fondée sur les dommages de travaux publics est engagée : elle a la qualité d'usager de l'ouvrage public que constitue l'ouvrage de protection de la falaise de laquelle s'est décroché le rocher et dont l'État a assuré la maîtrise d'ouvrage ;

- le lien de causalité entre l'ouvrage public constitué du dispositif de sécurisation de la falaise et le dommage qu'elle a subi est établi dès lors que l'État n'a pas mis en place les mesures suffisantes et adaptées permettant de lutter contre le danger identifié par le centre d'études techniques de l'équipement (CETE) dans son étude de 2006 et c'est plus généralement le vice de conception du dispositif de sécurisation qui est à l'origine du dommage subi par la Région ;

- à titre subsidiaire, la responsabilité contractuelle de l'État est engagée dès lors que, dans le cadre du contrat de plan État-Région, l'État s'est contractuellement engagé vis à vis de la Région à réaliser les travaux de sécurisation suffisants et adaptés de la falaise afin de protéger, la RN 202 et la voie ferrée située en contrebas de la falaise ;

- à titre infiniment subsidiaire, la responsabilité quasi-délictuelle de l'État est engagée dès lors que l'État est seul responsable des fautes commises par le CETE, service déconcentré, et qui sont directement à l'origine des préjudices subis par la Région ;

- concernant son préjudice, elle est fondée à demander la somme de 165 125 euros au titre des frais d'expertise et d'élimination de la rame, la somme de 127 509 euros pour les dépenses de location d'autocars de substitution, la somme de 120 682 euros pour les perturbations de l'exploitation ferroviaire durant la période d'interruption de la voie durant le 1er semestre 2014 et la somme de 137 355 euros pour les perturbations de l'exploitation ferroviaire durant le 2ème semestre 2014 et durant les années 2015 et 2016.

Par des mémoires enregistrés le 12 avril 2022 et le 5 juillet 2022, la ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires conclut, à titre principal, au rejet de la requête, à titre subsidiaire, à un partage de responsabilité et à ce que la région PACA et la Régie régionale des transports Provence-Alpes-Côte d'azur (RRT PACA) garantissent l'État à hauteur du montant de sa condamnation.

Elle fait valoir que :

- sur le fondement de la responsabilité des dommages de travaux publics, la responsabilité de l'État ne saurait être engagée au titre de l'insuffisance des mesures de protection de la voie ferrée, la Région étant seule décisionnaire des mesures de protection à mettre en place pour la sécurité des usagers de la voie ferrée ; la région PACA en sa qualité d'autorité organisatrice du transport sur le fondement du décret n° 2003-425 a la qualité de maître d'ouvrage et de donneur d'ordre des travaux de sécurisation de la voie ferrée ;

- si l'État devait être regardé comme maître d'ouvrage des travaux de sécurité de la voie ferrée et responsable de la sécurité de la voie ferrée et de ses usagers, sa responsabilité ne saurait être engagée dès lors que la requérante ne démontre pas le défaut d'aménagement ou d'entretien normal de l'ouvrage ;

- l'étude du CETE n'avait pour objet que la sécurisation de la route nationale et non celle de la voie ferrée et l'État a mis en place les filets les plus performants de l'époque et répondant à l'état de l'art à cette date ; il n'y a aucune certitude sur l'efficacité des filets ASM pour retenir un bloc de 10 m3 et, dès lors, le lien de causalité entre l'erreur du CETE dans son rapport de 2006 découlant de la confusion opérée dans les unités entre mètres cubes et tonnes et l'accident n'est pas établi ; l'État n'a pas manqué à son devoir de surveillance et de vigilance puisque des tournées de surveillance étaient effectuées périodiquement par ses agents en charge de la protection de la RN 202, la dernière inspection ayant eu lieu en 2014, soit trois mois seulement avant l'accident ;

- l'absence d'indication, dans la synthèse du rapport du CETE de 2006, du délai de l'occurrence du phénomène de chute de rochers sur le compartiment 16 correspondant à la zone de départ du bloc, n'est pas à l'origine de l'accident dès lors que le délai de déclenchement de la chute était précisé en page 6 dudit rapport et que les dispositifs de protection ont été mis en place très peu de temps après la remise du rapport et avant l'accident ; les erreurs commises par le CETE dans son rapport de 2006 n'ont pas altéré la perception du danger du donneur d'ordre ;

- la région PACA aurait dû constater, grâce aux contrôles et diagnostics qui relevaient de sa mission, que les filets n'étaient pas ou plus aux normes pour assurer la sécurité de la voie ferrée ;

- la région PACA a décidé de se " greffer " aux travaux de protection qui étaient prévus pour la sécurisation de la RN 202 sur la base du rapport du CETE 2006 relatif à la protection de la RN 202, il n'y a donc aucun " engagement contractuel " de l'État vis-à-vis de la région PACA à réaliser les travaux de sécurisation de la voie ferrée ; en tout état de cause, un tel engagement contractuel n'impliquerait pas un transfert de prise en charge de la sécurité de la voie ferrée et de ses usagers sur l'État après les travaux de 2007.

