Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 12 octobre 2020 et le 10 décembre 2024, M. B... A..., représenté par la SELARL Teissonnière Topaloff Lafforgue Andreu et Associés, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner l’Etat à lui verser la somme de 35 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de sa réclamation préalable et de la capitalisation des intérêts à chaque échéance annuelle, en réparation du préjudice moral et des troubles dans ses conditions d’existence résultant de la carence fautive de l’Etat qui l’a exposée, pendant de nombreuses années, à l’inhalation de poussières d’amiante sans moyen de protection efficace ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. A... soutient que :
- la responsabilité pour faute de l’Etat est engagée du fait de son exposition aux poussières d’amiante pendant sa période d’emploi ;
- il subit un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d’existence ;
- le préjudice moral subi doit être évalué à 20 000 euros ;
- le préjudice subi au titre des troubles dans les conditions d’existence doit être évalué à 15 000 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 31 octobre 2024, le ministre des armées et des anciens combattants conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les préjudices invoqués ne sont pas établis.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le décret n° 77-949 du 17 août 1977 ;
- le décret n° 2001-1269 du 21 décembre 2001 ;
- l’arrêté du 21 avril 2006 relatif à la liste des professions, des fonctions et des établissements ou parties d’établissements permettant l’attribution d’une allocation spécifique de cessation anticipée d’activité à certains ouvriers de l’Etat, fonctionnaires et agents non titulaires du ministère de la défense ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Pringault, conseiller ;
- et les conclusions de M. Blondel, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
M. B... A..., ancien ouvrier d’Etat relevant de la direction des travaux maritimes de Cherbourg, devenue direction d’infrastructures de défense de Cherbourg puis unité de soutien d’infrastructure de défense de Cherbourg, estime que l’Etat, en sa qualité d’employeur, est responsable d’une carence fautive dès lors que ce dernier n’a pas mis en œuvre une protection efficace contre son exposition à l’inhalation de poussières d’amiante durant sa carrière. Il a sollicité, par un courrier du 22 juillet 2020, la réparation de son préjudice moral et des troubles dans les conditions d’existence en résultant. Le silence gardé par le ministre des armées a fait naître une décision implicite de rejet. Par sa requête, M. A... demande la condamnation de l’Etat à lui verser la somme de 35 000 euros en réparation des préjudices subis.
Sur l’existence d’une carence fautive de l’Etat :
La responsabilité de l’administration, notamment en sa qualité d’employeur, peut être engagée à raison de la faute qu’elle a commise, pour autant qu’il en résulte un préjudice direct et certain. Présente le caractère d’une faute le manquement à l’obligation de sécurité à laquelle l’employeur est tenu envers son agent, lorsqu’il a ou aurait dû avoir conscience du danger auquel était exposé ce dernier et qu’il n’a pas pris les mesures nécessaires pour l’en préserver. Il n’est pas contesté que la nocivité de l’amiante et la gravité des maladies dues à son exposition étaient pour partie déjà connues avant 1977 et que le décret du 17 août 1977 relatif aux mesures d’hygiène particulières applicables dans les établissements où le personnel est exposé à l’action des poussières d’amiante visé ci-dessus a imposé des mesures de protection de nature à réduire l’exposition des agents aux poussières d’amiante ainsi que des contrôles de la concentration en fibres d’amiante dans l’atmosphère des lieux de travail.
Il résulte de l’instruction, et notamment de l’état récapitulatif des services établi le 25 octobre 2023 par l’établissement du service d’infrastructure de la défense de Rennes, que M. A... a exercé, du 5 mars 2007 au 30 septembre 2023, ses fonctions d’ouvrier des techniques de l’énergie, lesquelles l’ont conduit à être exposé à des poussières d’amiante. Il a produit à cet égard deux attestations d’anciens collègues ayant exercé leurs missions avec lui au sein du port militaire de Cherbourg, dont l’une décrit de manière circonstanciée la réalisation de travaux dans des bâtiments contaminés par des poussières d’amiante et sur des matériaux amiantés, sans port systématique d’un équipement de protection individuelle, ce que ne conteste pas l’administration en défense.
Il résulte de ce qui précède que l’Etat employeur doit être regardé comme ayant fait preuve d’une carence fautive dans la mise en œuvre effective des mesures de protection contre les poussières d’amiante auxquelles M. A... a pu être exposé au cours de sa carrière, de nature à engager sa responsabilité.
Sur l’indemnisation des préjudices :
M. A... a droit à l’indemnisation des préjudices qu’il subit, qui sont certains et résultent directement de la carence fautive de l’Etat.
