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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2002088

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2002088

vendredi 23 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2002088
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 26 octobre 2020, 22 septembre 2021 et 24 février 2022, M. A C, représenté par Me Cavelier, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune de Grandcamp Maisy à lui verser la somme de 40 000 euros en réparation des préjudices liés à la situation de harcèlement moral subie, avec intérêt au taux légal et capitalisation des intérêts à compter de sa réclamation préalable ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Grandcamp Maisy une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a été victime d'agissements répétés constitutifs de harcèlement moral au sein de la commune de Grandcamp Maisy ; la responsabilité de cette dernière est dès lors engagée, même sans faute ;

- il est fondé à solliciter la somme de 40 000 euros en réparation de ses préjudices tant matériel que moral.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 27 janvier 2021, 20 janvier, 28 février et 18 juillet 2022, la commune de Grandcamp Maisy, représentée par Me Mouchenotte, conclut au rejet de la requête et demande à ce que soit mise à la charge de M. C une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les faits ne sont pas établis et qu'elle n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public,

- et les observations de Me Cavelier, représentant le requérant.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C a été affecté à compter du 1er mai 2016 à la commune de Grandcamp Maisy en qualité de brigadier-chef principal. Il indique avoir subi une situation de harcèlement moral de la part du maire de la commune à compter du mois d'octobre 2016. Par un courrier du 16 avril 2020, M. C a adressé une réclamation préalable indemnitaire à la commune. Par la présente requête, M. C demande que la commune de Grandcamp Maisy soit condamnée à lui verser la somme de 40 000 euros en réparation de ses préjudices.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de la commune du fait d'une situation de harcèlement moral :

2. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires alors en vigueur, repris à l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique territoriale : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. () ".

3. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. En revanche, la nature même des agissements en cause exclut, lorsque l'existence d'un harcèlement moral est établie, qu'il puisse être tenu compte du comportement de l'agent qui en a été victime pour atténuer les conséquences dommageables qui en ont résulté pour lui. Le préjudice résultant de ces agissements pour l'agent victime doit alors être intégralement réparé.

4. Lorsqu'un agent est victime, dans l'exercice de ses fonctions, d'agissements répétés de harcèlement moral visés à l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 précité, il peut demander à être indemnisé par l'administration de la totalité du préjudice subi, alors même que ces agissements ne résulteraient pas d'une faute qui serait imputable à celle-ci. Dans ce cas, si ces agissements sont imputables en tout ou partie à une faute personnelle d'un autre ou d'autres agents publics, le juge administratif, saisi en ce sens par l'administration, détermine la contribution de cet agent ou de ces agents à la charge de la réparation.

5. M. C soutient avoir été victime, à compter du mois d'octobre 2016, d'agissements constitutifs de harcèlement moral de la part du maire de la commune, se traduisant par un comportement inapproprié de ce dernier à son égard tenant notamment à des modifications de ses conditions de travail, des ordres illégaux, des remarques désobligeantes et une attitude de dénigrement.

6. M. C fait valoir en premier lieu que le maire lui aurait demandé d'exécuter des ordres illégaux, tels que le dépôt des animaux destinés à la fourrière sur le territoire de la commune voisine, la verbalisation de camping-cars sans arrêté municipal, la verbalisation de certaines personnes à l'exception de ses proches, et organiserait des manifestations en sous-évaluant le nombre de participants afin de se soustraire à une réglementation plus contraignante en terme de sécurité. Toutefois, M. C n'apporte pas d'éléments permettant d'établir l'existence de tels ordres illégaux, alors que la commune transmet notamment en défense un arrêté de 2017 relatif à la capture des chats errants. Par ailleurs, la circonstance que le maire refuse d'autoriser le port d'arme aux agents municipaux ne saurait être en soi constitutif d'une situation de harcèlement moral.

7. En deuxième lieu, le requérant soutient qu'il ne pouvait pas prendre de congés durant la période estivale, qu'il était sous pression, devait travailler tous les samedis, effectuait de nombreuses heures supplémentaires, et que ses demandes de formation étaient refusées. Il résulte de l'instruction que M. C n'a effectivement pas pris de congés durant les mois de juin à août, de 2016 à 2019. Si la commune fait valoir en défense, en se basant sur le compte rendu d'une visite médicale du requérant de 2017, que l'absence de congés durant la période estivale était une condition de son recrutement, elle ne justifie pas ces refus, à les supposer légaux, par des considérations étrangères à tout harcèlement, liées notamment à la bonne organisation du service. De même, il ressort des éléments sollicités par le tribunal que M. C effectuait de nombreuses heures supplémentaires et qu'aucune évaluation n'a été effectuée. La commune n'apporte aucun élément concernant cette situation ni sur l'absence d'évaluation professionnelle de l'intéressé pendant cette période et ne conteste pas les refus de formations sollicitées par le requérant.