Par une ordonnance en date du 5 janvier 2023, la clôture d'instruction a été fixée le 30 janvier 2023 à 12 heures.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les conclusions de M. Boidé, rapporteur public,

- les observations de Me Picard, substituant Me Gauch, pour la région Provence-Alpes-Côte d'Azur,

- les observations de M. B pour la ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Considérant ce qui suit :

1. Le 8 février 2014 en fin de matinée, alors qu'il circulait en direction de Digne-les-Bains et se trouvait à proximité de la commune de Saint-Benoît, dans le département des Alpes-de-Haute-Provence, l'autorail n° 43 des Chemins de fer de Provence dénommé " train des pignes " a été percuté par un rocher qui s'est décroché de la falaise surplombant la voie ferrée, provoquant le déraillement du train, dont la première rame s'est renversée dans le talus en contrebas, séparant la voie ferrée de la RN 202. L'accident a causé la mort de deux des passagers du train, et en a blessé plusieurs autres ainsi que son conducteur. Il a en outre occasionné d'importants dommages matériels au train, à la voie ferrée et à ses équipements, ainsi que divers préjudices résultant de l'interruption du trafic ferroviaire qui en a résulté jusqu'au 5 juin 2014, date de réouverture de la dernière section interrompue de la ligne, située entre les gares des communes de Puget-Théniers et d'Annot. La région Provence-Alpes-Côte d'Azur a présenté, le 23 octobre 2019, une demande préalable à l'État tendant à l'indemnisation des préjudices matériels et immatériels qu'elle impute à cet accident et restant à sa charge après les indemnisations versées par les assureurs à la régie régionale des transports, qui exploite la ligne de chemins de fer en cause. En l'absence de réponse à sa demande, la région Provence-Alpes-Côte d'Azur demande au Tribunal de condamner l'État à lui verser la somme totale de 398 297,14 euros.

Sur la responsabilité contractuelle :

2. La région Provence-Alpes-Côte d'Azur entend rechercher la responsabilité contractuelle de l'État sur le fondement du contrat de plan conclu avec l'État pour la période courant de 2000 à 2006, cette responsabilité ne pouvant s'exercer à l'encontre de l'État, dans l'hypothèse où ses conditions en seraient satisfaites, qu'à l'exclusion de toute autre action. Toutefois, contrairement à ce que soutient la requérante, ce contrat de plan, qui ne constitue qu'un outil de développement territorial n'emporte, par lui-même, aucune conséquence directe quant à la réalisation effective des actions ou opérations qu'il prévoit et ne comporte pas d'obligations contractuelles à la charge de l'État de mettre en place des infrastructures destinées à sécuriser la voie ferrée. La région Provence-Alpes-Côte d'Azur ne peut, dès lors, rechercher la responsabilité contractuelle de l'État.

Sur la responsabilité pour dommages de travaux publics :

3. La Région entend engager la responsabilité de l'État au titre d'un dommage de travaux publics qu'elle impute à l'ouvrage public que constituerait le dispositif de sécurisation de la falaise mis en place par l'État en 2007 et dont elle se prétend usagère. Toutefois, il résulte de l'instruction que le fait générateur du dommage accidentel en cause est en l'espèce constitué par la chute du rocher qui s'est détaché de la falaise surplombant la voie ferrée, laquelle ne peut être regardée, en son état naturel, comme constitutive d'un ouvrage public. Dans ces conditions, et alors que les filets de sécurité qui y ont été apposés, et dont la requérante ne peut se prétendre usagère, ne présentent pas de caractère d'indissociabilité avec la route nationale située elle-même en contrebas de la voie ferrée, et seul ouvrage public dont l'État est maître d'ouvrage, la Région, en sa qualité de maître d'ouvrage de l'infrastructure ferroviaire sur laquelle est tombé le rocher, n'est pas fondée à rechercher la responsabilité de l'État pour défaut d'entretien de l'ouvrage public.

