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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2210085

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2210085

mercredi 15 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2210085
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation7ème chambre
Avocat requérantSCP VINSONNEAU-PALIES NOY GAUER AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 décembre 2022, Mme A D et Mme C D, représentées par Me Ollivier, demandent au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier (CH) de Digne-les-Bains à leur verser une somme globale de 20 060 euros en tant qu'ayant-droits de l'indemnisation des préjudices subis par M. D avant son décès ;

2°) de condamner B de Digne-les-Bains à leur verser une somme globale de 62 850,17 euros en réparation de leurs préjudices propres à la suite du décès de M. D ;

3°) de mettre à la charge du CH de Digne-les-Bains une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elles soutiennent que :

- B de Digne-les-Bains est responsable de manquements fautifs dans la prise en charge de leur époux et père du 15 au 26 mai 2020 en ce que d'une part l'établissement a notamment arrêté le traitement anticoagulant et cardiotrope de M. D sans que cela ne soit justifié et concourant à hauteur de 80% dans le décès de l'intéressé, le privant a minima d'une année de vie supplémentaire et d'autre part, en l'absence de documents permettant de tracer l'exécution des prescriptions données ;

- elles sont en droit d'obtenir l'indemnisation des préjudices propres subis par M. D avant son décès, en tant qu'ayant-droits, à savoir son déficit fonctionnel temporaire à hauteur de 60 euros, ses souffrances endurées à hauteur de 15 000 euros et son préjudice esthétique temporaire à hauteur de 5 000 euros ;

- elles sont également en droit d'obtenir l'indemnisation de leurs préjudices propres en tant que victimes indirectes à la suite du décès de leur époux et père, à savoir les pertes de revenus de Mme A D à hauteur de 14 365,80 euros, le préjudice d'affection de Mme A D à hauteur de 25 000 euros et celui de Mme C D à hauteur de 20 000 euros, leurs frais divers à hauteur de 660,77 euros et les frais qu'elle ont exposés pour les obsèques de M. D à hauteur de 2 823,60 euros.

La requête a été régulièrement communiquée au centre hospitalier (CH) de Digne-les-Bains qui n'a pas produit de mémoire en défense malgré des mises en demeure adressées les 11 septembre et 16 novembre 2023.

La requête a été communiquée à la caisse commune de sécurité sociale des Hautes-Alpes qui n'a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Ludivine Journoud, magistrate rapporteure,

- les conclusions de Mme Amélie Lourtet, rapporteure publique,

- et les observations de Me Guerinot substituant Me Ollivier pour MMmes D.

Une note en délibéré a été enregistrée le 27 mars 2024 pour MMmes D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, alors âgé de 95 ans et présentant des facteurs de comorbidité sévères, a été admis au CH de Digne-les-Bains du 15 au 26 mai 2020 à la demande de son épouse et de sa fille en présence d'une baisse de son état général. L'intéressé a été ramené au domicile de sa fille le 26 mai 2020 dans un état de coma profond dont il ne sortira pas, avant de décéder le lendemain. Mme A D, son épouse, et Mme C D, sa fille, demandent au tribunal la condamnation du centre hospitalier à les indemniser en leur qualité d'ayant-droits de M. D et en tant que victimes indirectes de son décès.

Sur la responsabilité du CH de Digne-les-Bains :

En ce qui concerne les fautes médicales :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute ".

3. Il résulte de l'instruction et principalement du rapport de l'expertise diligentée par la commission de conciliation d'indemnisation de la région Provence Alpes Côte d'Azur que lors de l'hospitalisation de M. D B a d'une part arrêté de lui administrer ses traitements anti coagulants et cardiotropes, sans justification, ce qui a pu favoriser la décompensation cardio-vasculaire de l'intéressé et, d'autre part, lui a fait prendre des opioïdes (oxynormoro) sans justification ce qui rend la prescription particulièrement discutable s'agissant d'un sujet âgé. Ces manquements dans la prise en charge de M. D qui n'a pas été conforme aux données de la science sont pour partie à l'origine du décès de l'intéressé par probables complications thrombo-emboliques. Par ailleurs, il résulte également de l'instruction qu'une faute dans l'organisation du service doit être retenue à l'encontre du CH de Digne-les-Bains compte tenu de l'absence de trace au dossier médical de l'intéressé de l'exécution des prescriptions faites qui, pour leur part, sont bien consignées au dossier. Par suite, les manquements thérapeutiques dans l'administration des traitements et celui dans l'organisation du service au CH de Digne-les-Bains résultant en l'absence de traçabilité de l'exécution des prescriptions, constituent des fautes médicales de nature à engager la responsabilité de l'établissement.

