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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2000689

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2000689

vendredi 10 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2000689
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSELARL CHRISTOPHE LAUNAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 mars 2020 et 27 septembre 2021, Mme H A, M. F A, Mme C A, M. G D et M. E I, représentés par la SELARL Christophe Launay, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à leur verser la somme totale de 85 000 euros, avec intérêts au taux légal à compter du 13 décembre 2019, en réparation des préjudices subis en raison du suicide de M. B I ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le centre psychothérapeutique de l'Orne a commis une faute engageant la responsabilité de l'Etat dès lors qu'aucune consigne relative à la nécessité d'administrer son traitement à M. I n'a été donnée lors de son retour en détention ;

- le centre de détention d'Argentan, qui connaissait l'existence d'un risque suicidaire chez M. I ainsi que son refus de poursuivre son traitement et la dégradation de son état de santé psychique, a commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat en ne prenant aucune mesure de protection ou de surveillance adaptée ;

- l'existence des préjudices moraux, dont il est demandé réparation, est établie dès lors que sa mère et ses frères ont continué à rendre visite à M. I malgré son transfert au centre de détention d'Argentan ;

- le préjudice moral dont M. F A et Mme C A demandent réparation est établi dès lors que l'absence de communication entre eux et M. I résultait de la seule volonté de ce dernier et que ses grands-parents avait pris part à son projet de réinsertion.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juin 2021, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut à titre principal au rejet de la requête, à titre subsidiaire à ce que la somme allouée soit ramenée à de plus juste proportions.

Il soutient que :

- le centre de détention d'Argentan ne saurait être tenu pour responsable d'une carence fautive dans le suivi des soins prodigués à M. I, dès lors que toute mesure à caractère purement médical ne relève pas de sa compétence ;

- le suivi des soins administrés aux détenus relève de la seule compétence du centre hospitalier de rattachement du personnel de l'unité de consultation et de soins ambulatoires du centre de détention ; seule la responsabilité du centre psychothérapeutique de l'Orne peut être engagée ;

- en l'absence de tout signalement de passage à l'acte possible et de l'ancienneté des autres tentatives de suicide de M. I, le centre de détention d'Argentan a pris des mesures de surveillance adaptées en plaçant M. I au quartier arrivant afin de le garder en observation renforcée ;

- aucune mesure de protection d'urgence ne pouvait être adoptée en l'absence de risque réel et immédiat de passage à l'acte, dès lors que de telle mesures, appliquées sur une durée prolongée, portent atteinte à la dignité de la personne détenue et dégradent fortement ses conditions de détention ;

- en l'absence de liens relationnels réels et effectifs entre M. I et ses grands-parents, la réalité du préjudice moral n'est pas établie.

Par un mémoire enregistré le 7 février 2022, le centre psychothérapeutique de l'Orne, représenté par la SCP Normand et associés, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 1 000 euros soit mise à la charge du succombant en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- aucune faute ne peut être retenue à son encontre, dès lors que, comme l'a retenu l'expert judiciaire dans son rapport du 6 janvier 2017, M. I a fait l'objet d'un bon diagnostic, a été soigné dans les règles de l'art et ne présentait plus aucun risque de passage à l'acte suicidaire à son retour en détention ;

- compte tenu des antécédents médicaux de M. I, de son consentement à se soumettre au traitement prescrit ainsi qu'à la nécessité de poursuivre ce traitement, aucune faute ne saurait être retenue à son encontre dans le suivi des soins ;

- il ne peut être tenu pour responsable d'une faute commise par les services de l'unité de consultation et de soins ambulatoires du centre de détention d'Argentan, cette unité, qui dépend uniquement du centre hospitalier d'Argentan, ayant repris le suivi des soins de M. I lors de son retour en détention.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cheylan,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public,

