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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2102500

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2102500

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2102500
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation8ème chambre
Avocat requérantLAO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 23 mars 2021 et 23 février 2022, la SCI Marseille Real Invest, représentée par Me Lao, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la ville de Marseille à lui verser la somme de 27 074,42 euros au titre du préjudice matériel et la somme de 4 000 euros au titre du préjudice moral qu'elle a subis en raison des informations erronées que la collectivité lui a délivré sur l'état de péril de l'appartement du 3ème étage de l'immeuble situé 2 rue Xavier Progin à Marseille (13004) dont elle a fait l'acquisition le 20 décembre 2018 ;

2°) de mettre à la charge de la ville de Marseille la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la ville de Marseille lui a délivré un certificat erroné indiquant qu'aucun arrêté de péril ne concernait l'immeuble dans lequel elle comptait acquérir un appartement ; cette délivrance d'informations erronées constitue une faute de nature à engager la responsabilité de la collectivité ; elle n'aurait pas acheté l'appartement si elle avait été informée de l'existence de l'arrêté de péril ;

- elle n'a pas pu louer l'appartement qu'elle a acquis et a perdu un montant de loyer de 650 euros par mois pendant 28 mois soit 18 200 euros ; elle a dû prendre à sa charge la taxe d'enlèvement des ordures ménagères pour un montant de 135 euros par an et les charges de copropriété pour un montant de 5 354,14 euros par an ; elle a dû engager des frais pour procéder au raccordement de son appartement au réseau électrique ; les sommes engagées en raison des conséquences de la faute de la ville de Marseille ont grevé sa trésorerie et ces sommes n'ont pas produit d'intérêts à son bénéfice ; elle a subi un préjudice moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 mai 2024, la ville de Marseille conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la SCI Marseille Real Invest ne sont pas fondés.

Un mémoire présenté par la ville de Marseille a été enregistré le 24 juin 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Balussou,

- les conclusions de M. Garron, rapporteur public,

- et les observations de Me Arsento substituant Me Lao, représentant la SCI Marseille Real Invest, et de Mme A, représentant la ville de Marseille.

Une note en délibéré, présentée par la ville de Marseille, a été enregistrée le 25 juin 2024.

Considérant ce qui suit :

1. La SCI Marseille Real Invest, qui a notamment pour objet la location de biens immobiliers lui appartenant, a souhaité acquérir aux enchères l'appartement du 3ème étage de l'immeuble situé 2 rue Xavier Progin à Marseille (13004) auprès de la direction régionale des finances publiques de Provence-Alpes-Côte d'Azur et du département des Bouches-du-Rhône. Le notaire chargé de la transaction a adressé une demande aux services de la ville de Marseille afin de vérifier l'absence de procédure de péril concernant ce bien immobilier, ce que lui a confirmé par lettre du 22 mars 2017 la division de la sécurité des immeubles du service de la prévention et de la gestion des risques de la collectivité. L'acte de vente de l'appartement a été signé le 20 décembre 2018. La SCI Marseille Real Invest ayant postérieurement eu connaissance de l'existence d'un arrêté de péril et d'interdiction à toute occupation et utilisation intervenu le 22 novembre 2012 concernant l'ensemble de l'immeuble et prescrivant des travaux de confortement, elle a demandé à la ville de Marseille, par une lettre du 5 décembre 2020, de l'indemniser des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait des informations erronées qui lui ont été délivrées par ses services. Elle demande au tribunal de condamner la collectivité à lui verser la somme de 27 074,42 euros au titre de son préjudice matériel et la somme de 4 000 euros au titre de son préjudice moral.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité :

2. Aux termes de l'article L. 511-2 du code de la construction et de l'habitation, dans sa rédaction applicable au litige : " I.- Le maire, à l'issue d'une procédure contradictoire dont les modalités sont définies par décret en Conseil d'Etat, met le propriétaire de l'immeuble menaçant ruine, et le cas échéant les personnes mentionnées au premier alinéa de l'article L. 511-1-1, en demeure de faire dans un délai déterminé, selon le cas, les réparations nécessaires pour mettre fin durablement au péril ou les travaux de démolition, ainsi que, s'il y a lieu, de prendre les mesures indispensables pour préserver les bâtiments contigus. / Si l'état du bâtiment, ou d'une de ses parties, ne permet pas de garantir la sécurité des occupants, le maire peut assortir l'arrêté de péril d'une interdiction d'habiter et d'utiliser les lieux qui peut être temporaire ou définitive () ".

