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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2103289

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2103289

lundi 3 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2103289
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantDEGUITRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête N° 2103289, enregistrée le 15 avril 2021, M. C B, représenté par Me Richard, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM) à lui verser la somme de 792 000 euros, en réparation du préjudice résultant des conditions défectueuses de conservation de son sperme par le Centre d'Etude et de Conservation des Œufs et du Sperme Humain (CECOS) ;

2°) de mettre à la charge de l'AP-HM les dépens de l'instance ainsi que le versement d'une somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la responsabilité du CECOS est engagée, sur le fondement de l'article L. 1142-1 I du code de la santé publique, dès lors que les échantillons de son sperme qu'il avait la responsabilité de conserver ont été altérés en raison d'un fonctionnement défectueux de la cuve de congélation ou d'une erreur fautive dans l'utilisation de ce matériel ;

- il a droit à être indemnisé du préjudice résultant de l'impossibilité pour lui d'avoir un enfant en raison de cette faute à hauteur de 800 000 euros dont il convient de déduire la somme de 8 000 euros déjà versée à titre provisionnel.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 22 juin 2021 et le 25 février 2023,

l'AP-HM, représentée par Me Deguitre, conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à la réduction des prétentions indemnitaires du requérant à la somme de 10 000 euros.

Elle fait valoir que :

- la requête est tardive ;

- la responsabilité de l'AP-HM est une responsabilité sans faute engagée de plein droit ;

- l'état antérieur du requérant commande de réduire ses prétentions indemnitaires.

II. Par une requête N° 2204826, enregistrée le 8 juin 2022, M. C B, représenté par Me Richard, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM) à lui verser la somme de 792 000 euros, en réparation du préjudice résultant des conditions défectueuses de conservation de son sperme par le Centre d'Etude et de Conservation des Œufs et du Sperme Humain (CECOS) ;

2°) de mettre à la charge de l'AP-HM les dépens de l'instance ainsi que le versement d'une somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Au soutien de sa requête, M. B soulève les mêmes moyens que dans l'instance N° 2103289.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 février 2023, l'AP-HM, représentée par Me Deguitre, conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à la réduction des prétentions indemnitaires du requérant à la somme de 10 000 euros.

Elle fait valoir que :

- la requête est tardive ;

- la responsabilité de l'AP-HM est une responsabilité sans faute engagée de plein droit ;

- l'état antérieur du requérant commande de réduire ses prétentions indemnitaires.

Vu :

- l'ordonnance n°1906650 du juge des référés du tribunal administratif de Marseille du 23 juillet 2020 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- et les conclusions de M. Ricard, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, né en 1996, devait subir en mai 2018 une chimiothérapie pour le traitement d'une tumeur germinale non séminomateuse métastatique. Afin de préserver ses facultés de reproduction, il a procédé à un dépôt de ses gamètes au centre d'étude et de conservation des œufs et du sperme (CECOS) de l'hôpital de la Conception à Marseille, dépendant de l'AP-HM. Par lettre du 25 juin 2018, le CECOS a informé l'intéressé d'une probable altération des échantillons congelés, alors que ce dernier avait débuté la chimiothérapie compromettant toute possibilité d'une nouvelle conservation de son sperme. Un spermogramme de contrôle réalisé le 17 mai 2019 a confirmé l'absence de spermatozoïdes. Estimant que l'altération des échantillons résultait soit d'un fonctionnement défectueux de la cuve de congélation soit d'une erreur fautive dans l'utilisation de ce matériel, M. B a saisi l'AP-HM par courrier reçu le 9 novembre 2020 d'une demande indemnitaire. En l'absence de réponse de l'établissement, il demande au tribunal, par la requête N° 2103289, de condamner l'AP-HM à l'indemniser des préjudices résultant pour lui de la détérioration de ces échantillons. M. B a, par la suite, saisi une nouvelle fois l'AP-HM d'une demande indemnitaire par courrier reçu le 14 mars 2022. N'ayant pas davantage obtenu de réponse de la part de l'AP-HM, M. B demande au tribunal, par la requête N° 2204826 de la condamner à l'indemniser des même préjudices.

