lundi 18 novembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Marseille |
| Section | Tribunal Administratif de Marseille |
| N° Dossier | TA13-2201280 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 3ème Chambre |
| Avocat requérant | SCP CHARREL ET ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 14 février 2022 et le 22 mars 2024, la société Freyssinet France, représentée par Me Apelbaum et Büsch, demande au tribunal :
1°) de condamner l'État à lui verser la somme de 7 777 201,94 euros assortie des intérêts moratoires et de leur capitalisation au titre du solde du marché de travaux de réfection et de mise à niveau des superstructures du viaduc de Martigues ;
2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 15 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la direction interdépartementale des routes méditerranée (DIRMED) n'était pas fondée à lui appliquer des pénalités de retard à hauteur de 659 000 euros ;
- les pénalités de retard doivent être limitées à 53 500 euros ;
- les pénalités portant sur le non-respect des règles doivent être ramenées à 25 000 euros au lieu de 99 000 euros ;
- elle n'est pas responsable du retard d'exécution de 1,8 mois ;
- la retenue au titre des travaux nécessaires à la levée des réserves à hauteur de 530 960 euros n'est pas justifiée ;
- elle est fondée à réclamer 632 191,93 euros HT au titre des travaux supplémentaires qu'elle a réalisés : 281 539,67 euros HT au titre des travaux supplémentaires rémunérés partiellement et 307 581,29 euros au titre des travaux supplémentaires non rémunérés de la première demande de rémunération complémentaire du 31 août 2019, et 43 071 euros HT au titre des travaux supplémentaires non rémunérés de la deuxième demande de rémunération complémentaire ;
- la responsabilité de l'État est engagée pour fait du prince en raison des conséquences de la modification des contraintes de circulation décidées par arrêté préfectoral du 10 octobre 2017 ;
- à titre subsidiaire, sa responsabilité est engagée pour modification unilatérale des conditions d'exécution du chantier ;
- elle a droit à être indemnisée en raison des sujétions imprévues rencontrées du fait du mouvement des " gilets jaunes ", de la crise sanitaire et des intempéries exceptionnelles ;
- La DIRMED a commis des erreurs de conception et a remis l'ouvrage dans un état plus dégradé qu'annoncé dans les documents du marché, de nature à engager sa responsabilité contractuelle ;
- elle est fondée à réclamer 3 523 969,81 euros HT au titre des surcoûts induits par les fautes du maître d'ouvrage et 1 694 790,39 euros HT au titre de ses préjudices ;
- son indemnisation s'élève à la somme totale de 5 931 831,95 euros HT soit 7 118 201,94 euros TTC ;
- le montant du décompte général doit donc être arrêté à la somme de 21 581 864, 40 euros avec un solde en sa faveur de 7 777 201, 94 euros.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 21 octobre 2022 et le 24 mai 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut :
1°) au rejet de la requête ;
2°) à ce que soit mis à la charge de la société Freyssinet une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- à titre principal, la requête est irrecevable dès lors que la société Freyssinet n'a pas produit de mémoire en réclamation ;
- à titre subsidiaire, les demandes sont infondées ;
- les constats de manquements aux règles de sécurité, de la NRE et du PRE, contradictoires, justifient l'application de pénalités à hauteur de 124 000 euros ;
- il était fondé à appliquer des pénalités correspondant à 56 jours de retard par rapport à la date de fin des travaux initialement prévue le 11 janvier 2019 dès lors que ce retard est imputable à la société Eurovia Languedoc-Roussillon ;
- la demande au titre des travaux supplémentaires doit être rejetée dès lors qu'il a rejeté les demandes de prix nouveaux ;
- la société Freyssinet a renoncé à toutes réserves, réclamations et demandes d'indemnités par la signature de l'avenant n°3 ;
- la société Freyssinet n'est pas fondée à invoquer la modification des contraintes de circulation en cours de chantier, lesquelles figuraient dans le cahier des clauses administratives particulières ;
- la demande indemnitaire relative aux blocages dus au mouvement des " gilets jaunes " n'est pas justifiée ;
- les intempéries n'ont occasionné aucune modification des contraintes de circulation de sorte que sa demande indemnitaire à ce titre doit être rejetée ;
- la société Freyssinet ne démontre pas le caractère exceptionnel des intempéries ;
- elle ne démontre pas davantage que la DIRMED aurait commis des fautes ;
- les sommes demandées au titre des surcoûts induits par les fautes alléguées ne sont pas justifiées.
Un mémoire, enregistré pour la société Freyssinet le 9 juillet 2024, n'a pas été communiqué.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des marchés publics ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Simeray ;
- les conclusions de Mme Giocanti, rapporteure publique ;
- les observations de Me Büsch, représentant la société requérante et de Me Fady, représentant le préfet des Bouches-du-Rhône.
Une note en délibéré, produite pour l'État, a été enregistrée le 31 octobre 2024.
Considérant ce qui suit :
1. En 2016, l'État a entrepris des travaux de réfection et de mise à niveau des superstructures du viaduc de Martigues. La maîtrise d'ouvrage et la maîtrise d'œuvre de l'opération étaient assurées par la direction interdépartementale des routes méditerranée (DIRMED). Par un marché conclu le 26 juin 2017, la réalisation des travaux a été confié à un groupement solidaire d'entreprises composé des sociétés Freyssinet France, mandataire, Eurovia Provence-Alpes-Côte d'Azur et Eurovia Languedoc-Roussillon, pour un montant estimé à 10 503 458,65 euros HT. La réception des travaux a été prononcée le 24 août 2020, avec réserves. Le 19 juin 2021, la DIRMED a notifié à la société Freyssinet le projet de décompte final du marché, fixé à un montant de 13 804 662,46 euros, présentant un solde nul. La société Freyssinet a retourné ce décompte signé avec réserves et a adressé à la DIRMED un mémoire en réclamation réceptionné le 19 juillet 2021, auquel il n'a pas été répondu. Par la présente requête, la société Freyssinet demande au tribunal de condamner l'État à lui verser la somme de 7 777 201,94 euros assortie des intérêts moratoires et de leur capitalisation au titre du solde du marché.
