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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2102430

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2102430

vendredi 7 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2102430
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantPACINI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Sous le n° 2102430, par une requête, enregistrée le 15 mars 2021, l'EURL Decorse Rôtisserie, représentée par Me Pacini, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge, en droits et pénalités, des cotisations supplémentaires d'impôts sur les sociétés mises à sa charge au titre des exercices clos en 2013, 2014 et 2015 pour un montant total de 14 491 euros, ainsi que des rappels de taxe sur la valeur ajoutée d'un montant total de 5 104 euros qui lui ont été réclamés au titre de la période du 1er janvier 2013 au 31 décembre 2015 ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le chiffre d'affaires déterminé par le service vérificateur s'agissant de la vente de cuisses de canard est erroné ;

- ce chiffre d'affaires doit être minoré pour tenir compte de la circonstance que les cuisses de canard ont été achetées quasi-exclusivement chez Promocash dans les quantités indiquées dans l'attestation établie par le gérant de ce fournisseur.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er octobre 2021, la directrice régionale des finances publiques de Provence-Alpes-Côte d'Azur et du département des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la requérante supporte la charge de la preuve de l'exagération de l'imposition ;

- l'attestation du gérant du fournisseur Promocash dont se prévaut la requérante est insuffisante pour considérer que les seules quantités achetées dans cette enseigne peuvent être retenues.

II. Sous le n° 2102431, par une requête enregistrée le 16 mars 2021, M. A B, représenté par Me Pacini, demande au Tribunal :

1°) de prononcer la décharge, en droits et pénalités, des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu et de contributions sociales auxquelles il a été assujetti au titre des années 2013, 2014 et 2015 ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'EURL Decorse Rôtisserie a contesté le bien-fondé des impositions supplémentaires auxquelles elle a été assujettie et correspondant aux sommes réintégrées par le service vérificateur à ses revenus dans la catégorie des revenus de capitaux mobiliers ;

- l'administration ne démontre pas son intention délibérée de dissimuler des revenus, c'est par suite à tort qu'elle lui a appliqué la majoration de 40 % prévue par l'article 1729 du code général des impôts.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er octobre 2021, la directrice régionale des finances publiques de Provence-Alpes-Côte d'Azur et du département des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- le requérant supporte la charge de la preuve de l'exagération de l'imposition ;

- il ne développe pas de moyen de contestation spécifique aux revenus qui lui ont été distribués, c'est dès lors à bon droit que les rectifications opérées sur les recettes de l'EURL Decorse Rôtisserie ont été considérées comme des revenus distribués entre ses mains ;

- eu égard aux répétitions des minorations de recettes et à la qualité de dirigeant du requérant qui ne pouvait ignorer leur caractère imposable, sa volonté délibérée d'éluder l'impôt est dès lors établie.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Charpy,

- et les conclusions de M. Boidé, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B est le gérant associé unique de l'EURL Decorse Rôtisserie, qui exerce une activité de rôtisserie. L'entreprise a fait l'objet d'une vérification de comptabilité portant sur l'ensemble de ses déclarations fiscales, concernant la période allant du 1er janvier 2013 au 31 décembre 2015. Une proposition de rectification en date du 19 décembre 2016 a notifié à l'entreprise, selon la procédure contradictoire prévue aux articles L. 55 et suivants du livre des procédures fiscales, des rectifications en matière de taxe sur la valeur ajoutée et d'impôt sur les sociétés au titre des exercices clos en 2013, 2014 et 2015. Après plusieurs réductions, ces impositions ont été mises en recouvrement le 31 janvier 2019. La réclamation contentieuse formée par la contribuable le 23 mai 2019 ayant fait l'objet d'une décision de rejet le 13 janvier 2021, l'EURL Decorse Rôtisserie demande au tribunal, dans l'instance n° 2102430, de prononcer la décharge en droits et pénalités, des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés mises à sa charge au titre des exercices clos en 2013, 2014 et 2015 pour un montant total de 14 491 euros, ainsi que des rappels de taxe sur la valeur ajoutée d'un montant total de 5 104 euros qui lui ont été réclamés au titre de la période du 1er janvier 2013 au 31 décembre 2015. L'administration fiscale, tirant les conséquences de cette procédure de vérification, a notifié à M. B, par une proposition de rectification en date du 19 décembre 2016, des rehaussements en matière d'impôt sur le revenu et de contributions sociales au titre des années 2013, 2014 et 2015, selon la procédure de rectification contradictoire prévue aux article L. 55 et suivants du livre des procédures fiscales. Sa réclamation contentieuse formée le 23 mars 2019 ayant été rejetée par une décision de l'administration en date du 18 janvier 2021, M. B demande au tribunal, dans l'instance n° 2102431, de prononcer la décharge, en droits et pénalités, des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu et de contributions sociales auxquelles il a été assujetti au titre des années 2013, 2014 et 2015 pour un montant total de 45 882 euros.