3. Si la SCI Marseille Real Invest produit une liste d'arrêtés de péril et de péril imminent publiée sur le site internet de la ville de Marseille aux fins de démontrer l'absence d'information accessible au public concernant l'arrêt de péril du 22 novembre 2012, il ressort de l'examen de ce document, qui mentionne avoir pour objet de permettre au public de consulter les derniers arrêtés de péril imminent, de mainlevée, de réintégration partielle et d'interdiction d'occuper, qu'il ne comporte aucune référence à de tels arrêtés antérieurs à 2016. Par suite, la SCI Marseille Real Invest ne saurait utilement se prévaloir de cette publication pour établir la matérialité des faits qu'elle reproche à la ville de Marseille dès lors qu'elle n'a pas pour objet de porter à la connaissance du public des arrêtés d'interdiction d'occuper aussi anciens que celui du 22 novembre 2012 et ne comporte aucune mention de nature à induire le public en erreur. En revanche, ainsi qu'il a été dit au point 1, il résulte de l'instruction que la ville de Marseille a communiqué à la SCI Marseille Real Invest une information erronée en attestant, par lettre du 22 mars 2017, de l'absence d'arrêté de péril concernant l'immeuble situé 2 rue Xavier Progin. Cette faute est de nature à engager la responsabilité de la collectivité.

4. S'agissant d'un acte de vente, si le notaire, en tant que rédacteur de cet acte, est tenu de prendre toutes les dispositions utiles pour en assurer l'efficacité, notamment en ce qui concerne la protection des parties à l'acte, la ville de Marseille n'est pas fondée à soutenir que celui conseillant la société requérante n'aurait pas accompli les diligences nécessaires dès lors que, d'une part, il résulte de l'instruction qu'il s'est adressé à la collectivité, qui est l'autorité à l'origine de l'arrêté de péril du 22 novembre 2012 et, d'autre part, la circonstance qu'il n'aurait pas vérifié l'absence d'un tel arrêté auprès du syndic de copropriété n'est pas de nature à constituer une faute. Par ailleurs, s'il ressort de l'arrêté de mainlevée de péril du 19 mai 2020 que la conformité de la réalisation des travaux de réparation définitive des désordres mentionnés dans l'arrêté de péril du 22 novembre 2012 a été attestée par un homme de l'art dès le 17 septembre 2013, et si la ville de Marseille fait valoir qu'ayant eu communication le 28 octobre 2013 des factures des travaux réalisés en exécution de l'arrêté de péril, elle a demandé au syndic de la copropriété dès le 16 janvier 2014 de lui transmettre une attestation d'un homme de l'art justifiant de la réalisation de l'ensemble des travaux afin de prononcer la mainlevée du péril, ces circonstances, relatives au retard pris entre le constat de réalisation des travaux prescrits par l'arrêté de péril et la levée de cet arrêté, sont dépourvues de lien avec la faute commise par les services de la ville, s'agissant de la délivrance d'informations erronées à la société requérante et, par suite, ne constituent pas une cause exonératoire de la responsabilité de la collectivité, à laquelle il appartiendra le cas échéant, si elle s'y croit fondée, de rechercher à ce sujet la responsabilité du syndic devant le juge judiciaire. Dans ces conditions, la ville de Marseille n'est fondée à se prévaloir ni d'une faute du notaire ayant assisté la SCI Marseille Real Invest lors de l'opération d'acquisition de leur appartement au sein de la copropriété du 2 rue Xavier Progin ni de celle du syndic de cette copropriété.

En ce qui concerne la réparation des préjudices :

5. La faute commise par la collectivité, en communiquant à la SCI Marseille Real Invest une fausse information de nature à l'induire en erreur quant à sa décision d'acquérir le bien immobilier en cause engage sa responsabilité au titre de la perte de chance de la société requérante de réaliser l'opération immobilière dans les conditions dont elle avait connaissance à la date de l'acquisition. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce d'évaluer le taux de cette perte de chance à 80 %.

