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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2209500

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2209500

lundi 29 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2209500
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation7ème chambre
Avocat requérantSCP D'AVOCATS SAIDJI ET MOREAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 novembre 2022, Mme C B, représentée par Me Mahjoub, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 15 731,32 euros en réparation des préjudices subis par son époux avant son décès ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Mahjoub renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- s'il a été démontré qu'aucune faute n'a été commise par l'HIA de Laveran et que son époux n'est pas décédé des suites de sa prise en charge au sein de l'établissement, ce dernier a effectivement contracté une infection nosocomiale au décours de l'intervention de cholécystectomie qu'il a subie le 28 novembre 2017 au sein de cet établissement ;

- son époux a subi des préjudices temporaires du fait de cette infection nosocomiale dont elle est fondée en tant qu'ayant-droit à obtenir l'indemnisation, à savoir un déficit fonctionnel temporaire de 1 062,50 euros, des souffrances endurées à hauteur de 7 000 euros, un préjudice esthétique temporaire à hauteur de 3 000 euros et des besoins en assistance par une tierce personne à hauteur de 630 euros ;

- dans le cadre de ses démarches pour obtenir la réparation des préjudices de son époux, elle est également en droit d'obtenir l'indemnisation de ses préjudices propres, à savoir des frais de déplacement à la réunion d'expertise à hauteur de 138,82 euros, de frais d'assistance à expertise par un médecin conseil à hauteur de 1 500 euros et des frais d'avocat devant la commission de conciliation et d'indemnisation à hauteur de 2 400 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 mars 2024, l'office national des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) représenté par la SCP Saidji et Moreau, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- le décès de M. B est dû à un cancer métastasé des poumons et non à l'infection nosocomiale qu'il a contractée au décours de l'intervention du 28 novembre 2017 qui n'a engendré que des préjudices temporaires ;

- dès lors que l'infection nosocomiale contractée par M. B n'a pas engendré de préjudices permanents, le critère de gravité n'est manifestement pas rempli de sorte qu'une indemnisation au titre de la solidarité nationale ne peut avoir lieu.

La requête a été communiquée à la caisse commune de sécurité sociale (CCSS) des Hautes-Alpes qui n'a pas produit de mémoire.

Par lettre du 30 mai 2023, les parties ont été informées en application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, de la période à laquelle il est envisagé d'appeler l'affaire à l'audience et indiquant la date à partir de laquelle l'instruction pourra être close dans les conditions prévues par le dernier alinéa de l'article R. 613-1 et le dernier alinéa de l'article R.613-2 du code de justice administrative.

Une ordonnance portant clôture immédiate de l'instruction a été émise le 21 mai 2024 à 9 heures 27.

Un mémoire présenté pour le ministre des armées, a été enregistré le 21 mai 2024 à 18 heures 19, postérieurement à la clôture d'instruction et n'a pas été communiqué en application de l'article R. 612-1 du code de justice administrative.

Par une décision du bureau d'aide juridictionnelle n°2022/013907 du 26 octobre 2022, Mme B a obtenu le bénéficie de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Ludivine Journoud, magistrate rapporteure,

