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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2108942

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2108942

jeudi 11 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2108942
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème Chambre
Avocat requérantAVERSANO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par un arrêt n° 20MA01615 du 5 octobre 2021, la cour administrative d'appel de Marseille, saisie d'un appel interjeté pour Mme D B, a annulé l'ordonnance n° 1911078 du tribunal administratif de Marseille du 24 janvier 2020 et a renvoyé l'affaire au tribunal pour qu'il soit statué sur la requête, enregistrée le 31 décembre 2019, par laquelle Mme B demande au tribunal :

1°) de condamner la commune de Montagnac-Montpezat à lui verser la somme de 12 889, 01 euros en réparation de son préjudice né d'infiltrations d'eau dans sa propriété située rue Verdon à Montagnac-Montpezat, à la suite de travaux d'enfouissement de câbles réalisés entre 2006 et 2007 ;

2°) de condamner la commune de Montagnac-Montpezat à lui verser la somme de 6 153 euros au titre des dépens ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Montagnac-Montpezat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la prescription quadriennale ne peut lui être opposée ;

- la responsabilité sans faute de la commune est engagée du fait des travaux d'enfouissement des câbles réalisés sous sa maîtrise d'ouvrage ;

- son dommage présente un caractère anormal et spécial et est en lien direct avec l'exécution des travaux publics ;

- les infiltrations qui ont endommagé sa propriété ont pour cause exclusive et certaine les travaux réalisés aux abords de celle-ci ;

- son préjudice matériel doit être réparé par l'allocation d'une indemnité de 8 145,70 euros ;

- son préjudice de jouissance doit être réparé par le versement d'une somme de 1 500 euros ;

- ses frais de déplacement nombreux et importants durant les opérations d'expertise et les travaux de remise en état, entre sa résidence principale à Tignes et Montagnac-Montpezat, doivent donner lieu à réparation par le paiement d'une somme de 1 000 euros ;

- ses frais d'actes d'huissier et de représentation en justice liés aux opérations d'expertise doivent être indemnisés respectivement par l'allocation d'indemnités de 552,31 et 1 691 euros ;

- les frais d'expertise qu'elle a supportés, s'élevant à la somme de 6 153 euros, doivent être mis à la charge définitive de la commune.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 juin 2022, la société Orange, représentée par Me Aversano, conclut au rejet de la requête et des conclusions présentées par la commune de Montagnac-Montpezat à son égard et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- l'expert judiciaire ne distingue pas s'il s'agit de travaux d'énergie, ou de travaux d'enfouissement des réseaux téléphoniques, ces derniers n'étant pas à l'origine du dommage ;

- la requérante ne démontre pas de lien de causalité direct et certain entre les travaux d'enfouissement réalisés par France Telecom et l'apparition des infiltrations ;

- les travaux d'enfouissement du réseau électrique, en créant une tranchée dans le sol naturel, ont déstructuré le sol en place et créé un drain favorisant les circulations d'eaux souterraines ;

- la requérante n'établit pas son préjudice matériel, ni davantage le préjudice de jouissance allégué ;

- la requérante ne peut prétendre au remboursement des frais d'actes d'huissier qu'elle a engagés de sa propre initiative.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 juillet 2022, le syndicat d'énergie des Alpes de Haute-Provence, représenté par Me Fages, conclut au rejet de la requête et des conclusions présentées par la commune de Montagnac-Montpezat à son égard et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de tout succombant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- il n'a pas été partie au rapport d'expertise ;

- aucun des dommages invoqués par Mme B ne peut être regardé comme résultant des conditions de réalisation des ouvrages publics ;

- il n'est pas démontré que les travaux relevaient de la responsabilité du syndicat intercommunal d'électrification de Riez-Valensole, et les conditions dans lesquelles la maîtrise d'ouvrage aurait été déléguée à la commune ne sont pas précisées ;

- en cas de concession, seule la responsabilité du concessionnaire peut être recherchée, sauf insolvabilité de ce dernier, en cas de dommages imputables à l'existence ou au fonctionnement de l'ouvrage ;