Sur la fin de non-recevoir soulevée par la DIRMED :
2. Aux termes de l'article 13.4.3 du cahier du cahier des clauses administratives générales (CCAG) applicables aux marchés publics de travaux, dans sa version résultant de l'arrêté du 8 septembre 2009, modifié par l'arrêté du 3 mars 2014, applicable au marché en litige : " Dans un délai de trente jours compté à partir de la date à laquelle ce décompte général lui a été notifié, le titulaire envoie au représentant du pouvoir adjudicateur, avec copie au maître d'œuvre, ce décompte revêtu de sa signature, avec ou sans réserves, ou fait connaître les motifs pour lesquels il refuse de le signer. () ". Aux termes de l'article 50 de ce même cahier : " 50.1. Mémoire en réclamation : 50.1.1. Si un différend survient (), ou entre le titulaire et le représentant du pouvoir adjudicateur, le titulaire rédige un mémoire en réclamation. Dans son mémoire en réclamation, le titulaire expose les motifs de son différend, indique, le cas échéant, les montants de ses réclamations et fournit les justifications nécessaires correspondant à ces montants. Il transmet son mémoire au représentant du pouvoir adjudicateur et en adresse copie au maître d'œuvre. Si la réclamation porte sur le décompte général du marché, ce mémoire est transmis dans le délai de trente jours à compter de la notification du décompte général. Le mémoire reprend, sous peine de forclusion, les réclamations formulées antérieurement à la notification du décompte général et qui n'ont pas fait l'objet d'un règlement définitif. () ".
3. Il résulte de ces dispositions qu'un mémoire du titulaire du marché ne peut être regardé comme une réclamation au sens du 1.1 de l'article 50 du CCAG Travaux que s'il comporte l'énoncé d'un différend et expose, de façon précise et détaillée, les chefs de la contestation en indiquant, d'une part, les montants des sommes dont le paiement est demandé et, d'autre part, les motifs de ces demandes, notamment les bases de calcul des sommes réclamées
4. Le courrier adressé par la société Freyssinet à la DIRMED le 15 juillet 2021, réceptionné le 19 juillet 2021, comportait en objet " retour décompte général accepté avec réserves et précisait que " ce décompte général ne peut emporter notre accord et nous l'acceptons avec réserves au visa des dispositions de l'article 13.4.3. du CCAG applicable ". Si ce courrier n'est pas intitulé " mémoire en réclamation " et ne vise pas l'article 50.1 du CCAG, il comporte toutefois l'énoncé d'un différent et expose, de façon précise et détaillé, les chefs de la contestation portant sur les demandes de rémunérations complémentaires, faisant référence aux deux demandes de rémunérations complémentaires adressées par la requérante en cours de chantier, ainsi que la contestation des retenues et pénalités qui lui ont été appliquées. Ce courrier comprend le montant des sommes réclamées et renvoie, s'agissant des motifs et des bases de calcul, à des documents joints en annexe, lesquels sont motivés conformément à l'article 50.1 du CCAG précité. Par suite, le mémoire en réclamation adressé par la société Freyssinet est conforme aux prescriptions de l'article 50.1 précité du CCAG Travaux, et il y a lieu d'écarter la fin de non-recevoir soulevée par le préfet des Bouches-du-Rhône.
Sur les pénalités :
En ce qui concerne les pénalités pour non-respect des prescriptions de la notice de respect de l'environnement (NRE), du plan de respect de l'environnement (PRE) et des règles de sécurité :
5. Aux termes de l'article 4-4.6 du cahier des clauses administratives particulières du marché litigieux : " () Pénalités et retenues pour NON-RESPECT des règles de SECURITE : En cas de non-respect des consignes de sécurité qui s'imposent sur chantier (PGCSPS et PPSPS), il sera appliqué une pénalité de 1 500 euros HT par infraction constatée. En cas de non-respect des documents validés par la maîtrise d'œuvre (PIC, document d'exécution, procédure spécifique) il sera appliqué une pénalité de 1 500 euros HT par infraction constatée par jour. En cas de manquement à ses obligations, en matière de mise en place, de surveillance et de maintenance des dispositifs de signalisation, de balisage et de retenues temporaires mis en œuvre dans le cadre du présent marché, le titulaire encourt, une pénalité forfaitaire de 1 500 euros par jour calendaire ou la défaillance est constatée. En cas de non-respect des consignes de sécurité s'appliquant aux engins (défaut sur engin ou engin en surcharge), il sera appliqué une pénalité de 1 500 euros HT par infraction constatée. Ces pénalités seront appliquées à la situation suivante de la date du constat qui aura été établi par la maîtrise d'œuvre qu'il soit signé avec ou sans réserves ou refus de signature du titulaire. () Pénalité pour NON-RESPECT des prescriptions de la NRE (pièce contractuelle) et du PRE de l'entreprise : Dans le cas de non-respect des procédures établies par le PRE, de déversement de produits polluants pour l'Environnement par négligence, par accident ou de façon involontaire, de la destruction de milieux présentant un intérêt écologique, le défaut de mise en œuvre de la gestion et d'élimination des déchets comme identifié dans le SOPRE ou le PRE (qui inclus le PGED), le titulaire encourt, une pénalité journalière fixée ci-dessous jusqu'à ce que les mesures prévues par le PRE soient mises en œuvre ou que les travaux pour réparer et compenser les dommages causés sur l'environnement soient mis en œuvre. Le coût des travaux à mettre en œuvre pour réparer et compenser les dommages causés sur l'environnement sont à la charge du titulaire. Les pénalités suivantes sont applicables pour non-respect volontaire ou par négligence des prescriptions environnementales. Cette pénalité pourra être appliquée à la date du constat qui aura été établi par la maîtrise d'œuvre qu'il soit signé avec ou sans réserves ou en refus de signature. a) Les infractions de comportement et toute autre action sans conséquence sur l'environnement () La pénalité encourue est de 1000 euros par cas constaté. b) Les atteintes à l'environnement ou dégradations réparables : nettoyage du chantier et de ses abords insuffisant, pénétration des engins dans les zones interdites et non-respect des limites d'emprises préservées, émission de poussières ou d'odeurs sans mise en place de dispositifs réducteurs (défaut d'arrosage), dépassement des seuils de bruit des chantiers autorisés, dépassement des seuils sonore nocturnes, et non-respect des horaires de travail autorisés par la réglementation, rejet direct d'hydrocarbures