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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2107424

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2107424

lundi 23 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2107424
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation8è ch Magistrat statuant seul
Avocat requérantCAUCHON-RIONDET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 août 2021 et 3 février 2023, Mme B A divorcée D, représentée par Me Cauchon-Riondet, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 5 000 euros pour la période du 2 octobre 2020 au 19 août 2021, somme à parfaire au jour de la notification du jugement à intervenir, assortie des intérêts au taux légal à compter de la décision du 6 juillet 2021 rejetant sa demande d'indemnisation, avec capitalisation de ces intérêts ;

2°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui verser cette somme dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- le logement qu'elle habite avec ses six enfants est sur-occupé, dépourvu de confort et d'intimité, qu'il est impossible de s'y reposer et de suivre le traitement médical prescrit au dernier de ses enfants ;

- elle a été dans l'obligation de refuser le logement proposé le 27 mars 2017 car il se situe dans le 12ème arrondissement et qu'en l'absence de véhicule, il lui est difficile de se déplacer avec ses six enfants alors que ceux-ci, dont des jumeaux, sont en bas-âge et que le dernier, gravement malade, est régulièrement hospitalisé ;

- le médecin qui suit les enfants à son cabinet exerce dans le 3ème arrondissement ;

- les membres de sa famille gardent les enfants et les emmènent à l'école lors de ses absences pendant les hospitalisations du dernier de ses enfants ;

- le tribunal administratif de Marseille a considéré que son refus était légitime dans son jugement du 23 mai 2018 et ce dernier est revêtu de l'autorité de la chose jugée ;

- le préfet des Bouches-du-Rhône a adopté un comportement fautif à l'origine de son préjudice matériel et moral et de troubles dans ses conditions d'existence ;

- le logement de sa famille, en situation de sur-occupation par la présence de sept personnes dans une surface de 44 m2, contrevient au règlement sanitaire départemental en ce qui concerne particulièrement la ventilation, l'étanchéité et les problèmes d'humidité ; cette situation a des conséquences sur son état de santé et sur celui de ses enfants ;

- ses préjudices doivent être évalués à 500 euros par mois pour la période du 2 octobre 2020 au 19 août 2021.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 16 janvier et 19 septembre 2023, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les conclusions indemnitaires sont irrecevables dès lors que leur montant est supérieur à celui réclamé dans la demande indemnitaire préalable adressée par Mme A divorcée D ;

- les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme A divorcée D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision n° 2021/20904 du 25 août 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Mme C a lu son rapport au cours de l'audience.

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré, présentée par Mme A divorcée D, a été enregistrée le 19 septembre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. A compter de juin 2016, Mme A divorcée D, partageant son logement avec ses six enfants mineurs, a demandé à bénéficier d'un logement social. Par une décision du 19 janvier 2017, la commission départementale de médiation des Bouches-du-Rhône l'a désignée comme prioritaire et devant être relogée d'urgence en raison de la sur-occupation de son logement avec la présence d'une personne handicapée à charge. Par une ordonnance du 11 octobre 2019, le tribunal a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône d'assurer le logement de la requérante dans le délai de deux mois à compter de la notification de cette ordonnance sous astreinte. Ensuite, par un jugement du 1er octobre 2020, le tribunal a condamné l'Etat à lui verser la somme de 5 550 euros pour la période du 19 juillet 2017 au 1er octobre 2020. Par une lettre du 3 mai 2021, la requérante a sollicité l'indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subis à compter du 2 octobre 2020. Cette demande a été implicitement rejetée. Mme A divorcée D demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 5 000 euros pour la période du 2 octobre 2020 au 19 août 2021, date d'enregistrement de la présente requête au greffe du tribunal, somme à parfaire au jour du jugement à intervenir et d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui verser cette somme sous astreinte.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Il est loisible à un requérant de demander un montant d'indemnités supérieur à celui figurant dans sa réclamation préalable à l'administration, dès lors que ses conclusions ne peuvent être regardées comme constituant une demande nouvelle. En l'espèce, Mme A divorcée D ayant fondé la demande de réparation adressée au préfet des Bouches-du-Rhône le 3 mai 2021 et celle de la présente requête sur la même cause juridique tirée de la responsabilité pour faute de l'Etat, la circonstance qu'elle a sollicité le versement de 3 500 euros dans un premier temps pour ensuite porter le montant de cette somme à 5 000 euros est sans incidence sur la recevabilité de ses conclusions indemnitaires.

En ce qui concerne la responsabilité :

3. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'Etat à toute personne qui () n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. / Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ". Aux termes du II de l'article L. 441-2-3 du même code : " () Dans un délai fixé par décret, la commission de médiation désigne les demandeurs qu'elle reconnaît prioritaires et auxquels un logement doit être attribué en urgence. Elle détermine pour chaque demandeur, en tenant compte de ses besoins et de ses capacités, les caractéristiques de ce logement () / La commission de médiation transmet au représentant de l'Etat dans le département la liste des demandeurs auxquels doit être attribué en urgence un logement. / () Le représentant de l'Etat dans le département désigne chaque demandeur à un organisme bailleur disposant de logements correspondant à la demande () / En cas de refus de l'organisme de loger le demandeur, le représentant de l'Etat dans le département qui l'a désigné procède à l'attribution d'un logement correspondant aux besoins et aux capacités du demandeur sur ses droits de réservation () ". Aux termes de l'article L. 441-2-3-1 de ce code : " I.-Le demandeur qui a été reconnu par la commission de médiation comme prioritaire et comme devant être logé d'urgence et qui n'a pas reçu, dans un délai fixé par décret, une offre de logement tenant compte de ses besoins et de ses capacités peut introduire un recours devant la juridiction administrative tendant à ce que soit ordonné son logement ou son relogement. () / Le président du tribunal administratif ou le magistrat qu'il désigne, lorsqu'il constate que la demande a été reconnue comme prioritaire par la commission de médiation et doit être satisfaite d'urgence et que n'a pas été offert au demandeur un logement tenant compte de ses besoins et de ses capacités, ordonne le logement ou le relogement de celui-ci par l'Etat et peut assortir son injonction d'une astreinte ". Enfin, l'article R. 441-16-1 dudit code précise que ledit recours peut être introduit passé un délai de six mois à compter de la décision de la commission de médiation.