6. La SCI Marseille Real Invest soutient avoir subi une perte financière correspondant à 28 mois de location à 650 euros par mois. Il résulte de l'instruction qu'elle doit être regardée comme ayant été empêchée de mettre l'appartement dont elle est propriétaire en location de la date d'acquisition de cet appartement, le 20 décembre 2018, au 19 mai 2020, date de l'arrêté de mainlevée du péril, soit pendant une période de 17 mois. En revanche, elle n'est pas fondée à demander la condamnation de la ville de Marseille pour les 11 mois suivant correspondant, selon ses dires, au temps nécessaire pour faire raccorder son bien aux réseaux de fourniture d'eau et d'électricité, dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction que la collectivité serait à l'origine de ce délai, à le supposer avéré. Par ailleurs, il résulte également de l'instruction que l'appartement de la SCI Marseille Real Invest a été loué, à compter du 23 juillet 2021, pour un montant mensuel hors charges de 650 euros. Ainsi, elle doit être regardée comme ayant subi une perte de loyers pour un montant de 11 050 euros. En outre, elle a réglé la taxe d'enlèvement des ordures ménagères pour un montant annuel de 135 euros, soit une somme de 191 euros sur la période de 17 mois en cause, ainsi que les charges locatives récupérables pour un montant de 85,37 euros en 2019 et 272,35 euros en 2020, soit un montant de 198,84 euros sur la période considérée. De plus, le retard mis par la SCI Marseille Real Invest à louer son logement en raison de l'existence de l'arrêté portant interdiction d'occupation a couru du 20 au 31 décembre 2018, du 1er janvier au 30 juin au 1er semestre 2019, du 1er juillet au 31 décembre au 2e semestre 2019 et du 1er janvier au 17 mai au 1er semestre 2020, soit pour une période et un taux d'intérêt légal respectifs de 11 jours à 3,60 %, 181 jours à 3,40 %, 184 jours à 3,26 % et 140 jours à 3,15 %, pour un montant total de 362,39 euros (8,46 + 131,51 + 128,18 + 94,24). Enfin, il résulte de l'instruction que le raccordement de l'immeuble situé au 2 rue Xavier Progin au réseau électrique, dont il avait été coupé en exécution des prescriptions de l'arrêté de péril du 22 novembre 2012, s'est élevé à un montant de 594 euros, dont la SCI Marseille Real Invest précise qu'il est pris en charge par la copropriété. Le lot de copropriété de la société requérante représentant 135 tantièmes, les frais de raccordement doivent être regardés comme ayant été mis à sa charge pour un montant de 80,19 euros.

7. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que la SCI Marseille Real Invest a rencontré des difficultés inattendues pour louer le bien acquis à cette fin en raison de l'information erronée délivrée par la ville de Marseille. Dans ces conditions, elle doit être regardée comme ayant subi un préjudice moral qu'il y a lieu d'évaluer à un montant de 3 000 euros.

8. Compte tenu du taux de perte de chance retenu, la ville de Marseille doit ainsi être condamnée au titre de ces préjudices à verser à la SCI Marseille Real Invest la somme de 11 905,94 euros (80 % de 11 050 + 191 +198,84 + 362,39 + 80,19 + 3 000) au titre des préjudices qu'elle a subis.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la ville de Marseille la somme de 1 500 euros à verser à la SCI Marseille Real Invest, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La ville de Marseille est condamnée à verser à la SCI Marseille Real Invest la somme totale de 11 905,94 euros.

Article 2 : La ville de Marseille versera à la SCI Marseille Real Invest la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la SCI Marseille Real Invest et à la ville de Marseille.

Délibéré après l'audience du 25 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Jorda-Lecroq, présidente,

Mme Balussou, première conseillère,

Mme Forest, première conseillère,

Assistées par Mme Faure, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2024.

La rapporteure,

Signé

E.-M. Balussou

La présidente,

Signé

K. Jorda-LecroqLa greffière,

Signé

N. Faure

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière.

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