Sur la responsabilité pour faute de l'État :

4. La région Provence-Alpes-Côte d'Azur entend enfin rechercher la responsabilité de l'État du fait de la faute commise par le centre d'études techniques de l'équipement Méditerranée (CETE), service de la direction départementale de l'équipement des Alpes-de- Haute-Provence, dont il est l'autorité de tutelle. Elle fait valoir que l'accident trouve son origine dans les erreurs commises par le CETE dans son étude de 2006, et dont a résulté l'insuffisance des installations de sécurité de la falaise. Elle expose que cette étude comporte une confusion dans les unités de mesures, les mètres cubes ayant été confondus avec les tonnes, indique que le système de protection proposé est adapté pour retenir des rochers de 10 m3 au lieu de 10 tonnes, ce qui correspond en fait à 4 m3 et que l'expert a retenu une absence de qualification du délai d'occurrence pour les chutes de blocs de 10 à 50 m3 sur le compartiment 16 correspondant à la zone de départ du bloc d'origine de l'accident le 8 février 2014, ces erreurs étant de nature à empêcher une perception éclairée de la dangerosité du site et la mise en œuvre de moyens de sécurité proportionnés aux risques.

5. D'une part, il ressort de l'instruction que les travaux de sécurisation de la falaise ont été engagés dès 2007, et il est constant que la mention d'un " aléa élevé dans un délai de déclenchement qui se situe entre le court et le moyen terme " figure expressément, en caractères gras, dans le corps même de l'étude, laquelle vient en complément de la précédente étude réalisée en 2001 par le CETE et qui avait qualifié l'aléa dans le secteur du Clot Jaumal " d'élevé à très élevé, à court et très court terme ". Dans ces conditions, l'absence de mention, dans le seul tableau de synthèse du rapport critiqué du CETE, de l'occurrence du risque de chute de pierres au titre du " compartiment 16 " correspondant au lieu de l'accident n'est pas, faute d'être la cause directe de l'accident survenu le 8 février 2014, de nature à engager la responsabilité de l'État.

6. D'autre part, s'agissant de l'erreur commise par le CETE dans le texte de l'étude de 2006 quant aux roches dont la course est susceptible d'être arrêtée par les écrans pare-pierres de classe 9 dont elle préconise l'installation, il résulte de l'instruction, et en particulier du rapport d'expertise précité, que cette erreur n'a pas été reproduite dans les calculs sur lesquels se fonde l'étude litigieuse du CETE, de telle sorte que les modélisations prises en compte par ce document étaient valides, comme notamment les limites de capacité des écrans de classe 9 dont il préconise l'installation parmi d'autres équipements. En outre, la solution préconisée par l'étude litigieuse associe non seulement des lignes d'écran de classe 9 mais également de classe 8 ainsi que des filets plaqués, soulignant que la mise en place de deux lignes d'écrans de classe 9 espacées l'une de l'autre devrait pouvoir augmenter leur capacité. À cet égard, si elle mentionne à tort que ces derniers pourraient stopper un rocher de 10 m3, l'étude précise justement que leur capacité d'absorption d'énergie atteint 5 000 kilojoules. Elle souligne expressément que l'implantation, le nombre de lignes et la capacité des écrans déformables qu'elle indique ne sont donnés qu'à titre de possibilité, renvoyant à une étude trajectographique sur la base d'un plan topographique adapté pour les vérifier et éventuellement les adapter et, en conclusion, " que le type de terrain rencontré et la configuration du site ne permet[tent] pas de prendre en compte par les solutions proposées la totalité des instabilités dont les volumes peuvent atteindre 50 m3 ". Enfin, il ne résulte pas de l'instruction que d'autres dispositifs, plus efficaces que ceux préconisés par cette étude et de nature à éviter l'accident du 8 février 2014, auraient pu être installés, en 2007, sur la falaise du Clot Jaumal, quand bien même l'erreur évoquée du CETE, s'agissant de la mention du volume susceptible d'être stoppée par les écrans de classe 9, n'aurait pas été commise. Dans ces conditions, la confusion d'unité de mesures reprochée au CETE ne saurait être regardée comme une cause directe de l'accident du 8 février 2014.

7. Il résulte de ce qui précède que le lien de causalité entre les erreurs commises par le CETE et l'accident du 8 février 2014 n'est pas établi. La région Provence-Alpes-Côte d'Azur n'est, dès lors, pas fondée à rechercher la responsabilité pour faute de l'État et ses conclusions indemnitaires doivent être rejetées.

Sur les frais du litige :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la région Provence-Alpes-Côte d'Azur demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la région Provence-Alpes-Côte d'Azur et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Délibéré après l'audience du 10 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Markarian, présidente,

M. Secchi, premier conseiller.

Mme Charpy, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mars 2023.

La rapporteure,

Signé

C. A

La présidente,

Signé

G. Markarian La greffière,

Signé

D. Dan

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

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