8. En troisième lieu, M. C soutient que le comportement du maire a changé à la suite de la découverte de son orientation sexuelle à la fin de l'année 2016. Selon une attestation de la directrice des services de la commune, le maire de la commune l'a convoquée en décembre 2016 dans son bureau pour lui montrer une photographie de M. C et de son ami, publiée sur le compte d'un réseau social du requérant, en lui demandant si elle savait que ce dernier était homosexuel. Selon ce témoignage, le maire a semblé contrarié par cette information et en aurait fait également part à d'autres élus. Il résulte également de ce témoignage, comme d'une attestation d'un maire honoraire, que le maire de la commune " s'adressait mal " au requérant.

9. Il ressort de nombreux documents, notamment des comptes rendus de visite médicale de janvier 2017 et des certificats médicaux du 14 décembre 2017, 9 janvier 2018, de janvier et novembre 2019, que M. C, dont aucun antécédent n'est connu, s'est plaint d'une situation de souffrance au travail en lien avec le comportement du maire et a présenté un syndrome dépressif sévère pour lequel il a été régulièrement suivi et qui a nécessité des hospitalisations en psychiatrie du 11 janvier au 8 mars 2018 et du 13 mars au 23 mai 2019.

10. L'ensemble des faits mentionnés aux points 7 et 8 sont de nature à établir une présomption de harcèlement moral à l'encontre de M. C de la part de l'ancien maire de la commune. La commune n'apporte aucun élément utile de nature à renverser cette présomption. Si elle fait valoir n'avoir commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité, cette circonstance est sans incidence sur l'engagement de sa responsabilité du fait d'agissements de harcèlement moral commis par un de ses agents sur son lieu de travail, pendant ses heures de travail, et qui ne sont pas dépourvus de tout lien avec le service. Par suite, alors que cette situation a eu des conséquences, en particulier sur sa santé mentale, M. C est fondé à soutenir que la responsabilité de la commune est engagée du fait des agissements répétés de harcèlement moral ainsi commis à son encontre.

En ce qui concerne les préjudices :

11. En premier lieu, si le requérant sollicite la réparation de son préjudice matériel en indiquant notamment qu'il a versé à son ex-compagnon, à la suite de son divorce, une somme de 9 500 euros, il ne justifie pas de la réalité de ce préjudice. Cette demande doit dès lors être rejetée. Par ailleurs, s'il produit une facture d'honoraire d'avocat acquittée dans le cadre de sa procédure de divorce, pour un montant de 1 466 euros, il ne résulte pas de l'instruction que ce préjudice soit directement lié à la situation de harcèlement moral subi par M. C. Par suite, cette demande doit être rejetée.

12. En second lieu, il résulte de l'instruction que la situation de harcèlement moral subie par M. C lui a causé un préjudice moral dont il sera fait une juste appréciation, compte tenu de la nécessité dans laquelle il s'est trouvé de recourir à des soins psychiatriques importants, de la durée de la situation de harcèlement et du retentissement sur sa vie familiale et ses conditions d'existence, en l'évaluant à la somme de 10 000 euros.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

13. D'une part, lorsqu'ils sont demandés, les intérêts au taux légal sur le montant de l'indemnité allouée sont dus, quelle que soit la date de la demande préalable, à compter du jour où cette demande est parvenue à l'autorité compétente ou, à défaut, à compter de la date d'enregistrement au greffe du tribunal administratif des conclusions tendant au versement de cette indemnité. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond. Cette demande prend toutefois effet au plus tôt à la date à laquelle elle est enregistrée, et pourvu qu'à cette date, il s'agisse d'intérêts dus au moins pour une année entière. Le cas échéant, la capitalisation s'accomplit à nouveau à l'expiration de chaque échéance annuelle ultérieure, sans qu'il soit besoin de formuler une nouvelle demande.

14. M. C demande que les indemnités allouées soient assorties des intérêts au taux légal. La réclamation préalable adressée par le requérant a été réceptionnée par la commune le 16 avril 2020. Dès lors, il y a lieu de faire droit à la demande de M. C à compter de cette date. La capitalisation des intérêts ayant été demandée pour la première fois par mémoire du 26 octobre 2020, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 16 avril 2021 s'agissant d'intérêts dus au moins pour une année entière.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. C, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la commune demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la commune une somme de 1 500 euros à verser à M. C au titre des frais de même nature.

D E C I D E :

Article 1er : La commune est condamnée à verser à M. C la somme de 10 000 euros. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 16 avril 2020. Les intérêts échus à la date du 16 avril 2021, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : La commune versera une somme de 1 500 euros à M. C sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et à la commune de Grandcamp Maisy.

Délibéré après l'audience du 8 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Arniaud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2022.

La rapporteure,

Signé

C. B

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

C. Bénis

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