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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2110277

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2110277

mardi 6 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2110277
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation7ème chambre
Avocat requérantTOUBOUL

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Marseille a examiné la requête de Mme A, qui demandait la condamnation du centre hospitalier Edmond Garcin pour un accouchement ayant entraîné une déchirure périnéale et des troubles de la continence. La requérante invoquait un défaut d'information sur les risques, l'absence de césarienne prophylactique et des manœuvres médicales inappropriées. Le tribunal a rejeté l'ensemble de ses demandes, estimant qu'aucune faute médicale ou manquement à l'obligation d'information n'était établi. Cette solution est fondée sur les articles L. 1142-1 et L. 1111-2 du code de la santé publique, qui conditionnent la responsabilité hospitalière à la preuve d'une faute.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 novembre 2021, Mme B A, représentée par Me Touboul, demande au tribunal :

1°) de condamner solidairement le centre hospitalier Edmond Garcin d'Aubagne et la SHAM, son assureur, depuis devenue Relyens, à lui verser 1 027 699,48 euros au titre de dommages et intérêts ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier Edmond Garcin une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- la responsabilité du centre hospitalier doit être engagée dès lors qu'elle n'a pas été informée des risques inhérents aux différents mode d'accouchement possibles, malgré les craintes d'accoucher par voie basse qu'elle a exprimé lors des consultations et de ses antécédents chirurgicaux, qu'elle aurait dû bénéficier d'une césarienne du fait de ses antécédents chirurgicaux et de sa demande de césarienne prophylactique, qu'elle a subi des manœuvres d'expression utérine contraires aux bonnes pratiques médicales, qu'aucun médecin n'était présent lors de l'accouchement et dans ses suites et qu'aucun examen n'a été réalisé face à ses troubles de la continence urinaire et anale postérieure à l'accouchement ;

- son préjudice doit être réparé à hauteur de 2 400 euros au titre des frais d'assistance à expertise, 10 056,39 euros au titre des pertes de gains professionnels actuels, 846 303,09 euros au titre des pertes de gains professionnels futurs, 80 000 euros au titre de l'incidence professionnelle, 4 940 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, 6 000 euros au titre des souffrances endurées, 57 000 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, 10 000 euros au titre du préjudice sexuel et 20 000 euros au titre de son préjudice d'impréparation.

Par un mémoire, enregistré le 10 janvier 2022, la caisse primaire d'assurance maladie des Bouches-du-Rhône informe le tribunal qu'elle n'entend pas intervenir à l'instance.

Par un mémoire, enregistré le 29 novembre 2023, l'assistance publique-hôpitaux de Marseille (AP-HM) demande au tribunal de condamner le centre hospitalier Edmond Garcin à lui verser la somme de 64 559,44 euros.

Elle soutient avoir droit, en qualité d'employeur de Mme A, au remboursement des traitements et indemnités versés durant sa période d'indisponibilité consécutive à son accouchement à hauteur de 48 082,85 euros ainsi qu'au coût de son remplacement à hauteur de 16 476,59 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 5 et 8 novembre 2022, le centre hospitalier Edmond Garcin, et la SHAM, depuis devenue Relyens, son assureur, représentés par Me Deguitre, concluent à titre principal au rejet de la requête et des demandes de la CPAM, à titre subsidiaire à ce qu'il soit ordonné une expertise avant-dire droit et, à titre infiniment subsidiaire, à ce que les prétentions indemnitaires de la requérante soient ramenées à de plus justes proportions.

Il fait valoir que :

- à titre principal, aucun des moyens soulevés n'est fondé ;

- à titre subsidiaire, une nouvelle expertise contradictoire est nécessaire ;

- à titre infiniment subsidiaire, certains préjudices allégués ne sont pas fondés, d'autres doivent être ramenés à de plus justes proportions et tenir compte d'une part de l'état antérieur et d'autre part de l'indemnité provisionnelle de 5 000 euros déjà versée par l'assureur.

La requête a été communiquée à la caisse des dépôts et consignations, qui n'a produit de mémoire.

Par lettre du 29 novembre 2023, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, de la période à laquelle il est envisagé d'appeler l'affaire à l'audience et indiquant la date à partir de laquelle l'instruction pourra être close dans les conditions prévues par le dernier alinéa de l'article R. 613-1 et le dernier alinéa de l'article R.613-2 du code de justice administrative.

Une ordonnance portant clôture immédiate de l'instruction a été émise le 8 janvier 2024.