4. Il résulte des dispositions précitées que, lorsqu'un demandeur a été reconnu comme prioritaire et comme devant être relogé en urgence par une commission de médiation, il incombe au représentant de l'Etat dans le département de définir le périmètre au sein duquel le logement à attribuer doit être situé, sans être tenu par les souhaits de localisation formulés par l'intéressé dans sa demande de logement social. Le refus, sans motif impérieux, d'une proposition de logement correspondant à ses besoins et à ses capacités est de nature à faire perdre à l'intéressé le bénéfice de la décision de la commission de médiation, pour autant qu'il ait été préalablement informé de cette éventualité conformément à l'article R. 441-16-3 du code de la construction et de l'habitation.

5. Il résulte de l'instruction que le préfet des Bouches-du-Rhône a proposé à Mme A divorcée D le 27 mars 2017, soit dans le délai de six mois après l'intervention de la décision du 19 janvier 2017 de la commission de médiation, un logement situé dans le 12ème arrondissement de la ville de Marseille, logement que la requérante a refusé au motif avéré qu'il ne correspondait pas à ses besoins et à ses capacités en raison des hospitalisations fréquentes de son dernier enfant auprès duquel elle doit demeurer dans ces circonstances et de l'éloignement de sa famille, résidant dans le 3ème arrondissement, qui garde et emmène régulièrement les autres enfants de la fratrie à l'école lorsque surviennent ces situations. Dans ces conditions, Mme A divorcée D doit être regardée comme ayant opposé un motif impérieux à la proposition du préfet. Par ailleurs, il résulte du jugement du 23 mai 2018 du tribunal que le préfet n'avait toujours pas proposé de logement à la requérante à cette date. De plus, s'il fait valoir qu'une deuxième proposition a été faite à la requérante le 6 mai 2022, il reconnaît que cette proposition ne s'est pas concrétisée dès lors que le logement a été attribué à un autre candidat. En outre, Mme A divorcée D conteste avoir été destinataire d'une troisième proposition de logement datée du 27 février 2023 sans que le préfet puisse établir la réception de cette proposition par la requérante. Toutefois, il est constant qu'une nouvelle proposition datée du 14 septembre 2023 a été adressée à la requérante et qu'à la date du présent jugement, l'examen de cette position n'avait pas été entièrement réalisée. Ainsi, il résulte de l'instruction que depuis le 2 octobre 2020 jusqu'au 19 juillet 2021, la carence du préfet à proposer des solutions de logement à Mme A divorcée D constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

En ce qui concerne les préjudices :

6. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et comme devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'Etat à exécuter ces décisions dans le délai imparti engage sa responsabilité à l'égard du seul demandeur, au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours en injonction contre l'Etat prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'Etat, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'Etat, qui court à l'expiration du délai de trois ou six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour provoquer une offre de logement.

7. La période de responsabilité de l'Etat s'étendant du 1er octobre 2020 au 19 août 2021, il y a lieu par suite d'allouer à Mme A divorcée D au titre des préjudices de toute nature ayant résulté pour elle et sa famille de leur maintien dans un appartement dont la commission de médiation a reconnu la sur-occupation et dont il résulte de l'instruction qu'il est en état de grande insalubrité ainsi que de leur absence de relogement, une somme de 1 400 euros sur la base d'une indemnisation de 250 euros par personne composant le foyer et par an, tous intérêts compris au jour du présent jugement.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Aux termes de l'article L. 911-9 du code de justice administrative : " Lorsqu'une décision passée en force de chose jugée a prononcé la condamnation d'une personne publique au paiement d'une somme d'argent dont elle a fixé le montant, les dispositions de l'article 1er de la loi n° 80-539 du 16 juillet 1980, ci après reproduites, sont applicables. / " Art. 1er. - I. - Lorsqu'une décision juridictionnelle passée en force de chose jugée a condamné l'Etat au paiement d'une somme d'argent dont le montant est fixé par la décision elle-même, cette somme doit être ordonnancée dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision de justice. / () / A défaut d'ordonnancement dans les délais mentionnés aux alinéas ci-dessus, le comptable assignataire de la dépense doit, à la demande du créancier et sur présentation de la décision de justice, procéder au paiement () ".

9. Dès lors que ces dispositions permettent à Mme A divorcée D, en cas d'inexécution du présent jugement dans le délai prescrit, d'obtenir le mandatement d'office de la somme que l'Etat est condamné à lui verser, il n'y a lieu de faire droit ni à ses conclusions à fin d'injonction ni, par voie de conséquence, à celles à fin d'astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Cauchon-Riondet, avocate de Mme A divorcée D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de celui-ci le versement à Me Cauchon-Riondet de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme A divorcée D la somme globale de 1 400 euros.

Article 2 : L'Etat versera à Me Cauchon-Riondet une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A divorcée D et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée au préfet des Bouches-du-Rhône et à Me Cauchon-Riondet.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 octobre 2023.

La magistrate désignée,

Signé

E-M. C

La greffière,

Signé

N. Faure

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière.

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