Sur la jonction :

2. Les requêtes N° 2103289 et 2204826 présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur la fin de non-recevoir opposée par l'AP-HM tirée de l'irrecevabilité des deux requêtes pour forclusion :

3. D'une part, aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée () ". Aux termes de l'article R. 421-2 du même code : " Sauf disposition législative ou réglementaire contraire, dans les cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet, l'intéressé dispose, pour former un recours, d'un délai de deux mois à compter de la date à laquelle est née une décision implicite de rejet. () ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 112-3 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute demande adressée à l'administration fait l'objet d'un accusé de réception. /() ". Aux termes de l'article L. 112-6 du même code : " Les délais de recours ne sont pas opposables à l'auteur d'une demande lorsque l'accusé de réception ne lui a pas été transmis ou ne comporte pas les indications exigées par la réglementation () ". Aux termes de l'article R. 112-5 du code précité : " L'accusé de réception prévu par l'article L. 112-3 comporte les mentions suivantes : / 1° La date de réception de la demande et la date à laquelle, à défaut d'une décision expresse, celle-ci sera réputée acceptée ou refusée ; () / Il indique si la demande est susceptible de donner lieu à une décision implicite de rejet ou à une décision implicite d'acceptation. Dans le premier cas, l'accusé de réception mentionne les délais et les voies de recours à l'encontre de la décision. () ".

5. En l'espèce, M. B a présenté trois demandes préalables indemnitaires identiques devant l'AP-HM. Or, il n'est pas établi ni même soutenu en défense qu'il aurait été destinataire d'un accusé de réception de la part de l'AP-HM, dans les conditions et les formes citées au point 4. Par suite, cette dernière n'est pas fondée à soutenir que les requêtes de

M. B seraient tardives.

Sur la responsabilité de l'AP-HM :

6. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ". Le service public hospitalier est responsable, même en l'absence de faute de sa part, des conséquences dommageables pour les usagers de la défaillance des produits et appareils de santé qu'il utilise.

7. L'administration indique dans son mémoire en défense que " la cause de la fuite de l'azote de la cuve cryogénique qui a provoqué la destruction des gamètes, n'a pu être déterminée en dépit d'une expertise ". Cet incident de conservation rend impossible, de manière certaine, l'utilisation des paillettes altérées dans le cadre d'une procréation médicalement assistée. Par suite, l'AP-HM doit être regardée comme responsable des conséquences dommageables du dysfonctionnement de la cuve contenant les gamètes de M. B.

Sur les préjudices :

8. Il résulte de l'instruction que M. B souhaitait conserver ses gamètes afin de poursuivre un projet parental à l'issue de son traitement par chimiothérapie. S'il ne résulte pas de l'instruction qu'un test de décongélation sur l'une des paillettes disponibles permettant d'évaluer leur taux de survie résiduel ait été réalisé, et s'il n'est pas exclu que l'intéressé redevienne fertile malgré l'absence de spermatozoïdes, constatée par spermogramme du 15 mai 2019, l'administration elle-même admet, en défense, l'altération de ses gamètes en raison de la défectuosité de la cuve d'azote. Le fonctionnement défectueux du matériel en cause a, dans ces conditions, été à l'origine d'une perte de chance pour M. B d'avoir un enfant issu du prélèvement qui a été altéré. Le spermogramme de M. B réalisé par le CECOS le 29 mai 2018, avant toute mesure de conservation de sperme, avait cependant mis en évidence une diminution de ses paramètres de qualité (nombre, mobilité, vitalité et forme typique). Par suite, il sera fait une juste appréciation des troubles dans les conditions d'existence subis par M. B du fait de cette perte de chance en les évaluant à la somme de 8 000 euros dont il convient de déduire la somme de 8 000 euros versée, le cas échéant, à titre provisionnel.

9. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'AP-HM à verser à M. B la somme de 8 000 euros dont il convient de déduire la somme de 8 000 euros accordée à titre provisionnel par l'ordonnance du juge des référés visée ci-dessus.

Sur la déclaration de jugement commun :

10. La caisse primaire centrale d'assurance maladie des Hautes-Alpes, mise en cause, n'a pas produit de mémoire. Par suite, il y a lieu de lui déclarer commun le présent jugement.

Sur les frais d'instance :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'AP-HM le versement à M. B d'une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : L'AP-HM est condamnée à payer à M. B la somme de 8 000 euros en réparation des préjudices subis par l'intéressé, dont doit être déduite la somme 8 000 euros versée, le cas échéant, à titre provisionnel.

Article 2 : Le présent jugement est déclaré commun à la caisse primaire centrale d'assurance maladie des Hautes-Alpes.

Article 3 : L'AP-HM versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à la caisse primaire centrale d'assurance maladie des Hautes-Alpes et à l'Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille.

Délibéré après l'audience du 20 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Menasseyre, présidente,

Mme Fabre, première conseillère,

Mme Journoud, conseillère,

Assistées de Mme Ibram, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 avril 2023.

La rapporteure,

signé

E. A La présidente,

signé

A. MENASSEYRE

La greffière,

signé

S. IBRAM

La République mande et ordonne au ministre des solidarités et de la prévention en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière,

Nos 2103289

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