4. Il résulte de ce qui précède que les consorts D sont fondées à soutenir que la responsabilité pour faute du CH de Digne-les-Bains doit être engagée et à obtenir l'indemnisation des préjudices de M. D en tant qu'ayant-droits et l'indemnisation de leurs préjudices propres.

En ce qui concerne le taux de perte de chance :

5. Il incombe au juge retenant l'existence d'une faute du service public hospitalier lors de la prise en charge d'un patient de déterminer quelles en ont été les conséquences et, s'il n'est pas certain qu'en l'absence de faute le dommage ne serait pas advenu, le préjudice qui résulte directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé, n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte d'une chance de l'éviter.

6. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise précité, que le décès de M. D résulte très probablement de complications thrombo emboliques. Les experts retiennent, sans être contredits, que compte-tenu de son état antérieur, M. D a perdu une chance d'éviter l'aggravation de son état de santé et son décès à hauteur de 80%. Il convient par suite de réparer les préjudices imputables aux manquements fautifs commis par B de Digne-les-Bains à hauteur de cette fraction du dommage.

Sur l'évaluation des préjudices :

En ce qui concerne les préjudices temporaires de la victime directe décédée :

7. En premier lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise, que M. D a présenté un déficit fonctionnel temporaire total, les 26 et 27 mai 2020, soit 2 jours. Il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel temporaire total de M. D en l'évaluant à 27 euros après application du taux de perte de chance de 80%.

8. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que les souffrances endurées par M. D n'ont pas été évaluées par l'expert qui a considéré que leur détermination était impossible. Toutefois, dans les circonstances de l'espèce, et compte-tenu des difficultés respiratoires subies par M. D durant les dernières heures précédant son décès, il sera fait une juste appréciation des souffrances endurées par l'intéressé à hauteur de 100 euros après application du taux de perte de chance de 80%.

9. En dernier lieu, l'existence d'un préjudice esthétique temporaire subi par M. D n'a pas non plus été évaluée par l'expert. Si les requérantes soutiennent que celui-ci présentait une image dégradée compte tenu du fait qu'il a été ramené chez lui sous un drap blanc, vêtu d'une simple blouse d'hôpital, les yeux fermés, la bouche ouverte et dans un état comateux, compte-tenu des opioïdes administrés plongeant l'intéressé dans un état d'inconscience, la demande d'indemnisation formulée par les consorts D au titre du préjudice esthétique temporaire doit être rejetée.

10. Il résulte de ce qui précède que les consorts D sont seulement fondées à obtenir le versement d'une somme de 127 euros en tant qu'ayant-droits des préjudices subis par le défunt.

En ce qui concerne les préjudices propres des deux victimes indirectes :

11. En premier lieu, il résulte de l'instruction que les consorts D justifient de frais de déplacement et d'hébergement pour se rendre à la réunion d'expertise qui s'est tenue à Privas, soit 406,42 euros de frais kilométriques pour leur véhicule de 5 CV et 180,23 euros de nuitée à Chomérac à 10 kilomètres de Privas. Ces frais ayant concourus à la solution du litige, B de Digne-les-Bains doit être condamné à les réparer intégralement par le versement d'une somme de 586,65 euros.

12. En second lieu, il y a lieu d'indemniser les frais d'obsèques à hauteur de 2 823,60 euros, correspondant à la somme dont les requérantes se sont acquittées auprès des pompes funèbres.

En ce qui concerne les préjudices de Mme A D :

13. En premier lieu, le préjudice d'affection de Mme A D découlant exclusivement des manquements commis par B de Digne-les-Bains sera justement apprécié par l'allocation d'une indemnité de 20 000 euros après application du taux de perte de chance de 80%.