ou de produits toxiques sur le chantier, dans les eaux superficielles ou dans le sol, stockage d'hydrocarbures et de tout autre produit polluant sans mise en place de dispositif de rétention étanche, coupe de végétaux en dehors des secteurs autorisés, sans autorisation écrite du maître d'œuvre et du coordonnateur environnement. La pénalité encourue est de 2 000 euros par jour calendaire ou par cas constaté. c) Les dégradations irréversibles, destructions de milieux ou pollutions importantes : élimination des déchets du chantier selon des filières non autorisées ou inadaptées, rejet d'hydrocarbures ou de produits toxiques dans les eaux superficielles entraînant une mortalité de poissons ou atteinte à la nappe souterraine, destruction d'espèces animales ou végétales protégées et de milieux à fort intérêt. La pénalité encourue est de 10 000 euros par cas constaté. L'entrepreneur informe dans les plus brefs délais le maître d'œuvre, le maître de l'ouvrage et le coordonnateur environnement de tout dommage causé à l'environnement pendant l'exécution du marché. Il informe également l'autorité compétente en cas d'atteinte aux milieux (en particulier la police de l'eau en cas de pollution des eaux superficielles ou souterraines). L'entrepreneur remédie à ses frais et risques dans les plus brefs délais à toutes les atteintes portées à l'environnement en cours d'exécution du marché. Le maître d'ouvrage suspend les paiements jusqu'à détermination du montant nécessaire à la réparation du dommage causé à l'environnement et à l'indemnisation éventuelle des tiers. Il applique une retenue égale à ce montant sur la première demande de paiement suivant le dommage et les suivantes si nécessaire. Cette retenue est restituée à l'entrepreneur dans un délai de quarante-cinq (45) jours à compter de la réception par le maître d'ouvrage de la preuve que tous les dommages causés à l'environnement ont été réparés, et dans le cas où une autorité doit être contactée (ex : pollution d'un cours d'eau), que cette autorité a donné son accord sur les remèdes apportés par l'entrepreneur. Les dispositions du présent article n'atténuent en rien la responsabilité civile et pénale de l'entrepreneur () ".
6. Il résulte de l'instruction que la DIRMED a appliqué, au titre de l'acompte n°13, des pénalités pour non-respect des prescriptions de la notice de respect de l'environnement (NRE), du plan de respect de l'environnement (PRE) et des règles de sécurité à hauteur de 124 000 euros. Il résulte tout d'abord du tableau détaillé des pénalités contestées produit par la société Freyssinet que celles-ci sont admises par la requérante à hauteur de 26 500 euros et contestées à hauteur de 97 500 euros et non 99 000 euros comme indiqué dans sa requête.
7. La société Freyssinet conteste l'application d'une pénalité de 1 500 euros pour " dépose de la chéneau sous le joint de chaussée - absence de garde-corps sur l'échafaudage en TPC " suivant constat n° 125 établi le 27 novembre 2018. La DIRMED n'est pas fondée à soutenir que ce constat serait contradictoire dès lors qu'il n'a pas été signé par la société requérante. Il ne résulte pas de l'illustration 15, laquelle ne permet pas d'identifier l'échafaudage en question, que la société requérante aurait commis un tel manquement. Par suite, il y a lieu de la décharger du montant de cette pénalité.
8. La société requérante conteste ensuite l'application d'une pénalité relative à " pile culée 9 - interruption du garde-corps sur la plateforme en encorbellement " à hauteur de 1 500 euros suivant constat n° 125, en méconnaissance de l'article 3.6.1 du plan général de coordination en matière de sécurité et de protection de la santé (PGCSPS). La société Freyssinet soutient toutefois que les travaux étaient en cours de montage de garde-corps lors de la prise de vue et que l'accès était interdit et balisé, et les salariés équipés de harnais, ce que ne contredit pas l'État. Au regard de ces circonstances particulières, il y a lieu de la décharger du montant de cette pénalité.
9. La société Freyssinet conteste l'application d'une pénalité de 18 000 euros pour " nettoyage insuffisant du chantier et de ses abords " correspondant à 2 000 euros pour neuf jours calendaires, du 22 novembre au 30 novembre 2018, suivant constats d'évènement n°125 du 22 novembre 2018, n° 126 du 26 novembre 2018, n° 127 du 29 novembre 2018 et n° 128 du 30 novembre 2018. La société requérante ne conteste pas que, pour chaque constat, au moins une infraction a été commise, mais soutient que ces infractions n'ont pas eu d'impact sur l'environnement. Il résulte toutefois de l'article 4-4.6 du cahier des clauses techniques particulières précité que les atteintes à l'environnement ou dégradations réparables comprennent le " nettoyage du chantier et de ses abords insuffisants " et sont passibles d'une pénalité de 2 000 euros par jour calendaire ou par cas constaté. Par suite, la société requérante n'est pas fondée à contester la mise à sa charge d'une pénalité de 2 000 euros pour les neuf jours calendaires durant lesquels au moins une infraction a été constatée.
10. La société requérante conteste l'application d'une pénalité de 1 500 euros pour stockage de matériels à l'arrière du séparateur modulaire de voie, suivant constat d'événement n°126 du 26 novembre 2018. Si la société Freyssinet, qui reconnaît avoir stocké des barrières le long du séparateur modulaire de voie, soutient que ces barrières ne gênaient pas la circulation routière et ne présentaient donc aucun risque, elle ne conteste pas que le stockage de ces barrières contrevient au PGCSPS. Par suite, elle n'est pas fondée à contester la pénalité qui lui a été appliquée.
11. Il résulte de l'instruction que La DIRMED a appliqué des pénalités à hauteur de 82 000 euros pour le stockage de produits dangereux sans dispositif de rétention entre le 30 novembre 2018 et le 10 janvier 2019, correspondant à 42 jours calendaires, suivant constats d'événement n°128, n°132, n°138, n°140 et n°149. La société Freyssinet ne conteste pas l'infraction et soutient que suivant l'article 4-4.6 du cahier des clauses administratives particulières du marché précité, la DIRMED aurait pu lui appliquer une pénalité de 2000 euros par cas constaté et non par jour calendaire. Toutefois, il résulte de ces stipulations, citées au point 5, qu'il était loisible à la DIRMED d'appliquer une pénalité de 2 000 euros soit par jour calendaire, soit par cas constaté. Par suite, la requérante n'est pas fondée à contester l'application de cette pénalité à hauteur de 82 000 euros.
