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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2109808

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2109808

vendredi 7 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2109808
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantLE MERLUS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 9 novembre 2021 et 4 juillet 2022, la SARL Mil, représentée par Me Le Merlus, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune d'Aix-en-Provence à lui verser une somme de 93 500 euros en réparation de sa perte d'exploitation après prise en charge partielle de son assurance outre les intérêts et capitalisation de ces derniers ;

2°) de mettre à la charge de la commune d'Aix-en-Provence une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les travaux de réhabilitation des places Verdun, Madeleine et Prêcheurs entrepris par la commune d'Aix-en-Provence, qui ont duré près de trois années à compter du 30 août 2016 ont été générateurs de bruits, de poussières, de pollution ainsi que de difficultés d'accès au site, ont induit une baisse de fréquentation de tout le secteur des trois places et des rues avoisinantes, ce qui a créé des difficultés très importantes pour l'accès des clients aux locaux commerciaux avec en conséquence un impact direct sur son activité ;

- le préjudice économique qu'elle a subi pendant toute la période des travaux en litige est constitutif d'un trouble anormal et spécial du fait de la baisse du chiffre d'affaires.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 28 janvier 2022, 4 février 2022 et 20 juillet 2022, la commune d'Aix-en-Provence, représentée par la SCP Gobert et Associés, agissant par Me Gobert, conclut à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête, à titre subsidiaire à son rejet et, en tout état de cause, à ce que soit mise à la charge de la SARL Mil une somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle fait valoir à titre principal que la requête est tardive et à titre subsidiaire que la commission amiable des préjudices économiques a correctement évalué le préjudice subi par la société requérante.

Par une ordonnance du 1er septembre 2022 la clôture d'instruction a été fixée au 29 septembre 2022 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Secchi,

- les conclusions de M. Boidé, rapporteur public,

- et les observations de Me Ponso pour la commune d'Aix-en-Provence.

Considérant ce qui suit :

1. La SARL Mil exploitait un établissement de restauration dans le centre-ville d'Aix-en-Provence, à proximité immédiate de la place des Prêcheurs, dans le périmètre même de la zone des travaux d'aménagement et de restructuration des places des Prêcheurs, de la Madeleine et de Verdun, les travaux concernant également les rues adjacentes du Palais Monclar et Thiers. Elle a demandé à deux reprises à la commission d'indemnisation amiable, mise en place à cet effet par la commune d'Aix-en-Provence, de l'indemniser du préjudice économique qu'elle estime avoir subi du fait de ces travaux. Sa demande a été acceptée par une décision du 23 septembre 2019 qui accorde une somme forfaitaire de 5 000 euros, décision confirmée le 10 janvier 2020 suite à une demande de réexamen déposée le 5 novembre 2019. La SARL Mil demande en conséquence au tribunal de condamner la commune d'Aix-en-Provence à l'indemniser du préjudice économique qu'elle impute à ces travaux à hauteur de 93 500 euros.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ". Aux termes de l'article R. 421-5 du code de justice administrative : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ".

3. Il incombe au défendeur, lorsqu'il oppose une fin de non-recevoir tirée de la tardiveté d'une action introduite devant une juridiction administrative, d'établir la date à laquelle la décision attaquée a été régulièrement notifiée à l'intéressé.

4. Si la commune d'Aix-en-Provence fait valoir que la requête est tardive, elle ne produit aucune pièce permettant d'établir la date à laquelle la décision du 23 septembre 2019 liant le contentieux a été notifiée, pas plus que celle du 10 janvier 2020, cette tardiveté ne ressortant par ailleurs pas des pièces du dossier. Par suite, la fin de non-recevoir ne peut qu'être écartée.

Sur la responsabilité :

5. Il appartient au riverain d'une voie publique qui entend obtenir réparation des dommages qu'il estime avoir subis à l'occasion d'une opération de travaux publics à l'égard de laquelle il a la qualité de tiers d'établir, d'une part, le lien de causalité entre cette opération et les dommages invoqués et, d'autre part, le caractère grave et spécial de son préjudice, les riverains des voies publiques étant tenus de supporter sans contrepartie les sujétions normales qui leur sont imposées dans un but d'intérêt général. Le caractère grave du préjudice et des dommages supportés se déduit, notamment, des difficultés particulières rencontrées par les clients dans l'accès au fonds de commerce ou encore de l'impossibilité même d'accéder à ce fonds.

6. En sa qualité de tiers par rapport aux travaux effectués place des Prêcheurs dans le centre-ville d'Aix-en-Provence, la SARL Mil sollicite la condamnation de la commune d'Aix-en-Provence à l'indemniser du préjudice économique qu'elle estime avoir subi à cette occasion. Elle soutient que ces travaux ont généré diverses nuisances, telles que le bruit et les poussières, ont conduit à la dégradation esthétique générale du secteur et ont créé des difficultés d'accès à l'ensemble du secteur et en particulier à son local commercial. Les difficultés d'accès ayant induit une baisse de fréquentation de sa clientèle ayant pour conséquence un important préjudice économique, la société requérante soutient que son chiffre d'affaires a fortement diminué à compter du 1er janvier 2017 et jusqu'au 3 août 2018 date de cessation de l'activité.