Un mémoire, enregistré le 3 juin 2024, présenté pour Mme A, postérieurement à la clôture de l'instruction, n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Derollepot, rapporteur,

- les conclusions de Mme Lourtet, rapporteure publique,

- et les observations de Me Cohadon, substituant Me Touboul, pour Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, infirmière puéricultrice au centre hospitalier de la Timone relevant de l'AP-HM et alors âgée de 27 ans, a donné naissance, le 23 décembre 2014 au centre hospitalier Edmond Garcin situé à Aubagne, à un enfant dont l'accouchement lui a causé une déchirure périnéale et des troubles de la continence. Par la présente requête, elle demande au tribunal de condamner ledit centre hospitalier à lui verser des dommages et intérêts en réparation de ses préjudices.

Sur la responsabilité du centre hospitalier Edmond Garcin :

2. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ". Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. () / Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. / Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel. () / En cas de litige, il appartient au professionnel ou à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen ".

3. La circonstance que l'accouchement par voie basse constitue un événement naturel et non un acte médical ne dispense pas les médecins de l'obligation de porter, le cas échéant, à la connaissance de la femme enceinte les risques qu'il est susceptible de présenter eu égard notamment à son état de santé, à celui du fœtus ou à ses antécédents médicaux, et les moyens de les prévenir. En particulier, en présence d'une pathologie de la mère ou de l'enfant à naître ou d'antécédents médicaux entraînant un risque connu en cas d'accouchement par voie basse, l'intéressée doit être informée de ce risque ainsi que de la possibilité de procéder à une césarienne et des risques inhérents à une telle intervention.

4. Suivant l'article R. 621-1 du code de justice administrative :" La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. L'expert peut se voir confier une mission de médiation. Il peut également prendre l'initiative, avec l'accord des parties, d'une telle médiation. Si une médiation est engagée, il en informe la juridiction. Sous réserve des exceptions prévues par l'article L. 213-2, l'expert remet son rapport d'expertise sans pouvoir faire état, sauf accord des parties, des constatations et déclarations ayant eu lieu durant la médiation ".

5. En premier lieu, il résulte de l'instruction que l'expertise médicale diligentée par la commission de conciliation et d'indemnisation (CCI) Provence-Alpes-Côte d'Azur a conclu le 20 janvier 2016 à l'existence de plusieurs manquements tenant à l'absence de prise en compte des antécédents de Mme A qui aurait souhaité la réalisation d'une césarienne prophylactique, de l'absence de médecin au moment de l'accouchement de façon à vérifier l'état du périnée et à procéder lui-même à la suture et d'un défaut de prise en charge parfaite par la suite de ses troubles de la continence. Cependant, ces conclusions insuffisamment développées et établies par un rapport concluant notamment qu'" il semble que Mme A ait exprimé le souhait de bénéficier d'une césarienne ", qu'" il semble que [ le médecin] ait refusé le principe d'une césarienne ", qu'" il semble que des manœuvres d'expression utérine ont été réalisées au dernier moment " et que " les troubles de la continence urinaire et anale () ne semblent pas avoir été prises en charge parfaitement ", sont sérieusement contestées à la fois par les conclusions de l'expertise amiable réalisée à la demande de l'assureur du centre hospitalier Edmond Garcin et par le rapport critique produit en défense. Enfin, ce même rapport de l'expertise diligentée par la CCI conclut à l'existence d'un manquement tenant à une information insuffisante concernant les avantages et inconvénients de chacun des modes d'accouchement possibles imputable au centre hospitalier Edmond Garcin, manquement également retenu dans le cadre de l'expertise médicale amiable. Cependant, la délivrance d'une telle information est particulièrement nécessaire en présence d'une pathologie de la mère ou d'antécédents médicaux entraînant un risque connu en cas d'accouchement par voie basse. Or les rapports d'expertise ne permettent pas d'établir si une césarienne prophylactique était indiquée en l'espèce.

6. En second lieu, le rapport de l'expertise médicale diligentée par la CCI ne fixe une date de consolidation et n'évalue les préjudices qu'en ce qui concerne l'état somatique de Mme A, considérant son état de santé psychique non consolidé, et les conclusions définitives de l'expertise amiable sont contestées sur ces points par la requérante.