12. La société Freyssinet conteste la pénalité appliquée à hauteur de 1 500 euros suivant constat d'événement n°128 du 30 novembre 2018 pour non-respect des consignes de sécurité correspondant à l'absence de clôtures de chantier au niveau des installations de chantier situées entre P1 et P2. Il résulte de l'instruction que la société requérante avait signalé, lors d'une réunion de chantier du 27 novembre 2018, un nouveau vol des barrières de chantier durant les manifestations du mouvement des " gilets jaunes ", malgré leur remplacement. Si la DIRMED se prévaut de l'article 3.2.1 du cahier des clauses administratives particulières indiquant que toute disparition de matériel est sous la responsabilité de l'entrepreneur qui devra le remplacer sans délai, cet article se réfère au mode d'évaluation des prix du marché et est donc sans lien avec le respect des règles de sécurité. Compte tenu de ces circonstances particulières, il y a lieu de décharger la société Freyssinet de cette pénalité.
13. La pénalité de 1 500 euros correspondant à la " chute de visserie depuis la passerelle concessionnaire " a été constatée contradictoirement le 5 décembre 2018 via un constat d'évènement n°134 signé par le maitre d'œuvre et l'entreprise. Par suite, la société Freyssinet n'est pas fondée à en être déchargée. Il en est de même pour la pénalité de 1 500 euros correspondant aux " wc renversés et à l'absence de clôture périphérique de l'installation de chantier sud et la présence de déchets sur plusieurs zones de l'installation hors bennes ", l'infraction ayant été constatée contradictoirement le 3 janvier 2019 par constat d'événement n°145, ainsi que pour la pénalité n°18 " absence de wc + absence clôture " dont l'infraction a été constatée contradictoirement par constat n°139 signé le 8 janvier 2019 par la société Freyssinet.
14. Il résulte de ce qui précède que la société Freyssinet est seulement fondée à obtenir la décharge de 4 500 euros (3 x 1 500 euros) au titre des pénalités qui lui ont été appliquées pour non-respect du NRE, du PRE et des règles de sécurité.
En ce qui concerne les pénalités de retard :
15. L'article 4.3.1 " pénalités pour retard d'exécution " du cahier des clauses administratives particulières du marché prévoit, par dérogation à l'article 20.1 du CCAG, que le titulaire subit, en cas de retard dans l'achèvement des travaux, une pénalité journalière de 10 000 euros pour la tranche ferme.
16. Il résulte de l'instruction que la DIRMED a appliqué des pénalités de retard au groupement titulaire à hauteur de 560 000 euros correspondant à 56 jours calendaires de retard, équivalent à 40 jours ouvrés, pour la fin des travaux de la tranche ferme initialement prévus le 11 janvier 2019 et achevés au 8 mars 2019.
17. Si Freyssinet impute le retard d'intervention d'Enedis pour déplacer un câble de transport d'électricité, lequel aurait perturbé les travaux du groupement, à la DIRMED, il résulte de l'ordre de service n°2019/016 du 8 février 2019, en réponse au courrier adressé par l'entreprise du 24 janvier 2019, que cette intervention n'a engendré un retard que sur les travaux de la passerelle concessionnaire qui n'est pas sur le chemin critique des travaux de la tranche ferme, ce que ne conteste pas utilement la société requérante. Par suite, le retard subi n'est pas imputable au maître d'ouvrage.
18. Aux termes de l'article 19.2.3 du CCAG travaux applicable : " Dans le cas d'intempéries au sens des dispositions législatives ou réglementaires en vigueur, entraînant un arrêt de travail sur les chantiers, les délais d'exécution des travaux sont prolongés. Cette prolongation est notifiée au titulaire par un ordre de service qui en précise la durée. Cette durée est égale au nombre de journées réellement constaté au cours desquelles le travail a été arrêté du fait des intempéries conformément auxdites dispositions, en défalquant, s'il y a lieu, le nombre de journées d'intempéries prévisibles indiqué dans les documents particuliers du marché. Les samedis, dimanches et jours fériés ou chômés compris dans la période d'intempéries sont ajoutés pour le calcul de la prolongation du délai d'exécution.
Dans le cas d'intempéries non visées par une disposition légale ou réglementaire ainsi que dans le cas d'autres phénomènes naturels entravant l'exécution des travaux, si les documents particuliers du marché prévoient la prolongation du délai d'exécution en fonction de critères qu'il définit, cette prolongation de délai est notifiée au titulaire en récapitulant les constatations faites ". Aux termes de l'article 3.21 du cahier des clauses administratives particulières du marché : " Les prix du marché son hors TVA et établis () en considérant comme normalement prévisibles les intempéries et autres phénomènes naturels indiqués ci-après tant qu'ils ne dépassent pas les valeurs suivantes : () Vent / 110 km/h / 4 jours consécutifs. Les valeurs indiquées dans le tableau ci-dessus ne sont pas à considérer comme des " données repères " en matière de risques pour la sécurité du personnel. L'intensité limite du vent pour les ouvrages provisoires dépend de la solution technique retenue par le titulaire. () ". Aux termes de son article 4.2 - " prolongation des délais d'exécution " : " Les stipulations du CCAG sont seules applicables ".