- et les conclusions de Mme Amélie Lourtet, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, né le 25 avril 1945, présentait parmi ses antécédents un cancer du poumon du fait d'une exposition à l'amiante, traité par lobectomie supérieure droite puis par chimiothérapie en 2014. Le 24 novembre 2017, il s'est présenté au service des urgences de l'hôpital d'instruction des armées (HIA) Laveran à Marseille, en raison de douleurs abdominales. Le lendemain, les examens réalisés ont mis en évidence une pancréatite aiguë. Le 28 novembre 2017, le patient a bénéficié d'une cholécystectomie. Les suites ont été marquées par la persistance d'intenses douleurs abdominales. Le 4 décembre suivant, l'intéressé a alors été transféré au sein du service des urgences de cet hôpital. Un abcès de paroi a été diagnostiqué. Il a donc bénéficié d'une laparotomie en urgence. Le 20 décembre 2017, des prélèvements bactériologiques ont été réalisés et sont revenus positifs à Staphylococcus epidermidis et Streptococcus lutetiensis. Une antibiothérapie a été mise en place. Du 15 décembre au 22 décembre 2017, M. B a été hospitalisé au sein d'un centre de soins de suites et de réadaptation. L'évolution sur le plan infectieux a été favorable. En juillet 2018, il a bénéficié d'un traitement par radiothérapie, en raison d'une récidive locale d'un carcinome épidermoïde bronchique. Au mois de juin 2019, le patient a été hospitalisé au sein de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Marseille (AP-HM) pour la prise en charge d'un carcinome épidermoïde infiltrant moyennement différencié bronchique avec métastases. Le 15 octobre 2019, M. B est décédé. Mme B entend engager la responsabilité sans faute de l'État du fait de l'infection nosocomiale non grave contractée par son mari à la suite de l'intervention du 28 novembre 2017 (cholécystectomie) et l'indemnisation en tant qu'ayant-droit, des préjudices temporaires qu'il a subis du fait de cette infection, ainsi que de ses préjudices financiers propres.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne l'infection nosocomiale :

2. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère ".

3. Doit être regardée comme présentant un caractère nosocomial au sens du second alinéa du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique une infection survenant au cours ou au décours de la prise en charge d'un patient et qui n'était ni présente, ni en incubation au début de celle-ci, sauf s'il est établi qu'elle a une autre origine que la prise en charge.

4. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport déposé le 7 juillet 2021 de l'expertise diligentée par la commission de conciliation et d'indemnisation de Provence-Alpes-Côte-d'Azur, que M. B a été victime d'une infection nosocomiale dans les suites directes de l'intervention de cholécystectomie qu'il a subie à l'hôpital d'instruction des armées Laveran, relevant du ministère des armées, le 28 novembre 2017. Il résulte également de l'instruction que cette infection survenue au décours de la prise en charge de l'intéressé par l'établissement et due à un abcès de parois à Staphylococcus epidermidis et Streptococcus lutetiensis, n'était ni présente, ni en incubation avant ou au début de celle-ci et qui a infecté l'organisme de M. B au cours de cette opération. Par suite, cette infection présente, un caractère nosocomial au sens des dispositions précitées de l'article L. 1142-1-1 du code de la santé publique.

Sur le taux de perte de chance :

5. Il résulte de l'instruction, que l'état antérieur du patient, particulièrement lourd et caractérisé par des antécédents carcinologiques impliquant un cancer des cordes vocales, du poumon et de la prostate, avait nécessairement, d'une part, favorisé de manière importante la survenue de l'infection nosocomiale du fait d'adhérences secondaires aux deux interventions chirurgicales, d'un risque d'abcès de la paroi majoré en cas de laparotomie comparativement à la coelioscopie et, d'autre part, aggravé les conséquences de celle-ci. Par suite, il convient en l'espèce de retenir un taux de perte de chance d'éviter une aggravation des dommages à hauteur de 50%, au motif de l'existence d'un état antérieur.

Sur l'évaluation des préjudices :

6. Il résulte de l'instruction que la date de consolidation de l'état de santé de M. B suite à la contraction de l'infection nosocomiale en cause doit être fixée au 31 mars 2018.

En ce qui concerne les préjudices temporaires de la victime directe décédée :

7. En premier lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise, que M. B a présenté un déficit fonctionnel temporaire total pour la période du 4 au 22 décembre 2017, soit 19 jours. Par ailleurs, il a présenté un déficit fonctionnel temporaire à 25% du 23 décembre 2017 au 31 mars 2018, date de consolidation de l'état de santé de l'intéressé en lien avec l'infection, soit 98 jours. Il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel temporaire total de M. B en l'évaluant à 370 euros après application du taux de perte de chance retenu au point 5 du présent jugement.

8. En deuxième lieu, les souffrances endurées par M. B ont été évaluées par l'expert à 3 sur une échelle de 1 à 7. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en l'évaluant à la somme de 1 800 euros après application du taux de perte de chance de 50%.