7. Il résulte en effet de l'instruction que l'ampleur et la durée des travaux publics de reconfiguration de la voirie qui ont été menés à compter du mois d'août 2016 dans le cadre du programme dit " des trois places ", ainsi que l'importance des désagréments en ayant résulté pour son commerce, sont directement en lien avec le préjudice dont se plaint la société requérante. Si la commune d'Aix-en-Provence soutient que l'absence de fermeture du restaurant pendant la période en litige caractérise l'absence de gravité du préjudice, il résulte cependant de l'instruction, et notamment des photographies produites à l'instance et des mentions figurant dans la décision de la commission amiable d'indemnisation, que les difficultés d'accès de la clientèle, même à pied, au restaurant durant toute la période des travaux, ont caractérisé le lien de causalité entre les travaux en cause et le préjudice subi par la SARL Mil. Dans ces conditions, la responsabilité sans faute pour dommages de travaux publics de la commune d'Aix-en-Provence est engagée.

Sur le préjudice économique :

8. Il résulte de l'instruction, et notamment des données comptables produites par la société requérante, issues de liasses et bilans des années 2017 et 2018, que la comparaison des chiffres d'affaires réalisés avant les travaux pour les années 2014, 2015 et 2016 s'établit à une moyenne annuelle de 344 825 euros, alors que le chiffre d'affaires réalisé respectivement en 2017 et pour les sept premiers mois de l'année 2018, soit pendant la période des travaux ayant directement impacté la société requérante, s'établit respectivement à 188 063 euros et 105 000 euros. La perte de chiffre d'affaires par rapport à la moyenne des années 2014, 2015 et 2016 représente ainsi en 2017 une baisse de 54,54 % alors qu'elle est de 52,20 % en 2018. Cette baisse du chiffre d'affaires, sensible en tant qu'elle excède les aléas inhérents aux travaux publics en cause et caractérise la gravité du préjudice économique invoqué et ne saurait, dès lors, être regardée comme une charge incombant normalement à la société requérante dans un but d'intérêt général. Compte tenu des éléments comptables produits par la société requérante et notamment de la somme de 80 000 euros déjà versée par son assureur en réparation partielle de ce préjudice, ce dernier, grave et spécial résultant de la gêne occasionnée par les travaux publics menés sur la place des Prêcheurs, à l'origine de la forte baisse de chiffre d'affaires en 2017 et 2018 comparé au chiffre d'affaires moyen des années 2014 à 2016, peut être évalué, au-delà d'une perte de 20 %, qui peut seule être regardée comme anormale, à la somme totale de 93 500 euros, conformément à la demande formulée par la société requérante pour l'ensemble de la période en litige, somme que la commune d'Aix-en-Provence versera à la SARL Mil en réparation de son préjudice économique.

9. Il résulte de tout ce qui précède que la commune d'Aix-en-Provence est condamnée à verser à la SARL Mil la somme globale de 93 500 euros en réparation du préjudice économique non indemnisé par la compagnie d'assurance et subi au titre des années 2017 et 2018.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

10. D'une part, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. Par suite, la SARL Mil qui n'établit pas avoir demandé les intérêts moratoires préalablement à la saisine du juge, a droit à ces intérêts sur la somme visée au point 9 du présent jugement à compter du 9 novembre 2021, date d'enregistrement de sa requête.

11. D'autre part, aux termes de l'article 1154 du code civil : " Les intérêts échus des capitaux peuvent produire des intérêts, ou par une demande judiciaire, ou par une convention spéciale, pourvu que, soit dans la demande, soit dans la convention, il s'agisse d'intérêts dus au moins pour une année entière ". Pour l'application des dispositions précitées, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond. Cette demande ne peut toutefois prendre effet que lorsque les intérêts sont dus au moins pour une année entière, sans qu'il soit toutefois besoin d'une nouvelle demande à l'expiration de ce délai. Le cas échéant, la capitalisation s'accomplit à nouveau à l'expiration de chaque échéance annuelle ultérieure sans qu'il soit besoin de formuler une nouvelle demande.

12. La capitalisation des intérêts a été demandée pour la première fois devant le tribunal administratif le 9 novembre 2021, date d'enregistrement de la requête. A cette date, il n'était pas dû au moins une année d'intérêts. Par suite, les intérêts échus le 9 novembre 2022 doivent être capitalisés à compter de cette date pour produire eux-mêmes intérêts.

Sur les frais du litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative s'opposent à ce qu'une somme soit mise à la charge de la société requérante, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demande la commune d'Aix-en-Provence au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune d'Aix-en-Provence, une somme de 1 500 euros sur ce même fondement à verser à la SARL Mil.

D E C I D E :

Article 1er : La commune d'Aix-en-Provence est condamnée à verser à la SARL Mil une somme de 93 500 euros. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 9 novembre 2021. Les intérêts échus à la date du 9 novembre 2022 puis à chaque échéance annuelle seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : La commune d'Aix-en-Provence versera à la SARL Mil une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la SARL Mil et à la commune d'Aix-en-Provence.

Délibéré après l'audience du 23 juin 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rousselle, présidente,

M. Secchi, premier conseiller,

Mme Charpy, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2023.

Le rapporteur,

signé

L. SecchiLa présidente,

signé

P. RousselleLa greffière,

signé

D. Dan

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière,

7

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