19. Il n'est pas contesté que 47,5 journées d'intempérie ont été constatées contradictoirement avec le maître d'œuvre, incluant des journées durant lesquelles la société Freyssinet était dans l'impossibilité d'utiliser ses nacelles du fait de vitesse du vent dépassant 50 km/h, lesquelles n'ont pas donné lieu à une prolongation du délai d'exécution des travaux. S'il ressort de l'article 3.21 du cahier des clauses administratives particulières précité que seuls quatre jours consécutifs de vent supérieur à 110 km/h sont contractuellement considérés comme des jours d'intempérie devant donner à prolongement du délai d'exécution du chantier en application du CCAG Travaux précité, ce même article précise que l'intensité limite du vent pour les ouvrages provisoires dépend de la solution technique retenue par le titulaire. Il résulte de l'instruction que la société Freyssinet avait initialement prévu des échafaudages à col de cygnes, lesquels peuvent être utilisées jusqu'à 110 km/h de vent et qu'elle a finalement eu recours à des nacelles négatives, lesquelles sont limitées à 50 km/h. Dans ces conditions, elle est fondée à soutenir que les 47,5 jours d'arrêt de chantier pour cause d'intempérie, constatés contradictoirement, ne lui sont pas imputables, et à obtenir une prolongation des délais d'exécution correspondant. La circonstance que l'avenant n°1 signé le 31 juillet 2018 stipule que le titulaire du marché renonce à toutes " demandes d'indemnités concernant les modifications apportées exclusivement par la prolongation de délai des travaux du détail estimatif et du bordereau des prix supplémentaires annexés au présent avenant " est sans incidence dès lors que cet avenant tient uniquement compte de la prolongation des délais induite par les travaux supplémentaires et non celle résultant de causes non imputables à l'entreprise. Dans ces conditions, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les pénalités de retard liées aux blocages résultant du mouvement des " gilets jaunes ", à la démolition des relevés béton du terre-plein central à l'aide de marteaux-piqueurs, ainsi qu'à la reprise du tablier métallique, il y a lieu de décharger la société Freyssinet de la totalité des pénalités de retard mises à sa charge pour un montant de 560 000 euros.
En ce qui concerne la retenue pour les travaux nécessaires à la levée des réserves non levées :
20. Il résulte du décompte général que la DIRMED a appliqué une retenue de 530 960 euros correspondant au montant des travaux nécessaires à la levée de quatre réserves. Il résulte toutefois de l'ordre de service n°2022/057 du 11 août 2022 que la réserve relative à l'absence de drain longitudinal au sud-est a fait l'objet d'une réfaction de prix à hauteur de 100 euros HT suivant accord entre les parties, de sorte que la retenue appliquée porte en réalité sur les travaux nécessaires à la levée de trois réserves : la reprise du talus de la culée Nord érodé par le débordement de l'assainissement provisoire, la reprise des dégradations de la peinture anti-corrosion à l'intérieur du caisson métallique liées aux travaux de réparation du tablier métallique et " la pollution du réseau d'assainissement par Styrelf et/ou béton poreux dont les conséquences ne sont pas déterminées ".
21. Il résulte de l'instruction que l'entreprise Freyssinet a signé le formulaire EXE 8 de procès-verbal de levée des réserves avec le maître d'œuvre le 25 septembre 2021, lequel liste les trois réserves précitées. Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir que la DIRMED ne pouvait mettre à sa charge, dans le décompte, les montants des travaux nécessaires à la levée de ces réserves.
22. S'agissant des montants des travaux correspondants, la DIRMED fait valoir que les travaux de reprises du talus érodé sont estimés à 500 000 euros, se bornant à indiquer que " la maîtrise d'œuvre estime que cette dégradation nécessiterait de prévoir des travaux lourds de type béton projeté estimés à environ 500 000 euros ", sans produire aucun justificatif relatif à ce montant. Il résulte de la demande de rémunération complémentaire adressée par la société Freyssinet à la DIRMED le 28 août 2020 que la société Freyssinet a fait réaliser un devis auprès de l'entreprise Cosepi France pour ces travaux de reprise, dont le montant s'élève à 29 520 euros TTC. Il y a donc lieu de retenir ce montant pour ces travaux.
23. S'agissant des travaux de reprise de la peinture anticorrosion à l'intérieur du caisson des tôles métalliques, la DIRMED se borne à indiquer, sans produire aucun document, qu'ils sont évalués à " environ 30 780 euros TTC (450 euros/m2 HT pour tenir compte des sujétions d'accès ". Il résulte toutefois de l'instruction que la société Freyssinet avait proposé, pour ces travaux, une réfaction de prix plus élevée, à hauteur de 36 180 euros TTC, suivant devis de l'entreprise Prézioso-Linjebygg Altrad daté du 29 juin 2021. Il y a donc lieu d'admettre une retenue de 30 780 euros TTC pour ces travaux.
24. En revanche, les prestations nécessaires à la levée de la réserve relative aux essais de contrôle extérieur non conformes sur les prélèvements sur chantier du liant Styrelf 24/60 ne font l'objet d'aucun chiffrage par la DIRMED. Dans ces conditions, la société Freyssinet est fondée à contester la retenue appliquée par la DIRMED pour cette réserve.
25. Il résulte de ce qui précède que le montant des travaux de reprise nécessaires à la levée des réserves doit être évalué à la somme de 65 700 euros. Il y a donc lieu de décharger la société Freyssinet de la somme de 465 260 euros au titre des travaux nécessaires à la levée des réserves.
Sur la demande d'indemnisation :
En ce qui concerne le paiement des prestations supplémentaires :
26. Dans le cas où le titulaire d'un marché public de travaux conclu à prix unitaires réalise des travaux qui ne correspondent à aucune des prestations pour lesquelles des prix unitaires ont été stipulés, ces travaux modificatifs ou supplémentaires doivent donner lieu à une rémunération supplémentaire, à la condition que la réalisation de ces prestations supplémentaires ait été prescrite par un ordre de service régulier, ou, à défaut, qu'il soit établi que ces prestations supplémentaires étaient indispensables à la réalisation de l'ouvrage dans les règles de l'art.
27. La société Freyssinet soutient qu'elle a droit à l'indemnisation des travaux supplémentaires indispensables à la réalisation de l'ouvrage dans les règles de l'art ou utiles, correspondant aux prix nouveaux qui ont soit été refusés par le maître d'ouvrage, soit insuffisamment rémunérés, PN 26, PN 32, PN 33 bis, PN 34, PN 38, PN 40, PN 39, PN 41a, PN 41b, PN 44A, PN 44B, PN 42A, PN 42B, PN 45, PN 46A, PN 46B, PN 47, PN 48, PN49, PN50, PN 53, ainsi que la dépose des glissières de sécurité existantes en rives réalisée par Eurovia évaluée à 3 835,20 euros HT, laquelle ne serait pas comprise dans le prix 13060 " raccordement aux dispositifs de sections courantes ".