- les premiers travaux n'ayant donné lieu à l'apparition d'aucun désordre, les litiges ne trouvent pas leur origine dans les travaux, l'entretien ou le fonctionnement du réseau d'électricité ;

- si le mur avait disposé d'un revêtement d'étanchéité sur sa face externe, il n'y aurait eu aucune infiltration dans la maison de la requérante ;

- les préjudices ne sont pas établis.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 juillet 2022, la commune de Montagnac-Montpezat, représentée par Me Revah, conclut à titre principal au rejet de la requête, à titre subsidiaire à ce que la société Orange et le syndicat d'énergie des Alpes de Haute-Provence soient condamnés à la garantir de toutes les condamnations qui seraient prononcées à son encontre, et, en tout état de cause, à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- les travaux d'enfouissement ayant été réalisés par le syndicat intercommunal d'électrification de Riez/Valensole et par France Télécom, la responsabilité de la commune ne peut être engagée ;

- le lien de causalité entre les travaux et les désordres invoqués par Mme B n'est pas établi ;

- les préjudices ne sont pas établis.

La clôture de l'instruction a été fixée au 18 septembre 2023 par une ordonnance du 7 août précédent.

Vu :

- l'ordonnance n°1304080 du 5 août 2013 par laquelle le juge des référés du tribunal administratif de Marseille a prescrit une expertise et désigné comme expert M. C A ;

- l'ordonnance n°1304380 du 19 novembre 2015 par laquelle le président du tribunal administratif de Marseille a liquidé et taxé les frais et honoraires de l'expertise à la somme de 6 153 euros ;

- les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Ollivaux,

- les conclusions de M. Boidé, rapporteur public,

- et les observations de Me Aversano pour la société Orange et celles de Me Bouteiller pour le Syndicat d'Energie.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D B est propriétaire d'une maison située rue Verdon, dans la commune de Montagnac-Montpezat (04 500). A la suite des travaux d'enfouissement de réseaux électrique basse tension et téléphonique, respectivement réalisés, sous maîtrise d'ouvrage de la commune, en 2006 par le syndicat intercommunal d'électrification (SIE) de Riez/Valensole, aux droits de laquelle vient le syndicat d'énergie des Alpes de Haute-Provence, et en 2007 par France Télécom, aux droits de laquelle vient la société Orange, Mme B expose avoir constaté dans sa propriété des infiltrations lors des précipitations. Sa demande préalable d'indemnisation notifiée à la commune de Montagnac-Montpezat le 4 décembre 2019 étant restée sans réponse, Mme B demande au tribunal que la commune de Montagnac-Montpezat soit condamnée à l'indemniser des préjudices qu'elle estime avoir subis, à hauteur de la somme totale de 12 889,01 euros.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne la responsabilité :

2. La responsabilité du maître d'un ouvrage public peut être engagée, même sans faute, lorsque des travaux publics effectués sur cet ouvrage causent, de façon directe et certaine, des dommages aux tiers. Dès lors qu'elle invoque l'existence de dommages accidentels de travaux publics, la victime qui a la qualité de tiers par rapport aux travaux litigieux est en droit de demander que la responsabilité sans faute du maître d'ouvrage soit engagée à raison des préjudices occasionnés par les dommages en cause, sans même qu'il lui soit nécessaire de démontrer le caractère anormal et spécial de ces préjudices. Le même fondement de responsabilité peut être invoqué par la victime à l'encontre du maître d'ouvrage délégué, du maître d'œuvre et des entreprises ayant réalisé les travaux.

3. D'une part, si la commune fait valoir qu'elle doit être mise hors de cause, au motif que les travaux ont été réalisés par le SIE de Riez/Valensole et France Télécom, en exécution de conventions qu'elle ne verse au demeurant pas au dossier, elle ne conteste pas avoir été maître de l'ouvrage de ces travaux et n'établit pas avoir fait exécuter ces derniers sous le régime de la concession. Dans ces conditions, la commune n'est pas fondée à solliciter sa mise hors de cause.