- et les observations de Me Garnier-Durand, substituant Me Launay, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. B I, qui était incarcéré au centre de détention d'Argentan depuis le 21 juillet 2015 pour des faits de violences aggravées, a été pris en charge le 5 août 2016 par le service médical du centre de détention en raison de son état psychologique et de la découverte de marques sur son poignet et son cou. Le même jour, M. I a été reçu en consultation spécialisée au sein du centre hospitalier d'Argentan. A l'issue de sa prise en charge, il a été préconisé une hospitalisation au centre psychothérapeutique de l'Orne. Le 8 août 2016, M. I a été admis au centre psychothérapeutique de l'Orne et placé en cellule d'isolement en raison d'une tentative de suicide par pendaison et de scarifications sous-tendues par un état délirant. Il a fait l'objet d'une hospitalisation sous contrainte à compter du 8 août 2016, qui a été reconduite les 9, 11 et 12 août 2016 sur demande du praticien. Compte tenu de l'amélioration de son état de santé psychique, M. I a réintégré le centre de détention d'Argentan le 16 août 2016. Il a été placé au sein du quartier arrivant afin de bénéficier d'une surveillance renforcée durant quelques jours. Lors de l'ouverture des cellules pour la promenade, M. I a été retrouvé inanimé le 21 août 2016 aux alentours de 14 h 10. Mme H A, la mère de la victime, M. F et Mme C A, ses grands-parents, et MM. G D et E I, ses frères, demandent l'indemnisation du préjudice moral lié au décès de M. I.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. La responsabilité de l'Etat en cas de préjudice matériel ou moral résultant du suicide d'un détenu peut être recherchée pour faute des services pénitentiaires en raison notamment d'un défaut de surveillance ou de vigilance. Une telle faute ne peut toutefois être retenue qu'à la condition qu'il résulte de l'instruction que l'administration n'a pas pris, compte tenu des informations dont elle disposait, en particulier sur les antécédents de l'intéressé, son comportement et son état de santé, les mesures que l'on pouvait raisonnablement attendre de sa part pour prévenir le suicide. Lorsque les ayants droit d'un détenu recherchent la responsabilité de l'Etat en cas de dommage résultant du suicide de ce détenu, ils peuvent utilement invoquer, indépendamment du cas où une faute serait exclusivement imputable à l'établissement public de santé où a été soigné le détenu, une faute du personnel de santé de l'unité de consultations et de soins ambulatoires de l'établissement public de santé auquel est rattaché l'établissement pénitentiaire s'il s'avère que cette faute a contribué à la faute du service public pénitentiaire. L'Etat peut, s'il l'estime fondé, exercer une action en garantie contre l'établissement public de santé.

En ce qui concerne la responsabilité du centre psychothérapeutique de l'Orne :

3. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport de l'expertise judiciaire ordonnée par le juge d'instruction du tribunal de grande instance d'Argentan, que M. I a été hospitalisé d'office au centre psychothérapeutique de l'Orne du 8 au 16 août 2016 en raison d'une tentative d'autolyse sous-tendue par une crise psychotique. L'expert judiciaire a constaté que l'état de santé de M. I s'était amélioré de façon prévisible compte tenu de sa pathologie et du traitement administré durant son séjour. Il a en outre relevé que, lors des derniers jours de son hospitalisation, M. I apparaissait comme étant calme avec un regard critique sur son geste, et qu'il souhaitait réintégrer au plus vite le centre de détention afin d'y attendre sa libération prochaine. L'expert relève enfin son consentement à poursuivre le traitement médicamenteux prescrit par les médecins psychiatres du centre psychothérapeutique de l'Orne. Dans ces circonstances, l'expert a estimé qu'aucun risque suicidaire n'existait au jour où M. I a réintégré le centre de détention d'Argentan. Si les requérants soutiennent que le centre psychothérapeutique de l'Orne a commis une faute en n'alertant pas les services pénitentiaires de la nécessité d'assurer une prise effective du traitement prescrit afin d'éviter tout passage à l'acte, il résulte de l'instruction que les services de l'unité de consultation et de soins ambulatoires (UCSA) ont pris en compte la prescription médicale faite à M. I et que celui-ci a refusé de poursuivre son traitement et de se rendre à l'unité sanitaire à plusieurs reprises après son retour au centre de détention. Ainsi, l'ensemble des diligences nécessaires au suivi de son traitement par l'intéressé ont été assurées. Par suite, le centre psychothérapeutique de l'Orne n'a pas commis de négligence fautive dans le suivi des soins apportés à M. I. Dès lors, les requérants ne sont pas fondés à rechercher la responsabilité de ce centre en raison d'une faute dans le suivi médical de M. I.

