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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2110983

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2110983

mercredi 4 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2110983
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation8è ch Magistrat statuant seul
Avocat requérantCHAMPEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 20 décembre 2021, 4 février 2022 et 17 mars 2023, Mme A B, représentée par Me Champeau, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 15 000 euros en réparation du préjudice résultant pour lui de la carence fautive de l'Etat à lui proposer un logement adapté à sa situation et ses besoins ;

2°) d'enjoindre à l'Etat de présenter son dossier de demande de logement social à la commission d'attribution, dans un délai de six mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que

- la responsabilité de l'Etat est engagée dès lors qu'aucune proposition de logement adaptée à son besoin et ses capacités n'a abouti depuis qu'elle a été reconnue par la commission de médiation des Bouches-du-Rhône, le 18 juin 2015, demandeur prioritaire devant être logé d'urgence, et alors même que l'Etat était tenu à une obligation de résultat ;

- elle a subi, du fait de l'absence de proposition de logement correspondant à ses besoins et capacités résultant du manquement du préfet à son obligation, des troubles dans ses conditions d'existence dont le montant est évalué à 15 000 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 12 janvier 2022 et 10mars 2023 2023, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à ce que l'indemnisation allouée au requérant soit minorée.

Il soutient que Mme B a fait l'objet de plusieurs propositions de relogement, ses ressources financières ont augmenté et elle a modifié le périmètre géographique souhaité.

Par une décision du 24 janvier 2022, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Gaspard-Truc, première conseillère, en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

En application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative, la magistrate désignée a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Gaspard-Truc, première conseillère,

- les observations de Me Champeau, représentant Mme B.

Le préfet des Bouches-du-Rhône n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, qui a saisi la commission de médiation des Bouches-du-Rhône d'un recours amiable sur le fondement du droit au logement opposable, a été déclarée prioritaire et devant être logée en urgence dans un logement correspondant à ses besoins et à ses capacités dans un délai de six mois, par décision de cette commission en date du 18 juin 2015. En l'absence de proposition de logement tenant compte de ses besoins et de ses capacités, Mme B a saisi le tribunal, aux fins de voir ordonner son relogement, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Par un jugement n° 2004515 du 1er octobre 2020 devenu définitif, le magistrat désigné par le président du tribunal a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de procéder au relogement de l'intéressée dans un délai de quatre mois. Par courrier du 14 octobre 2021, l'intéressée a saisi le préfet des Bouches-du-Rhône d'une demande d'indemnisation du préjudice subi du fait de la carence de l'Etat en l'absence de logement. Cette demande a implicitement été rejetée. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal de condamner l'État à lui verser la somme globale de 15 000 euros en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi du fait de l'absence de relogement par l'Etat.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la faute :

2. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'Etat à toute personne qui, résidant sur le territoire français de façon régulière et dans des conditions de permanence définies par décret en Conseil d'Etat, n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. / Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ". Selon le II de l'article L. 441-2-3 de ce code : " () Dans un délai fixé par décret, la commission de médiation désigne les demandeurs qu'elle reconnaît prioritaires et auxquels un logement doit être attribué en urgence. Elle détermine pour chaque demandeur, en tenant compte de ses besoins et de ses capacités, les caractéristiques de ce logement () / La commission de médiation transmet au représentant de l'Etat dans le département la liste des demandeurs auxquels doit être attribué en urgence un logement. () / Le représentant de l'Etat dans le département désigne chaque demandeur à un organisme bailleur disposant de logements correspondant à la demande. () / En cas de refus de l'organisme de loger le demandeur, le représentant de l'Etat dans le département qui l'a désigné procède à l'attribution d'un logement correspondant aux besoins et aux capacités du demandeur sur ses droits de réservation. () ". L'article R. 441-16-1 du même code dispose que : " A compter du 1er décembre 2008, le recours devant la juridiction administrative prévu au I de l'article L. 441-2-3-1 peut être introduit par le demandeur qui n'a pas reçu d'offre de logement tenant compte de ses besoins et capacités passé un délai de trois mois à compter de la décision de la commission de médiation le reconnaissant comme prioritaire et comme devant être logé d'urgence. Dans () les départements comportant au moins une agglomération, ou une partie d'une agglomération, de plus de 300 000 habitants, ce délai est de six mois. ".

3. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et comme devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'Etat à exécuter ces décisions dans le délai imparti engage sa responsabilité à l'égard du seul demandeur, au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours en injonction contre l'Etat prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'Etat, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'Etat, qui court dans les Bouches-du-Rhône à l'expiration d'un délai de six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour susciter une offre de logement.

4. Toutefois, le refus, sans motif impérieux, d'une proposition de logement adaptée est de nature à faire perdre à l'intéressée le bénéfice de la décision de la commission de médiation, pour autant qu'il ait été préalablement informé de cette éventualité conformément à l'article R. 441-16-3 du code de la construction et de l'habitation.

5. Selon la décision du 18 juin 2015, Mme B s'est vu reconnaître le droit au logement opposable de la commission de médiation pour les motifs suivants : " Attente d'un logement social depuis un délai supérieur au délai fixé par arrêté préfectoral / Dépourvue de logement - Hébergées chez un particulier ".