4. D'autre part, il résulte de l'instruction, notamment du rapport de l'expert désigné par le président du tribunal administratif de Marseille, remis le 30 juillet 2015, que les désordres affectant la propriété de Mme B se sont manifestés en 2007. Il ressort ainsi de ce rapport que les infiltrations d'eau sont survenues postérieurement à la réalisation des travaux d'enfouissement des réseaux réalisés pour le compte du syndicat d'électrification, le long de l'escalier de Mme B, aucune infiltration n'ayant avant leur exécution affecté sa propriété. Aux termes de l'expertise, la réalisation de la tranchée lors des travaux d'enfouissement de câbles électriques basse tension a déstructuré le sol en place et a créé naturellement un drain favorisant la circulation des eaux souterraines, à l'origine des infiltrations qui se sont produites dans une maison d'habitation ancienne, ne disposant pas de revêtement d'étanchéité sur la face externe des murs enterrés. Postérieurement à l'intervention opérée par la commune sur cette tranchée pendant les opérations d'expertise, il a été mis fin au dommage, l'expert préconisant néanmoins un traitement de la pente de terrasse en amont et la réalisation d'un système d'étanchéité, pour éviter des migrations d'eaux verticales au travers de la dalle béton. Par suite, malgré l'imparfaite étanchéité soulignée par l'expert, tenant à l'ancienneté de l'habitation, la matérialité du dommage et le lien de causalité entre le dommage et l'ouvrage public dont la commune était maître de l'ouvrage doivent être tenus pour établis, sans qu'une faute de la victime puisse être retenue pour exonérer le maître d'ouvrage de sa responsabilité. Mme B est dès lors fondée à soutenir que la responsabilité sans faute de la commune est engagée à son égard du fait des travaux publics qui ont été effectués pour le compte de cette dernière.

En ce qui concerne le préjudice :

5. En premier lieu, la requérante demande le versement d'une indemnité de 7 944 euros correspondant à la remise en peinture des murs de la cuisine et des murs du séjour, au traitement du nez de la trémie recevant l'escalier et à la reprise de l'escalier. Elle fait également état d'un devis de 201 euros, correspondant au changement des plinthes du mobilier de la cuisine. Il résulte des constatations de l'expert lors de sa troisième visite réalisée le 17 avril 2015 que des travaux de remise en peinture des murs et cloisons de la cuisine et du séjour, un ponçage d'un plafond et des travaux de reprise de l'escalier intérieur ont été réalisés. Le rapport d'expertise mentionne à cet égard la production de deux factures de travaux du 12 janvier 2015 pour un montant total de 7 944 euros, ainsi qu'un devis Mobalpa de 201 euros. Il y a donc lieu de mettre le coût de ces travaux d'un montant de 8 145 euros TTC à la charge de la commune.

6. En deuxième lieu, Mme B invoque son préjudice de jouissance, tenant à l'occupation non paisible des lieux de 2008 à 2015 et sa réparation à hauteur de 1 500 euros. Elle sollicite également, au titre de ses nombreux frais de déplacement générés par le dommage, une indemnité de 1 000 euros pour ses trajets entre sa résidence principale à Tignes (73) et le lieu du dommage, distants de 800 km. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que l'occupation paisible des lieux a été compromise par l'existence des infiltrations à l'intérieur de la propriété, et qu'elle a été présente à l'ensemble des réunions durant l'expertise. Au titre de ces troubles dans ses conditions d'existence, il sera fait une juste appréciation en condamnant la commune à verser une somme de 500 euros en réparation de ce chef de préjudice.

7. En troisième lieu, la requérante verse, à l'appui de sa demande d'indemnisation, des factures datées des 21 mars et 14 mai 2013 correspondant aux frais d'actes d'huissier qu'elle a engagés. Il y a lieu d'allouer à la requérante, au titre de ces frais justifiés, la somme de 552,31 euros qu'elle sollicite, lesquels seront mis à la charge de la commune.

