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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2505000

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2505000

mardi 9 décembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2505000
TypeDécision
RecoursAutorisation
Formation8ème chambre
Avocat requérantGILBERT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Marseille a annulé l'arrêté du préfet des Bouches-du-Rhône du 6 mars 2025 refusant un titre de séjour à Mme B..., ressortissante algérienne, et l'obligeant à quitter le territoire. La juridiction a jugé que cette décision méconnaissait l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, en raison de l'ancienneté et de la stabilité de la vie privée et familiale de l'intéressée en France, de ses liens familiaux forts (enfants et sœurs résidant en France) et de son état de santé grave. Le tribunal a également annulé l'interdiction de retour de deux ans, la considérant disproportionnée. Il a enjoint au préfet de délivrer un titre de séjour à Mme B... dans un délai de deux mois.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 18 avril 2025, Mme A... B..., représentée par Me Gilbert, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 6 mars 2025 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans à compter de l’exécution de la mesure d’éloignement ;

2°) d’enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer un titre de séjour ou, a minima, de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, qui s’engage dans ce cas à renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle, en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique.

Elle soutient que :
- l’arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;
- le préfet n’a pas procédé à un examen sérieux et complet de sa situation ;
- l’arrêté litigieux méconnaît les stipulations de l’article 6-5) de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et celles de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans est irrégulière en ce que sa motivation n’atteste pas de la prise en compte par le préfet de sa situation ;
- cette décision est disproportionnée.


Par un mémoire en défense, enregistré le 29 septembre 2025, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.


Par une ordonnance du 26 juin 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 10 octobre 2025 à 12h00.


Mme B... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 6 juin 2025.


Vu les autres pièces du dossier.


Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.


La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Felmy, présidente-rapporteure,
- et les observations de Me Gicquel, représentant la requérante.




Considérant ce qui suit :

1. Mme B..., ressortissante algérienne née le 23 mai 1952, a sollicité le 8 août 2024 son admission au séjour au titre de la vie privée et familiale. Par un arrêté du 6 mars 2025, le préfet des Bouches-du-Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans à compter de l’exécution de la mesure d’éloignement. Mme B... demande au tribunal d’annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

2. Aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».

3. Mme B..., entrée en France le 24 décembre 2017 sous couvert d’un passeport valable du 6 septembre 2016 au 5 septembre 2026 revêtu d’un visa C d’une validité de trente jours délivré par les autorités consulaires françaises à Oran, déclare s’y être continûment maintenue depuis lors en dépit de l’édiction à son encontre d’un précédent arrêté du 16 octobre 2018 du préfet des Bouches-du-Rhône portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours consécutif à la demande d’admission au séjour qu’elle avait présentée à raison de son état de santé. Par les pièces produites au dossier, la requérante justifie de sa résidence habituelle sur le territoire national depuis lors, soit depuis plus de sept ans à la date de l’arrêté attaqué. Mme B... est mariée depuis 1971 à un compatriote, ancien combattant de l’armée française, qui est le père de ses cinq enfants, dont trois fils qui résident en France, l’aîné et le cadet, de nationalité française, étant mariés et pères de famille, le plus jeune étant titulaire d’une carte de résident depuis à tout le moins 2011. Deux de ses sœurs résident en France et sont de nationalité française. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que Mme B... est atteinte d’une cardiopathie valvulaire et a été victime en juillet 2017 en Algérie d’un accident vasculaire cérébral (AVC) traité par une intervention chirurgicale pour évacuer un hématome intra parenchymateux frontal gauche et dont elle garde des séquelles neurologiques importantes, caractérisées principalement par une aphasie, des difficultés de communication et de déplacement, nécessitant, en raison de cette perte d’autonomie, une aide dans les actes de la vie quotidienne que lui apportent notamment ses enfants, en particulier son fils aîné, chez lequel elle est hébergée depuis son arrivée en France. Bénéficiant d’un suivi médical spécialisé régulier en cardiologie et en neurologie, elle est prise en charge financièrement par sa famille. Dans les circonstances particulières de l’espèce, compte tenu de la durée de présence en France de Mme B..., qui était âgée de 72 ans à la date de l’arrêté attaqué, de la vulnérabilité découlant de son état de santé, de l’aide quotidienne que celui-ci requiert de la part des membres de sa famille la plus proche, et alors même qu’elle n’est pas dépourvue de toute attache familiale en Algérie où elle a vécu jusqu’à l’âge de 65 ans et où résident notamment son mari et ses deux filles, l’intéressée est fondée à soutenir que la décision de refus de séjour litigieuse a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris, en méconnaissance des stipulations précitées de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Par suite, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, l’arrêté attaqué doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d’injonction :

4. Aux termes de l’article L. 911-1 du code de justice administrative : « Lorsque sa décision implique nécessairement qu’une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d’un service public prenne une mesure d’exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d’un délai d’exécution. / La juridiction peut également prescrire d’office cette mesure ».

5. Eu égard au motif qui la fonde, l’annulation par le présent jugement de l’arrêté attaqué implique nécessairement, sous réserve de l’absence de changement dans les circonstances de droit ou de fait, que le préfet des Bouches-du-Rhône délivre à Mme B... un certificat de résidence d’un an portant la mention « vie privée et familiale ». Il y a donc lieu d’enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. L’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français implique également nécessairement que, par application des dispositions de l’article L. 614-16 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, Mme B... soit, dans cette attente, munie d’une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

6. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique, de mettre à la charge de l’Etat, partie perdante dans la présente instance, une somme de 1 200 euros à verser à Me Gilbert, conseil de Mme B..., admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle.



D E C I D E :


Article 1er : L’arrêté du 6 mars 2025 du préfet des Bouches-du-Rhône est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône, sous réserve de l’absence de changement dans les circonstances de droit et de fait, de délivrer à Mme B... un certificat de résidence d’un an portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L’Etat versera, en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, une somme de 1 200 euros à Me Gilbert, conseil de Mme B..., admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale, sous réserve du respect des prescriptions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... B..., à Me Gilbert et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Copie en sera adressée au ministre de l’intérieur et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Marseille.


Délibéré après l’audience du 12 novembre 2025 à laquelle siégeaient :

Mme Felmy, présidente-rapporteure,
Mme Gaspard-Truc, première conseillère,
Mme Forest, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 décembre 2025.



L’assesseure la plus ancienne,


Signé


F. Gaspard-Truc
La présidente-rapporteure,


Signé


E. Felmy

La greffière,


Signé


F.-L. Boyé

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
La greffière

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