9. En troisième lieu, il résulte de l'instruction, et principalement du rapport d'expertise que l'infection nosocomiale contractée au décours de l'intervention de cholécystectomie du 27 novembre 2017, a eu pour conséquence un préjudice esthétique temporaire pour l'intéressé évalué à 2 par l'expert sur une échelle de 1 à 7. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en l'indemnisant à hauteur de 1 000 euros en tenant compte du taux de perte de chance de 50%.

10. En dernier lieu, il résulte de l'instruction que le besoin de M. B en assistance par une tierce personne imputable directement aux conséquences dommageables de l'infection nosocomiale contractée au cours de l'intervention du 28 novembre 2017 a été fixé par l'expert à 3 heures par semaine durant la période de déficit fonctionnel temporaire à 25% du 23 décembre 2017 au 31 mars 2018, soit 98 jours. Compte tenu du taux horaire moyen du salaire minimum interprofessionnel de croissance au cours de cette période, augmenté des charges sociales, le taux horaire de l'assistance par une tierce personne non spécialisée doit être fixé à 14 euros. Afin de tenir compte des congés payés et des jours fériés prévus par l'article L. 3133-1 du code du travail, il y a lieu de calculer l'indemnisation sur la base d'une année de 412 jours. L'indemnisation de ce poste de préjudice doit donc être fixée à la somme de 325,22 euros après application du taux de perte de chance de 50%.

11. Il résulte de ce qui précède que Mme B est fondée à obtenir en tant qu'ayant-droit de son époux décédé, victime directe, une indemnisation des préjudices temporaires de ce dernier à hauteur de 3 495,22 euros.

En ce qui concerne les préjudices de la victime indirecte :

12. En premier lieu, si Mme B justifie de frais d'assistance à expertise par la production d'une facture d'honoraires d'un montant total de 1 500 euros, elle ne produit aucune pièce relative aux frais de déplacement en réunion d'expertise dont elle se prévaut à hauteur de 138,82 euros. Par suite, l'Etat doit être condamné à prendre en charge l'intégralité des frais dument justifiés à hauteur de 1 500 euros et qui concourent à la solution du litige à l'exception des frais de déplacement allégués.

13. En second lieu, Mme B justifie également des honoraires de son avocate, s'agissant de la procédure qu'elle a engagée devant la CCI PACA ayant donné lieu à la désignation d'un collège d'expert et à la production d'un rapport, par la production d'une facture acquittée d'un montant de 2 400 euros. Par suite, l'Etat doit être condamné à prendre en charge l'intégralité ces frais dument justifiés à hauteur de 2 400 euros et qui concourent également à la solution du litige.

14. Il résulte de ce qui précède que Mme B est fondée à obtenir la condamnation de l'Etat à lui verser une somme de 3 900 euros en réparation de ses préjudices propres à la suite du décès de son mari.

Sur la déclaration de jugement commun :

15. La CCSS des Hautes-Alpes mise dans la cause, n'a pas produit de mémoire. Par suite, il y a lieu de lui déclarer commun le présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Mahjoub sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er: L'Etat versera une somme de 3 495,22 euros à Mme B en tant qu'ayant-droit de l'indemnisation des préjudices temporaires subis par son époux décédé.

Article 2 : L'Etat versera une somme de 3 900 euros à Mme B en réparation de ses préjudices propres à la suite du décès de son époux.

Article 3 : L'État versera une somme de 1 500 euros à Me Mahjoub sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement est déclaré commun à la CPAM des Bouches-du-Rhône.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, à Me Neila Mahjoub, à l'office national des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, au ministre des armées, à l'hôpital d'instruction des armées de Lavéran et à la caisse commune de sécurité sociale des Hautes-Alpes.

Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Frédérique Simon, présidente,

M. Alexandre Derollepot, premier conseiller,

Mme Ludivine Journoud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 juillet 2024.

La rapporteure,

signé

L. JournoudLa présidente,

signé

F. Simon

La greffière,

signé

A. Vidal

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière,

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