En ce qui concerne le préjudice moral :
Dès lors qu’un ouvrier d’Etat ayant exercé dans la construction navale a été intégré dans le dispositif d’allocation spécifique de cessation anticipée d’activité, compte tenu d’éléments personnels et circonstanciés tenant à des conditions de temps, de lieu et d’activité, il peut être regardé comme justifiant l’existence de préjudices tenant à l’anxiété due au risque élevé de développer une pathologie grave, et par là-même d’une espérance de vie diminuée, à la suite de son exposition aux poussières d’amiante. Ainsi, la décision de reconnaissance du droit à cette allocation vaut reconnaissance pour l’intéressé d’un lien établi entre son exposition aux poussières d’amiante et la baisse de son espérance de vie, et cette circonstance, qui suffit par elle-même à faire naître chez son bénéficiaire la conscience du risque de tomber malade, est la source d’un préjudice indemnisable au titre du préjudice moral. En outre, pour évaluer le montant accordé en réparation de ce poste de préjudice, il appartient au juge de tenir compte, dans chaque espèce, de l’ampleur de l’exposition personnelle du travailleur aux poussières d’amiante. Doivent notamment être prises en considération tant les conditions d’exposition, lesquelles dépendent largement de la nature des fonctions de l’intéressé et des circonstances particulières de leur exercice, que la durée de cette exposition.
Il résulte de l’instruction que M. A... a été admis au bénéfice de l’allocation spécifique de cessation anticipée par un arrêté du 27 mars 2024. Il peut, dès lors, être regardé comme justifiant avoir été exposé à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de son espérance de vie, dont la conscience suffit à établir l’existence d’un préjudice d’anxiété indemnisable. Il résulte également de l’instruction que l’intéressé a, au cours de sa période d’emploi au sein de l’arsenal de Cherbourg du 5 mars 2007 au 30 septembre 2023, été amené à intervenir dans des bâtiments contaminés par des poussières d’amiante et sur des matériaux susceptibles de contenir des fibres d’amiante. Il a produit à cet égard notamment deux témoignages d’anciens collègues, déclarant avoir travaillé avec lui pendant une dizaine d’années, dont l’un relève qu’« en effectuant de l’entretien courant dans les bâtiments du commissariat de la marine (…), nous avons été exposés à des poussières en suspension dues à l’élément que nous manipulions ou lors de percements » et l’autre atteste la réalisation de travaux « sur différents chantiers sur le site de la DCN Cherbourg, sur le site du commissariat de la marine et aussi sur certains chantiers des travaux maritimes de Cherbourg, où l’amiante était présente », ce que ne conteste pas le ministre en défense. Dans les circonstances de l’espèce, compte tenu de la durée d’exposition à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de son espérance de vie ainsi que de l’intensité de son exposition, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par l’intéressé en l’évaluant à la somme de 7 000 euros.
En ce qui concerne les troubles dans les conditions d’existence :
Si les études statistiques générales établissent un lien entre une exposition suffisamment longue d’un travailleur aux poussières d’amiante, d’une part, et le risque de contracter une maladie grave ainsi que la baisse de son espérance de vie, d’autre part, elles ne suffisent pas, à elles seules, à établir l’existence de troubles dans les conditions d’existence. Il appartient alors à l’intéressé d’apporter des éléments complémentaires probants relatifs aux troubles subis dans ses conditions d’existence, tant du point de vue social que de son état de santé.
M. A..., qui se borne à produire une attestation de son épouse faisant état de son anxiété et de l’appréhension qu’il éprouve de développer une maladie, ne produit pas d’éléments suffisants pour caractériser l’existence de troubles dans ses conditions d’existence, distincts du préjudice moral déjà indemnisé dans les conditions rappelées ci-dessus. Par suite, aucune indemnité ne saurait être mise à la charge de l’Etat au titre de ce chef de préjudice.
Il résulte de tout ce qui précède que l’Etat doit être condamné à verser à M. A... la somme de 7 000 euros en réparation du préjudice d’anxiété subi.
Sur les intérêts et leur capitalisation :
M. A... a droit aux intérêts au taux légal à compter du 24 juillet 2020, date de réception de sa réclamation indemnitaire préalable par le ministre des armées. Il y a lieu, en outre, de faire droit à la demande de capitalisation présentée par M. A... à compter du 24 juillet 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d’intérêts, ainsi qu’à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais liés à l’instance :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 800 euros au titre des frais exposés par M. A... et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L’Etat est condamné à verser à M. A... la somme de 7 000 euros, avec intérêts au taux légal à compter du 24 juillet 2020 et capitalisation des intérêts à compter du 24 juillet 2021 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette dernière date.
Article 2 : L’Etat versera à M. A... la somme de 800 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et au ministre des armées.
Délibéré après l’audience du 21 janvier 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Rouland-Boyer, présidente,
Mme Pillais, première conseillère,
M. Pringault, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 février 2025.
Le rapporteur,
Signé
S. PRINGAULT
La présidente,
Signé
H. ROULAND-BOYER
Le greffier,
Signé
J. LOUNIS
La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
J. Lounis