6. Si le préfet se prévaut de ce que des propositions de logement ont été faites à Mme B les 24 octobre 2018 et 7 novembre 2019 ainsi que les 3 juin 2020, 8 octobre et 18 décembre 2020, ces propositions ont été refusées par le bailleur pour ressources insuffisantes ou attribution à d'autres demandeurs. La candidature de Mme B n'a également pas été retenue pour la proposition de logement faite le 16 septembre 2015 en raison de son état de santé. La typologie du logement proposé le 11 août 2017 était quant à elle inadaptée à la composition familiale de l'intéressée. Ces circonstances ne sauraient dès lors délier l'Etat de l'obligation de relogement qui pèse sur lui.

7. Le préfet des Bouches-du-Rhône soutient par ailleurs qu'un logement adapté à la situation familiale de la requérante lui a été proposé le 14 mars 2019 et que le comportement de l'intéressée a fait obstacle à son relogement compte tenu de sa dette locative. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction, notamment de l'attestation de la commission d'attribution des logements sociaux et de l'examen de l'occupation des logements (CALEOL) du 25 avril 2019, que la candidature de Mme B n'aurait pas été retenue en raison de l'absence de règlement de son loyer, l'intéressée étant au demeurant hébergée chez un tiers.

8. Le préfet des Bouches-du-Rhône soutient également qu'une proposition de logement a été faite à Mme B le 17 août 2018, sans que l'intéressée n'ait souhaité donner suite. Or, selon la fiche Syplo, logiciel interne aux services de la préfecture, jointe au dossier, aucun logement n'a été proposé à l'intéressée à cette date. Si ladite fiche mentionne une proposition en date du 17 janvier 2018, la candidature de Mme B n'a pas été soumise à la commission d'attribution pour le motif suivant : " non présentable en CAL ou refus pré-cal ". Au vu de ses explications très circonstanciées, Mme B doit être regardée comme justifiant des démarches nécessaires en vue de la constitution de son dossier après la proposition du 17 janvier 2018. Par suite, il n'est pas établi qu'elle aurait adopté un comportement de nature à faire obstacle à son relogement.

9. Enfin, le préfet soutient qu'une dernière proposition a été faite à Mme B le 4 janvier 2023, et que sa candidature a été retenue. Toutefois, il résulte de l'instruction que Mme B a refusé l'attribution de ce logement, inadapté à son état de santé. En effet, il n'est pas contesté que le logement est situé dans un immeuble non pourvu d'ascenseur et qu'il est nécessaire pour y accéder de prendre un escalier en colimaçon de trente marches. Or, ainsi qu'en attestent les certificats médicaux des 25 juillet 2017, 26 janvier 2022 et 30 mars 2023, Mme B, qui souffre de claustrophobie, d'obésité et est atteinte d'une hernie discale, présente un état de santé avec atteinte locomotrice à la marche et doit se voir attribuer un logement en rez-de chaussée. Dans ces conditions, Mme B ne peut être regardée comme ayant, par son comportement, fait obstacle à la proposition de relogement qui lui a été faite le 4 janvier 2023.

10. La requérante est donc fondée à soutenir que l'obligation de l'Etat à son égard de réparer le préjudice qui résulte de son non-relogement n'est pas sérieusement contestable et que cette situation engage la responsabilité de l'Etat.

En ce qui concerne les préjudices indemnisables :

11. Il résulte de l'instruction que Mme B n'a pas été relogée à la date du présent jugement. Compte tenu des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'Etat à attribuer un logement au demandeur, de la durée de cette carence, soit 8 ans et 3 mois après l'obligation pesant sur l'Etat née à l'expiration d'un délai de six mois après la décision de la commission de médiation du 18 juin 2015, et du nombre de personnes vivant au foyer pendant la période en cause, il sera fait une juste appréciation des troubles dans les conditions d'existence en condamnant l'Etat à verser au requérant une somme de 2 060 euros sur la base d'une indemnisation de 250 euros par personne composant le foyer et par an.

12. Il résulte de tout ce qui précède que l'Etat est condamné à verser une somme globale de 2 060 euros à Mme B.

Sur les conclusions d'injonction et d'astreinte :

13. Lorsque le juge administratif statue sur un recours indemnitaire tendant à la réparation d'un préjudice imputable à un comportement fautif d'une personne publique et qu'il constate que ce comportement et ce préjudice perdurent à la date à laquelle il se prononce, il peut, en vertu de ses pouvoirs de pleine juridiction et lorsqu'il est saisi de conclusions en ce sens, enjoindre à la personne publique en cause de mettre fin à ce comportement ou d'en pallier les effets.

14. Il ne résulte pas de l'instruction que la présentation du dossier de demande de logement social de la requérante aux commissions d'attribution prévues par l'article L. 441-2 du code de la construction et de l'habitation serait de nature à mettre fin ou à pallier les effets de la carence de l'Etat. Par suite, ses conclusions à fin d'injonction assorties d'astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 24 janvier 2022. Il n'y a pas lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat la somme que Mme B demande en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

D E C I D E :

Article 1er : L'État est condamné à verser à Mme B la somme globale de 2 060 euros.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée au préfet des Bouches-du-Rhône et à Me Champeau.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2023.

La magistrate désignée,

Signé

F. Gaspard-Truc

La greffière

Signé

N. Faure

La République mande et ordonne à la ministre de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière.

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