14. En second lieu, le préjudice économique subi par une personne du fait du décès de son conjoint est constitué par la perte des revenus de la victime qui étaient consacrés à son entretien, compte tenu de ses propres revenus.

15. Il ressort de l'avis d'imposition 2020 sur les revenus de l'année 2019 produit à l'instance que les revenus annuels du foyer de M. et Mme D s'élevaient en moyenne à 32 726 euros. Il convient de déduire de ces revenus, dès lors que le foyer ne comportait pas d'enfant à charge, 30 % pour la part de consommation personnelle de M. D, soit une somme de 9 817,80 euros, ce qui aboutit à un revenu annuel disponible pour le conjoint survivant de 22 908,20 euros. Il résulte également de l'instruction que les revenus annuels perçus par Mme D après le décès de son époux, justifiés par les avis d'imposition sur les revenus de l'intéressée, atteignent 19 861 euros en 2020, 20 277 euros en 2021 et 21 517 euros en 2022. Compte-tenu du montant des revenus disponibles pour le conjoint survivant avant le décès de la victime directe, la perte de revenue de Mme D s'élève à 3 047,20 euros en 2020, 2 631,20 euros en 2021 et 1 391,20 euros en 2022, soit 2 356,53 euros pour une année en moyenne. Ainsi, sa perte de revenus s'élève à 9 426,12 euros pour les quatre années écoulées depuis le décès, soit 7 540,89 euros après application du taux de perte de chance.

16. Pour le futur, il convient de convertir la perte mensuelle de revenus de Mme D en capital. Il y a lieu pour ce faire d'utiliser la table de capitalisation des rentes viagères fondée sur le barème de la gazette du palais pour 2022 et un taux d'intérêt de 0%. Compte tenu de l'âge qu'aurait eu M. D à ce jour (99 ans), et du coefficient de 1,690 afférent, le préjudice économique futur de Mme D, âgée de 93 ans, peut être évalué à 3 982,53 euros et 3 186,02 euros après application du taux de perte de chance de 80%. Son préjudice économique global s'élève donc à 10 726,91 euros.

En ce qui concerne les préjudices de Mme C D :

17. Le préjudice d'affection de Mme C D, fille majeure du défunt, découlant exclusivement des manquements commis par B de Digne-les-Bains sera justement apprécié par l'allocation d'une indemnité de 5 200 euros après application du taux de perte de chance de 80%.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les consorts D sont fondées à obtenir la réparation intégrale de leur frais dans le cadre des opérations d'expertise et des frais d'obsèques à hauteur de 3 410,25 euros. En outre, B de Digne-les-Bains doit être condamné à verser une somme globale de 30 726,91 euros à Mme A D et une somme de 5 200 euros à Mme C D.

Sur les frais du litige :

19. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CH de Digne-les-Bains une somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par les consorts D et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : B de Digne-les-Bains est condamné à verser une somme de 127 euros à MMmes D en tant qu'ayant-droits de l'indemnisation des préjudices subis par M. D avant son décès et une somme de 3 410,25 euros en réparation de leurs préjudices communs.

Article 2 : B de Digne-les-Bains est condamné à verser une somme de 30 726,91 euros à Mme A D en réparation de ses préjudices propres à la suite du décès de son époux.

Article 3 : B de Digne-les-Bains est condamné à verser une somme de 5 200 euros à Mme C D en réparation de ses préjudices propres à la suite du décès de son père.

Article 4 : B de Digne-les-Bains versera une somme globale de 2 000 euros à au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D, à Mme C D, au centre hospitalier de Digne-les-Bains et à la caisse commune de sécurité sociale des Hautes-Alpes.

Délibéré après l'audience du 26 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Frédérique Simon, présidente,

M. Alexandre Derollepot, premier conseiller,

Mme Ludivine Journoud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 mai 2024.

La rapporteure,

signé

L. JournoudLa présidente,

signé

F. Simon

La greffière,

signé

R. Berkat

La République mande et ordonne au directeur général de l'agence régionale de santé Provence-Alpes-Côte d'Azur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière,

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