Sur la jonction :

2. Les requêtes nos 2102430 et 2102431 présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions aux fins de décharge :

En ce qui concerne le bien-fondé des impositions :

3. Il résulte de l'instruction que la comptabilité de l'entreprise Decorse Rôtisserie a été rejetée par un procès-verbal en date du 15 octobre 2016 au motif que les éléments qu'elle contient ne sont pas de nature à permettre de s'assurer de la réalité du chiffre d'affaires et du résultat déclaré dès lors que, d'une part, seules des feuilles manuelles mensuelles présentant le total des recettes quotidiennes ont été présentées, si bien qu'en l'absence des notes clients, il n'a pas été possible d'identifier les recettes article par article et de faire les rapprochements nécessaires avec les achats et que, d'autre part, le coefficient de marge hors taxes apparaît anormalement bas par rapport à ce qui s'observe chez d'autres entreprises exerçant la même activité. En conséquence, l'administration fiscale a reconstitué le chiffre d'affaires de la contribuable en appliquant la méthode dite des achats revendus consistant à déterminer, à partir des factures d'achats présentées aux vérificateurs ainsi que des factures de fournisseurs obtenues suite à l'exercice du droit de communication, et sans prendre en compte les inventaires de stock qui ne concernent que la charcuterie corse, les achats revendus par catégorie de produit après conversion des différents produits d'une même catégorie en unité de mesure identique. Le chiffre d'affaires a été obtenu en multipliant les quantités revendues après déduction des pertes et offerts par le prix de vente TTC indiqué dans le relevé établi contradictoirement lors des opérations sur place.

4. Dans leurs requêtes respectives, l'EURL Decorse Rôtisserie et M. B ne contestent ni le rejet de la comptabilité de l'EURL Decorse Rôtisserie, ni la méthode retenue par le service vérificateur, mais soutiennent que le chiffre d'affaires des cuisses de canard est exagéré car les achats revendus ont été surévalués.

S'agissant de la charge de la preuve :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 192 du livre des procédures fiscales : " Lorsque l'une des commissions visées à l'article L. 59 est saisie d'un litige ou d'une rectification, l'administration supporte la charge de la preuve en cas de réclamation, quel que soit l'avis rendu par la commission. / Toutefois, la charge de la preuve incombe au contribuable lorsque la comptabilité comporte de graves irrégularités et que l'imposition a été établie conformément à l'avis de la commission. La charge de la preuve des graves irrégularités invoquées par l'administration incombe, en tout état de cause, à cette dernière lorsque le litige ou la rectification est soumis au juge. () ".

6. Il résulte de l'instruction, d'une part que l'administration a considéré, sans que cela ne soit d'ailleurs contesté par la requérante, que la comptabilité de l'EURL Decorse Rôtisserie comporte de graves irrégularités, d'autre part que les impositions contestées ont été établies conformément à l'avis de la commission départementale des impôts et des taxes sur le chiffre d'affaires en date du 12 juin 2018. Dans ces conditions et en application des dispositions précitées de l'article L. 192 du livre des procédures fiscales, l'EURL Decorse Rôtisserie ne peut obtenir, par la voie contentieuse, la décharge des impositions qu'en apportant la preuve du caractère exagéré de la reconstitution du chiffre d'affaires effectuée par l'administration fiscale.

7. En second lieu, aux termes de l'article R. 194-1 du livre des procédures fiscales : " Lorsque, ayant donné son accord à la rectification ou s'étant abstenu de répondre dans

le délai légal à la proposition de rectification, le contribuable présente cependant une réclamation faisant suite à une procédure contradictoire de rectification, il peut obtenir

la décharge ou la réduction de l'imposition, en démontrant son caractère exagéré. () ".

8. Il résulte de l'instruction qu'à la suite de la proposition de rectification du 19 décembre 2016, M. B n'a pas présenté d'observations ; il lui incombe, par suite, de démontrer le caractère exagéré des impositions contestées.