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

4. Le ministre fait valoir qu'en l'absence de tout signalement d'un risque persistant de passage à l'acte, l'administration pénitentiaire a pris des mesures suffisantes. Il résulte de l'instruction que M. I a fait l'objet d'un suivi de la part des services pénitentiaires dès son retour en détention. Il a notamment été reçu en entretien par le directeur adjoint du centre de détention afin d'être entendu sur les faits de viol évoqués avant son hospitalisation d'office. Il a en outre été informé de ce qu'il serait placé au quartier arrivant pour observation les premiers jours de son retour, une telle affectation permettant une meilleure surveillance par des agents formés aux risques suicidaires. Toutefois, dès son retour en détention, M. I a déclaré ne plus vouloir suivre son traitement médicamenteux et a refusé de rencontrer le psychologue de l'établissement le 18 août 2016. Le même jour, M. I, dont le comportement anormal a été relevé par les surveillants pénitentiaires, a déclaré à l'un d'eux que " sa vie est trop dure " et, lors d'une communication téléphonique avec ses proches le 19 août 2016, a fait part de sa fragilité psychologique, laquelle sera relevée par le directeur adjoint de l'établissement le lendemain. Ces déclarations, qui ont fait l'objet d'un rapport de la part des agents pénitentiaires de garde, n'ont donné lieu à aucune consigne particulière de surveillance. Par ailleurs, et alors que M. I avait refusé de se rendre à ses rendez-vous médicaux, il ne résulte pas de l'instruction que l'unité de consultation et de soins ambulatoires ait alerté le chef d'établissement quant aux conséquences d'un arrêt du traitement. Si le ministre expose qu'aucune mesure de protection d'urgence ne pouvait être ordonnée en l'absence de risque de crise suicidaire aigüe, il n'établit pas l'impossibilité de mettre en œuvre une mesure de surveillance renforcée afin de prévenir un passage à l'acte. Dans ces conditions, eu égard aux antécédents psychiatriques de M. I, à son hospitalisation d'office en raison d'une crise psychotique à l'origine d'une tentative de suicide et à la connaissance qu'avait l'administration pénitentiaire de l'arrêt de son traitement, les services pénitentiaires, qui ont manqué de vigilance en n'édictant pas de consignes de surveillance particulières, ont commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

En ce qui concerne les préjudices allégués :

5. En premier lieu, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral de Mme H A, compte tenu en particulier de sa forte implication auprès de son fils, en lui allouant la somme de 20 000 euros.

6. En deuxième lieu, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par M. G D et M. E I, les frères de la victime, en leur allouant chacun la somme de 10 000 euros.

7. En dernier lieu, le ministre soutient que M. F et Mme C A, les grands-parents de la victime, ne justifient pas avoir rendu visite à M. B I au centre de détention d'Argentan. Il résulte toutefois de l'instruction et il n'est pas sérieusement contesté que M. F et Mme C A avaient accepté d'héberger leur petit-fils à leur domicile lors de sa libération dans le but de l'aider à sa réinsertion et que l'absence de relation effective avec leur petit-fils résultait du comportement de ce dernier. Dès lors, et compte tenu des déclarations de M. F et Mme C A lors de leur audition du 20 janvier 2017 par le juge d'instruction du tribunal de grande instance d'Argentan, il sera fait une juste appréciation de leur préjudice moral en leur allouant chacun la somme de 5 000 euros.

Sur les frais liés au litige :

8. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais engagés par les requérants et non compris dans les dépens. En revanche, la demande de frais de même nature présentée par le centre psychothérapeutique de l'Orne est rejetée.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

10. Aux termes de l'article 1231-6 du code civil : " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte () ". L'article 1343-2 du même code dispose : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". D'une part, lorsqu'ils sont demandés, les intérêts au taux légal sur le montant de l'indemnité allouée sont dus, quelle que soit la date de la demande préalable, à compter du jour où cette demande est parvenue à l'autorité compétente ou, à défaut, à compter de la date d'enregistrement au greffe du tribunal administratif des conclusions tendant au versement de cette indemnité. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond. Cette demande prend toutefois effet au plus tôt à la date à laquelle elle est enregistrée, et pourvu qu'à cette date, il s'agisse d'intérêts dus au moins pour une année entière. Le cas échéant, la capitalisation s'accomplit à nouveau à l'expiration de chaque échéance annuelle ultérieure, sans qu'il soit besoin de formuler une nouvelle demande.

11. Il y a lieu de faire droit à la demande de versement d'intérêts des requérants à compter du 13 décembre 2019, date de réception par le ministre de la justice de leur demande préalable indemnitaire. Ils sollicitent en outre la capitalisation des intérêts pour la première fois dans leur requête du 25 mars 2020. Il y a lieu de faire droit à leur demande à compter du 25 mars 2021, s'agissant d'intérêts échus depuis au moins un an.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme H A une somme de 20 000 euros, à M. G D et M. E I une somme de 10 000 euros chacun, à M. F et Mme C A une somme de 5 000 euros chacun, avec intérêts au taux légal à compter du 13 décembre 2019. Les intérêts échus le 25 mars 2021 puis, le cas échéant, à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera une somme globale de 1 500 euros aux requérant sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions présentées par le centre psychothérapeutique de l'Orne sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme H A, à M. F et Mme C A, à M. G D, à M. E I, au centre psychothérapeutique de l'Orne et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 19 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2023.

Le rapporteur,

Signé

F. CHEYLAN

L'assesseur le plus ancien,

Signé

P. MARTINEZLa greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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