7. Il résulte de tout ce qui précède que, dans ces conditions, le tribunal n'est pas en mesure de déterminer avec certitude l'existence et la nature de faute du centre hospitalier Edmond Garcin dans les conditions d'accompagnement et de prise en charge de la grossesse, de l'accouchement et de ses suites, ni le cas échéant de déterminer les préjudices qui en auraient résulté pour la requérante. Dans ces conditions, il y a lieu d'ordonner avant-dire droit une expertise médicale confiée à un collège d'expert sur ces points et de réserver, jusqu'en fin d'instance, les droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement.

D É C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête de Mme B A, procédé à une expertise médicale confiée à un collège d'expert en présence des parties à l'instance.

Article 2 : Ce collège d'expert sera désigné par le président du tribunal. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative.

Article 3 : Ce collège, qui devra être composé d'un médecin spécialiste en gynécologie-obstétrique et d'un médecin spécialiste en psychiatrie, aura notamment pour mission :

1°) de se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de Mme B A, sans que le secret médical lui soit opposable, et, notamment les expertises médicales réalisées, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins, aux interventions et aux diagnostics pratiqués sur elle lors du suivi de sa grossesse de 2014, lors de son accouchement le 23 décembre 2014 et du suivi des suites de celui-ci au centre hospitalier Edmond Garcin, ainsi que tout renseignement utile à l'expertise ; de convoquer et d'entendre les parties et tout sachant ; de procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de Mme A ;

2°) d'examiner, si jugé nécessaire, Mme A et de décrire son état de santé et les soins et prescriptions antérieurs à sa prise en charge par le centre hospitalier Edmond Garcin ; de décrire les conditions de sa prise en charge et l'ensemble des examens réalisés dans cet établissement ;

3°) de dire si l'accouchement de Mme A par voie basse présentait des risques eu égard notamment à son état de santé ou à ses antécédents médicaux et chirurgicaux, si une césarienne était alors recommandée, et si l'intéressée a été informée des risques inhérents à chacun de ces modes d'accouchement et des moyens de prévenir ces risques ;

4°) de dire si la prise en charge de Mme A lors de sa grossesse, lors de son accouchement et de ses suites a été conforme aux règles de l'art et aux données alors acquises de la science et dans la négative décrire les manquements relevés ;

5°) d'indiquer quelles ont été les conséquences des manquements susceptibles d'être relevés et s'ils sont à l'origine des troubles présentés par Mme A ou de leur aggravation, ou s'ils lui ont fait perdre une chance d'éviter tout ou partie de ces troubles, et dans ce cas évaluer cette perte de chance ;

6°) d'indiquer à quelle date précise l'état de Mme A peut être considéré comme consolidé ;

7°) de décrire et évaluer l'ensemble des préjudices résultant des manquements susceptibles d'être relevés, notamment d'évaluer l'importance en pourcentage du déficit fonctionnel permanent éventuel, en écartant les préjudices qui sont sans lien avec ces manquements ;

8°) de préciser si le dommage allégué constitue une conséquence anormale d'un acte médical pratiqué sur la personne de Mme A au regard de son état initial ou de l'évolution prévisible de cet état ; d'indiquer si l'acte en cause présentait un risque connu auquel Mme A était particulièrement exposée ; de dire, dans l'affirmative, quelle était l'importance de ce risque en pourcentage ;

9°) d'indiquer dans sa conclusion de façon récapitulative et succincte, les circonstances, les causes et l'étendue des dommages subis par la victime ;

10°) s'il y a lieu, de faire toutes autres constatations nécessaires, d'entendre les observations de tous intéressés et d'annexer à son rapport tous documents utiles.

Article 4 : En application de l'article R. 621-9 du code de justice administrative, le collège d'expert déposera son rapport au greffe du Tribunal administratif de Marseille en deux exemplaires, un exemplaire numérique et un exemplaire papier, dans le délai de quatre mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Il notifiera une copie de son rapport à chacune des parties intéressées et, avec l'accord de celles-ci, utilisera à cette fin, dans la mesure du possible, des moyens électroniques.

Article 5 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à la Caisse primaire centrale d'assurance maladie des Bouches-du-Rhône, à l'Assistance publique - hôpitaux de Marseille, au Centre hospitalier Edmond Garcin d'Aubagne, à Relyens et à la Caisse des dépôts et consignations.

Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Frédérique Simon, présidente,

M. Alexandre Derollepot, premier conseiller,

Mme Ludivine Journoud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 août 2024.

Le rapporteur,

signé

A. Derollepot

La présidente,

signé

F. Simon

La greffière,

signé

A. Vidal

La République mande et ordonne au directeur général de l'agence régionale de santé Provence-Alpes-Côte d'Azur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière,

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