S'agissant de la reconstitution du chiffre d'affaires :

9. Dans le cas où la comptabilité d'un contribuable a été à bon droit écartée comme non probante, il appartient à l'administration de procéder à l'évaluation du chiffre d'affaires d'après les éléments dont elle dispose. Le contribuable à qui incombe la charge de prouver l'exagération d'une reconstitution de ses recettes peut, s'il n'est pas en mesure d'établir le montant exact de ses résultats en s'appuyant sur une comptabilité régulière et probante, soit critiquer la méthode d'évaluation que l'administration a suivie, en vue de démontrer que cette méthode aboutit, au moins sur certains points et pour un certain montant, à une exagération des bases d'imposition, soit encore, aux mêmes fins, soumettre à l'appréciation du juge une nouvelle méthode d'évaluation permettant de déterminer les bases d'imposition avec une précision meilleure que celle qui pouvait être atteinte par la méthode primitivement utilisée par l'administration. A l'appui de sa démonstration, il peut, en cours d'instance, non seulement apporter tous éléments de preuve comptables ou extracomptables, mais aussi se fonder sur des faits reconnus exacts par l'administration, ou dont le juge serait amené, en cas de contestation, à reconnaître l'exactitude.

10. L'EURL Decorse Rôtisserie fait valoir que l'administration fiscale aurait dû, pour évaluer les cuisses de canard vendues, ne retenir que les seuls achats indiqués dans l'attestation établie par le gérant de Promocash, qui était, pour ce produit, son fournisseur quasi-exclusif.

11. Il résulte toutefois de l'instruction et en particulier de la proposition de rectification du 19 décembre 2016, que les achats de cuisses de canard au cours des exercices vérifiés, comme ceux d'autres produits, ont été systématiquement dépouillés à partir des factures d'achat présentées lors des opérations de vérification ainsi que des factures de plusieurs fournisseurs, dont Promocash, obtenues suite à l'exercice par le service vérificateur du droit de communication prévu aux article L. 81 et L. 85 du livre des procédures fiscales.

12. Dans ces conditions, la seule production par l'EURL Decorse Rôtisserie de ladite attestation au demeurant non étayée par les factures correspondantes, ne permet pas de démontrer que ces seules unités achetées auprès de ce fournisseur auraient dû être retenues. La requérante échoue ainsi à rapporter la preuve qui lui incombe du caractère exagéré du chiffre d'affaires des cuisses de canard reconstitué par l'administration fiscale.

13. Il résulte de ce qui précède que les conclusions présentées par l'EURL Decorse Rôtisserie aux fins de décharge, en droits et pénalités, des cotisations supplémentaires d'impôts sur les sociétés mises à sa charge au titre des exercices clos en 2013, 2014 et 2015 et des rappels de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été réclamés au titre de la période du 1er janvier 2013 au 31 décembre 2015 doivent être rejetées.

S'agissant des revenus distribués :

14. Il résulte de ce qui a été dit aux points 10 à 13 que M. B n'est pas fondé à se prévaloir du caractère exagéré du chiffre d'affaires de l'EURL Decorse Rôtisserie reconstitué par l'administration fiscale s'agissant des cuisses de canard. Dans ces conditions, le requérant, qui n'invoque aucun autre moyen, n'est pas davantage fondé à contester l'existence des revenus distribués taxés par l'administration sur le fondement du c. de l'article 111 code général des impôts en conséquence des rectifications notifiées à l'EURL Decorse Rôtisserie.

En ce qui concerne les pénalités pour manquement délibéré :

15. Aux termes de l'article 1729 du code général des impôts : " Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le versement a été indûment obtenu de l'État entraînent l'application d'une majoration de : a. 40 % en cas de manquement délibéré () ".

16. Pour justifier l'application de la majoration pour manquement délibéré, l'administration fait valoir, d'une part que M. B, compte tenu de sa qualité d'unique actionnaire, gérant et maître de l'affaire de l'EURL Decorse Rôtisserie, a nécessairement volontairement diminué le bénéfice déclaré de la société, et d'autre part relève l'importance des sommes constituant les revenus distribués à M. B, qui représentent plus de 100 % des revenus imposables après contrôle en 2013 et 2014 et plus de 60 % des revenus imposables au titre de 2015. Dans ces conditions et contrairement à ce que soutient le requérant dans l'instance n° 2102431, l'administration doit être regardée comme justifiant de l'intention de M. B d'éluder les impositions litigieuses caractérisant un manquement délibéré.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins de décharge présentées par l'EURL Decorse Rôtisserie et par M. B doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'État, qui n'est pas la partie perdante dans les présentes instances, verse aux requérants la somme qu'ils demandent au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de M. B et de l'EURL Decorse Rôtisserie sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié l'EURL Decorse Rôtisserie, à M. A B et à la directrice régionale des finances publiques de Provence-Alpes-Côte d'Azur et du département des Bouches-du-Rhône.

Délibéré après l'audience du 23 juin 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rousselle, présidente,

M. Secchi, premier conseiller.

Mme Charpy, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2023.

La rapporteure,

Signé

C. Charpy

La présidente,

Signé

P. Rousselle

La greffière,

Signé

D. Dan

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière,

Nos 2102430,2102431

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