8. En dernier lieu, Mme B a engagé des frais d'assistance à expertise, pour un montant de 1 691euros, justifiés par la production de deux factures d'avocats. La première facture, d'un montant de 611 euros, est datée du 10 octobre 2013 et s'inscrit dans une mission d'assistance à expertise, notamment en vue d'un accedit daté du 11 octobre suivant. Il y a donc lieu de mettre cette somme à la charge de la commune. En revanche, ainsi que les défendeurs le font valoir, la seconde facture datée du 29 octobre 2015, d'un montant de 1 080 euros, est postérieure au dépôt du rapport de l'expert et, si elle fait mention d'un rendez-vous relatif à une procédure engagée devant le tribunal, l'action indemnitaire de Mme B n'a été engagée que le 31 décembre 2019 par un autre conseil, de telle sorte que l'utilité de la provision ainsi acquittée, ainsi que son imputabilité au dommage, n'est pas établie. Mme B n'est fondée qu'à réclamer la somme de 611 euros qui sera supportée par de la commune.

9. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B est fondée à demander la condamnation de la commune de Montagnac-Montpezat à lui verser une indemnité de 9 808,31 euros.

Sur les appels en garantie présentés par la commune de Montagnac-Montpezat :

10. D'une part, il résulte du rapport d'expertise que les dommages subis par Mme B sont survenus en 2007, postérieurement à la réalisation des travaux d'enfouissement des réseaux électriques. Par suite, ils ne peuvent être imputés à l'opération d'enfouissement des réseaux téléphoniques, et l'appel en garantie dirigé contre la société Orange doit être rejeté pour ce motif. D'autre part, en dépit d'une mesure supplémentaire d'instruction, la commune de Montagnac-Montpezat ne produit ni les conventions qu'elle dit avoir passées avec les maîtres d'ouvrage délégués qu'elle appelle en garantie pour la réalisation des travaux publics litigieux, ni le procès-verbal de réception des travaux, de telle sorte qu'elle ne permet pas au tribunal d'apprécier le bien-fondé de la responsabilité contractuelle qu'elle entend voir mise en œuvre. Or la réception sans réserve d'un marché de travaux publics met fin aux rapports contractuels et ne permet plus au maître d'ouvrage de présenter un appel en garantie, sauf si le contrat comporte une clause contractuelle contraire. Dans ces conditions, la commune n'établit pas le bien-fondé de ses appels en garantie et il y a donc lieu de les rejeter.

Sur les frais d'expertise :

11. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. () ".

12. Les frais et honoraires d'expertise ont été taxés et liquidés à la somme totale de 6 153 euros TTC par une ordonnance du tribunal du 19 novembre 2015. Il y a lieu de mettre ces frais à la charge de la commune de Montagnac-Montpezat.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit fait droit aux conclusions de la société Orange tendant à leur application et dirigées contre la requérante, qui n'est pas partie perdante. Ces mêmes dispositions font obstacle à ce qu'il soit fait droit aux conclusions de la commune de Montagnac-Montpezat et aux conclusions du syndicat d'énergie des Alpes de Haute-Provence dirigées contre Mme B, qui n'est pas partie perdante. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application de ces mêmes dispositions et de mettre à la charge de la commune de Montagnac-Montpezat le versement à Mme B d'une somme de 2 000 euros au titre des frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La commune de Montagnac-Montpezat est condamnée à verser à Mme B la somme de 9 808,31 (neuf mille huit-cent huit et trente-et-un centimes) euros.

Article 2 : Les frais d'expertise, taxés et liquidés à la somme totale de 6 153 (six mille cent cinquante-trois) euros par ordonnance du 19 novembre 2015, sont mis à la charge de la commune de Montagnac-Montpezat.

Article 3 : La commune de Montagnac-Montpezat versera à Mme B la somme de 2 000 (deux mille) euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B, à la commune de Montagnac-Montpezat, à la société anonyme Orange et au syndicat d'énergie des Alpes de Haute-Provence.

Délibéré après l'audience du 21 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Lopa Dufrénot, présidente,

Mme Niquet, première conseillère,

Mme Ollivaux, première conseillère,

Assistés de M. Giraud, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 janvier 2024.

La rapporteure,

Signé

J. Ollivaux

La présidente,

Signé

M. Lopa Dufrénot

Le greffier,

Signé

P. Giraud

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-de-Haute-Provence en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier,

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