28. La DIRMED conteste soit le caractère supplémentaire des travaux concernés, qu'elle estime être inclus dans le marché, soit le prix demandé. Les éléments versés au dossier ne permettent pas, en l'état de l'instruction, soit de déterminer la nature précise des travaux invoqués, leur inclusion dans le périmètre du contrat et leur caractère indispensable à la réalisation de l'ouvrage dans les règles de l'art, soit, s'agissant des travaux supplémentaires admis par le maître d'ouvrage, leur prix. Il y a lieu, par suite, de prescrire une expertise en vue de fournir les éléments permettant de déterminer l'ensemble de ces points et de chiffrer le montant des prestations.
En ce qui concerne le fait du prince dû à la modification des conditions d'exécution du contrat du fait des contraintes de circulation :
29. Le cocontractant de l'administration peut engager la responsabilité sans faute de la personne publique sur le fondement de la théorie du fait du prince, lorsque le préjudice qu'il invoque est la conséquence directe d'une mesure régulière, imprévisible au moment de la conclusion du contrat et prise par l'administration cocontractante dans le cadre de l'exercice de compétences extérieures aux droits et obligations qu'elle tire du contrat, qui affecte l'objet même du contrat ou en modifie l'un des éléments essentiels et qui est susceptible de provoquer un déficit d'exploitation de nature à entraîner un bouleversement de l'économie du contrat.
30. La société requérante soutient que la modification des contraintes de circulation décidée par arrêté préfectoral du 10 octobre 2017 imposant de laisser un libre accès aux services de secours à tout moment aux emprises du chantier a bouleversé l'organisation des travaux en lui imposant de remplacer les échafaudages " cols de cygne ", laissés en place la nuit, par des camions nacelles avec chauffeurs, dits " nacelles négatives ", devant être repliées chaque soir. La société Freyssinet soutient que ce changement d'organisation a occasionné une perte de quatre heures de travail par jour ainsi que de nombreuses interruptions de chantier du fait de la faible résistance au vent de ces nacelles. Toutefois, en se bornant à invoquer des surcoûts de 3 476 314,29 euros HT liés à l'ensemble des difficultés rencontrées sur le chantier, sans chiffrer le préjudice lié aux contraintes de circulation, la société Freyssinet n'établit pas que cette seule mesure prise par l'État dans l'exercice de ses pouvoirs de police a causé pour elle un déficit d'exploitation de nature à entraîner un bouleversement de l'économie du contrat.
31. La société Freyssinet n'est pas davantage fondée à invoquer la modification unilatérale du contrat par l'administration dès lors que, en tout état de cause, cette contrainte de circulation ne résulte pas d'une modification du contrat en cours d'exécution par l'État en sa qualité d'autorité cocontractante.
32. La société requérante sollicite également une indemnité en raison des 47,5 journées d'intempéries rencontrées lors des phases 1 et 2 du chantier. La société Freyssinet invoque le préjudice subi en raison de la modification des contraintes de circulation, qui l'ont obligée à utiliser des nacelles négatives, lesquelles ont, ainsi qu'il a été dit précédemment, entrainé de nombreux arrêts de chantier. Selon elle, cette situation a engendré une prolongation de délai de 47, 5 jours ouvrés, 244 jours d'immobilisation des ateliers en phase 1, ce qui correspond, suivant sa première réclamation, à un surcoût de 503 755,50 euros HT, ainsi que 840 heures d'heures de main d'œuvre immobilisée en phase 2, correspondant, suivant le même document, à 31 222, 80 euros HT, soit une indemnité totale de 534 978, 30 euros HT sollicitée pour ce chef de réclamation. Toutefois, alors que le montant total du marché s'élève à 10 503 458 euros HT, la société Freyssinet n'établit pas que cette mesure a causé pour elle un bouleversement de l'économie du contrat. Il y a donc lieu de rejeter sa demande sur ce point.
En ce qui concerne les sujétions techniques imprévues :
33. Le caractère forfaitaire et définitif des prix unitaires d'un marché sur bordereau de prix ne fait pas obstacle à ce que les entrepreneurs obtiennent une indemnité pour difficultés exceptionnelles et imprévisibles rencontrées dans l'exécution des travaux. Ne peuvent être regardées comme des sujétions techniques imprévues pour l'entrepreneur, de nature à justifier l'indemnisation de leurs conséquences dommageables, que des difficultés matérielles rencontrées lors de l'exécution d'un marché, présentant un caractère exceptionnel, imprévisibles lors de la conclusion du contrat et dont la cause est extérieure aux parties.
34. Il résulte de l'instruction que le marché en litige a été conclu à prix unitaires s'agissant de la plupart des prestations.
S'agissant du mouvement des " gilets jaunes " :
35. La requérante sollicite une indemnisation en raison du blocage du chantier causé par le mouvement des " gilets jaunes ", qu'elle évalue à 11 jours ouvrés de retard et à 352 heures de main d'œuvre immobilisée, correspondant à 13 083,84 euros HT, alors que la DIRMED a seulement admis une prolongation de délai de quatre jours. Il résulte de l'instruction que la DIRMED a refusé de prendre en compte les 31 journées de blocage partiel de chantier, pour lesquelles Freyssinet estime avoir rencontré une gêne moyenne de 2h par jour, en faisant valoir que la société requérante n'a pas sollicité de constatations de gêne. Il ne résulte toutefois pas des documents contractuels que le titulaire était tenu d'établir un constat contradictoire de ces gênes. La société Freyssinet justifie, par la production des journaux de chantier, du blocage partiel du chantier sur la période du 19 novembre 2018 au 21 janvier 2019. Il sera fait une juste appréciation de l'impact de ces blocages sur le chantier en les évaluant à six jours ouvrés, ce qui équivaut à 192 heures de main d'œuvre immobilisée suivant les calculs de la société Freyssinet. Par suite, il y a lieu d'indemniser la société Freyssinet à hauteur de 7 136,64 euros HT, soit 8 563,97 euros TTC pour ce préjudice.
S'agissant de la crise sanitaire liée à l'épidémie de Covid-19 :
36. Il résulte de l'instruction que, par un avenant n°3, signé le 26 janvier 2021, la DIRMED a indemnisé les contraintes liées à la pandémie du Covid-19 durant les travaux, à l'exception des pertes de rendement, à hauteur de 41 639,47 euros suivant un nouveau prix forfaitaire n° 40 970. Il résulte de l'article 4 de cet avenant " clauses de renonciation " que " le titulaire renonce à toutes réserves, réclamations et demandes d'indemnités concernant les prix unitaires et forfaitaires tels que fixés au présent avenant n°3. Cette renonciation est strictement limitée à l'objet de l'avenant tel que décrit en son point D et n'emporte pas renonciations sur tout autre point non visé, ni sur les réserves émises par le titulaire au titre de ces demandes de prolongation de délais ou de rémunération non visées par le présent avenant. ". La société Freyssinet évalue son préjudice total en raison des perturbations du chantier du fait de la crise sanitaire liée à l'épidémie de Covid-19 à 87 675 euros HT et sollicite ainsi une indemnisation complémentaire d'un montant de 46 035,53 euros HT. Alors qu'elle est donc réputée avoir renoncé à toute réclamation concernant le prix forfaitaire n° 40 970, la société Freyssinet ne justifie pas, en se bornant à produire des tableaux relatifs aux journées de rémunération complémentaire du personnel pour chaque entreprise du groupement, la perte de rendement qui résulterait pour elle de la crise sanitaire. Elle n'est donc pas fondée à solliciter une somme supplémentaire à ce titre.
En ce qui concerne les surcoûts résultant d'une faute du maître d'ouvrage :
37. La société Freyssinet soutient que " les demandes de réclamation complémentaire font état de nombreux faits fautifs imputables à la maîtrise d'ouvrage et/ou à la maîtrise d'œuvre " tels que " des erreurs de conception qui ont imposé la reprise des études jusqu'à un indice G, un mauvais diagnostic de l'ouvrage conduisant à la découverte d'état de béton bien plus dégradé que stipulé dans les pièces contractuelles, une sous-estimation du dimensionnement des supports d'assainissement, la nécessité de procéder à un nombre d'ancrages plus importants, l'appréciation des pénalités, des retards de validation des études d'exécution ainsi qu'une absence d'information sur la présence d'hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) en quantité dans l'étanchéité, la modification en cours de marché des contraintes de circulation des véhicules de secours, l'absence de prise en compte des contraintes imposées par Enedis liées à la présence d'un câble passant dans le tablier, le défaut de système d'évacuation de l'assainissement du la culée Nord, la vétusté de la passerelle de visite, etc ".
38. Il résulte toutefois de l'instruction que la société requérante a déjà sollicité l'indemnisation de la découverte d'un état de béton plus dégradé que prévu à travers sa demande de prix nouveaux PN39, 41A, 41B, 44A et 44B dont elle fait état au titre des travaux supplémentaires, ainsi que des modifications des contraintes de circulation des véhicules de secours ou encore du retard d'Enedis au titre des sujétions imprévues pour lesquelles aucune faute du maître d'ouvrage n'a été établie. Par suite, sa demande d'indemnisation de ces surcoûts doit être écarté.
S'agissant de la diminution des quantités et la modification de la nature des reprises des piles :
39. La société Freyssinet soutient que la diminution des quantités de " petites reprises de surface à réaliser " de 94% selon elle, mais pas des zones de reprises, a entrainé une perte de productivité pour l'atelier de réparation de piles de l'ordre de 33,4%. La société requérante expose qu'elle a été contrainte de revoir la composition de son atelier de réparation de piles en travaillant 75% du temps avec un seul compagnon par nacelle positive au lieu des deux prévus. Elle soutient ainsi avoir été contrainte de mobiliser ses ateliers 179,4 jours supplémentaires, ce qui serait à l'origine d'un préjudice qu'elle évalue à 1 312 403,30 euros HT. Toutefois, alors que la société Freyssinet reconnaît qu'elle a pu visiter l'ensemble des pieds de piles et que l'appel d'offres comportait une inspection détaillée des piles PV9, P10, 011, 012 et 013 du tablier d'accès Nord, il résulte de l'instruction que ces prestations faisaient l'objet des prix 15010, 15020, 15030, 15040 et 15050 du marché du bordereau des prix unitaires du marché, que la société Freyssinet a donc évalué et chiffré. Dans ces conditions, la société requérante n'établit pas que l'État aurait commis une faute à l'origine de son préjudice.
S'agissant des demandes liées à des prestations exécutées par le co-traitant Eurovia :
40. La société Freyssinet sollicite, sans préciser le fondement de responsabilité recherché, une indemnisation de 306 200,72 euros HT correspondant à des prestations effectuées par son co-traitant Eurovia, en renvoyant à sa demande de réclamation complémentaire n°1. Cette réclamation inclut des demandes liées à la dépose des glissières de sécurité existantes en rives pour un montant de 3 835,20 euros HT, au nettoyage sur et sous les dallettes béton déposées (prix nouveau n°32) pour 17 854 euros HT, au raccordement métalliques de la BN5 à la GBA (prix nouveau n°49) pour 21 600 euros HT, à la réalisation d'études du fait de l'absence de plans au dossier de consultation des entreprises, relatives à une semelle spéciale sur support neuf à hauteur de 209 000 euros HT ainsi qu'à des écrans anti-chutes à hauteur de 45 710 euros HT et enfin, une indemnisation au titre des surcoûts induits par la présence d'hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) dans l'étanchéité (TC1) à hauteur de 47 655,52 euros HT. Au total, ces sommes s'élèvent à 345 664,72 euros HT. La société requérante ne met donc pas le tribunal à même de se prononcer sur l'indemnisation de 306 200,72 euros HT demandée.
41. À supposer que la société requérante ait entendu exclure du montant demandé les prestations liées au nettoyage sur et sous les dallettes béton déposées et aux raccordements métalliques de la BN5 à la GBA, lesquelles font l'objet de demandes de prix nouveaux PN32 et PN49, ainsi que la dépose des glissières de sécurité existantes en rives, qui se rapportent à des demandes de travaux supplémentaires, traitées aux points 27 et 28, le montant demandé s'élève à 302 375, 52 euros HT. Le tribunal ne peut donc davantage se prononcer sur les chefs de préjudice demandés et il y a lieu de rejeter les demandes liées à des prestations exécutées par le co-traitant Eurovia.
42. Il résulte de ce qui précède les demandes de la société Freyssinet relatives à l'indemnisation des surcoûts liés aux études, aux ateliers de travaux phase 1, à la maîtrise de chantier, à l'encadrement, aux installations phase 2, aux frais de chantier et aux demandes des co-traitants Eurovia doivent être rejetées.
43. Les demandes liées à la révision des surcoûts, à l'incidence financière sur les surcoûts avancés et sur les retenues appliquées, à la sous-couverture des frais généraux doivent, en conséquence, également être rejetées.
44. Enfin, la demande d'indemnisation du manque à gagner de 224 021,69 euros HT n'est pas justifiée, de même que les demandes d'indemnisation des sous-traitants au titre des intempéries à hauteur de 141 565 euros et de l'indemnisation d'une " assurance spécifique " à hauteur de 30 113,55 euros HT.
45. Il résulte de tout ce qui précède que la DIRMED doit être condamnée à payer la somme de 1 038 323,97 euros TTC à la société Freyssinet au titre du solde du marché.
Sur les intérêts moratoires et la capitalisation des intérêts :
46. Aux termes de l'article 3-2.6 du cahier des clauses administratives particulières : " Le délai global de paiement des avances, acomptes, solde et indemnités est fixé à 30 jours. Le défaut de paiement dans ce délai fait courir de plein droit, et sans autre formalité, des intérêts moratoires et l'indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement prévus aux articles 39 et 40 de la loi du 28 janvier 2013, au bénéfice du titulaire et des sous-traitants payés directement. Le taux des intérêts moratoires est égal au taux d'intérêt appliqué par la Banque centrale européenne à ses opérations principales de refinancement les plus récentes, en vigueur au premier jour du semestre de l'année civile au cours duquel les intérêts moratoires ont commencé à courir, majoré de huit points de pourcentage. Le montant de l'indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement est fixé à 40 euros. Le point de départ du délai global de paiement des acomptes est la date de réception du projet de décompte par le maître d'œuvre. Le point de départ du délai global de paiement du solde est la date de réception du décompte général et définitif par le maître de l'ouvrage ". Aux termes de l'article 13.4.3 du CCAG Travaux applicable : " () En cas de contestation sur le montant des sommes dues, le représentant du pouvoir adjudicateur règle, dans un délai de trente jours à compter de la date de réception de la notification du décompte général assorti des réserves émises par le titulaire ou de la date de réception des motifs pour lesquels le titulaire refuse de signer, les sommes admises dans le décompte final. Après résolution du désaccord, il procède, le cas échéant, au paiement d'un complément, majoré, s'il y a lieu, des intérêts moratoires, courant à compter de la date de la demande présentée par le titulaire ". Lorsqu'un décompte général fait l'objet d'une réclamation par le cocontractant, le délai de paiement du solde doit être regardé comme ne commençant à courir qu'à compter de la réception de cette réclamation par le maître d'ouvrage.
47. Il résulte de l'instruction que la réclamation du groupement portant sur le décompte général et définitif a été réceptionné le 19 juillet 2021 par le maître d'ouvrage. En application des stipulations précitées, la société Freyssinet a droit aux intérêts moratoires sur la somme de 1 038 323,97 euros à compter du 19 juillet 2021.
48. La capitalisation des intérêts a été demandée le 14 février 2022, date d'enregistrement de la requête. Il y a lieu d'y faire droit à compter du 19 juillet 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêt, ainsi qu'à chaque échéance annuelle.
Sur l'indemnité forfaitaire de recouvrement :
49. Aux termes l'article 40 de la loi du 28 janvier 2013 : " Le retard de paiement donne lieu, de plein droit et sans autre formalité, au versement d'une indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement, dont le montant est fixé par décret. Lorsque les frais de recouvrement exposés sont supérieurs au montant de cette indemnité forfaitaire, le créancier peut demander une indemnisation complémentaire, sur justification. "
50. La société Freyssinet ne justifie pas du montant des frais de recouvrement demandés à hauteur de 86 170 euros HT. Elle a, en conséquence, seulement droit au versement d'une indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement de 40 euros.
D É C I D E :
Article 1er : L'État est condamné à verser 1 038 323, 97 euros à la société Freyssinet France, assortis des intérêts moratoires à compter du 19 juillet 2021 et de leur capitalisation à compter du 19 juillet 2022, ainsi que de l'indemnité forfaitaire de recouvrement à hauteur de 40 euros.
Article 2 : Il sera, avant de statuer sur le surplus des conclusions des parties, procédé à une expertise.
L'expert, qui sera désigné par le président du tribunal, aura pour mission d'indiquer :
1°) s'agissant des demandes de prix nouveaux refusés par la DIRMED : PN26, PN 32, PN 40, PN 41A, PN 44A, PN42A, PN42B, PN45, PN46A, PN46B, PN47, PN48, PN49, PN50 et PN 53 et la dépose des glissières de sécurité existantes en rives réalisée par Eurovia :
- la nature précise des travaux en cause ;
- leur inclusion ou non dans le périmètre du marché et notamment dans le bordereau des prix forfaitaires ou unitaires ;
- le caractère indispensable des prestations à la réalisation de l'ouvrage dans les règles de l'art ;
- l'évaluation de leur montant.
2°) s'agissant des demandes de prix nouveaux validés par la DIRMED mais inférieurs aux prix demandés par la société Freyssinet : PN33bis, PN34, PN38, PN39, PN41b et PN44b.
- la nature précise des travaux en cause ;
- l'évaluation de leur montant.
Article 3 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-4 du code de justice administrative. Il prêtera serment par écrit devant le greffier en chef du tribunal. Il déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par le président du tribunal dans sa décision le désignant.
Article 4 : Tous droits, moyens et conclusions des parties sur lesquels il n'est pas statué par le
présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société Freyssinet France et à la ministre du partenariat avec les territoires et de la décentralisation.
Copie en sera adressée à la direction interdépartementale des routes méditerranée et au préfet des Bouches-du-Rhône.
Délibéré après l'audience du 24 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Gonneau, président,
Mme Simeray, première conseillère,
Mme Delzangles, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 novembre 2024.
La rapporteure,
Signé
C. SimerayLe président,
Signé
P-Y. Gonneau
La greffière,
Signé
A. Martinez
La République mande et ordonne à la ministre du partenariat avec les territoires et de la décentralisation en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
La greffière,
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609
Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163
Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.
01/06/2026