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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2002094

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2002094

mercredi 9 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2002094
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation2ème chambre
Avocat requérantTEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 27 octobre 2020 et le 1er juin 2023, M. A... B..., représenté par la SELARL Teissonnière Topaloff Lafforgue Andreu et Associés, demande au tribunal :

1°) de condamner l’Etat à lui verser la somme de 30 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de sa réclamation préalable et de la capitalisation des intérêts à chaque échéance annuelle, en réparation du préjudice moral et des troubles dans ses conditions d’existence résultant de la carence fautive de l’Etat qui l’a exposé, pendant de nombreuses années, à l’inhalation de poussières d’amiante sans moyen de protection efficace ;

2°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B... soutient que :

- la responsabilité pour faute de l’Etat est engagée du fait de son exposition aux poussières d’amiante pendant sa carrière de marin ;
- il subit un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d’existence ;
- le préjudice moral subi doit être évalué à 15 000 euros ;
- le préjudice subi au titre des troubles dans les conditions d’existence doit être évalué à 15 000 euros.




Par un mémoire en défense, enregistré le 9 mars 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la créance invoquée est prescrite et que les préjudices invoqués ne sont pas établis.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;
- le décret n° 77-949 du 17 août 1977 ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Pringault, conseiller ;
- et les conclusions de M. Blondel, rapporteur public.


Considérant ce qui suit :

M. A... B..., ancien militaire de la marine nationale, estime que l’Etat, en sa qualité d’employeur, est responsable d’une carence fautive dès lors que ce dernier n’a pas mis en œuvre une protection efficace contre son exposition à l’inhalation de poussières d’amiante durant sa carrière. Il a sollicité, par un courrier du 11 mars 2020, la réparation de son préjudice moral et des troubles dans les conditions d’existence en résultant. Le silence gardé par le ministre des armées a fait naître une décision implicite de rejet. M. B... a alors saisi la commission des recours des militaires le 19 juin 2020 d’une même demande, rejetée par le ministre des armées le 27 août 2020 après avis de cette commission. Par sa requête, M. B... demande la condamnation de l’Etat à lui verser la somme de 30 000 euros en réparation des préjudices subis.

Sur l’exception de prescription quadriennale :

Aux termes du premier alinéa de l’article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l’Etat, les départements, les communes et les établissements publics : « Sont prescrites, au profit de l’État (...) sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n’ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l’année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis (...) ». Aux termes de l’article 3 de cette loi : « La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l’intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l’existence de sa créance ou de la créance de celui qu’il représente légalement ».

Il résulte de ces dispositions que le point de départ de la prescription quadriennale est la date à laquelle la victime est en mesure de connaître de façon suffisamment précise l’origine et la gravité du dommage qu’elle a subi ou est susceptible de subir. Dans le cas du préjudice moral d’anxiété dont peuvent se prévaloir les agents publics qui ne sont pas bénéficiaires de l’un des dispositifs législatifs d’indemnisation mis en place, cette connaissance naît de la conscience prise par l’intéressé qu’il court le risque élevé de développer une pathologie grave, et par là-même d’une espérance de vie diminuée. Le droit à réparation du préjudice en question doit donc être regardé comme acquis, au sens de ces dispositions, pour la détermination du point de départ du délai de prescription, à la date de cette connaissance.

Le ministre fait valoir en défense que le délai de prescription commence à courir, pour un agent non éligible à un régime de retraite anticipée au titre de son exposition à l’amiante, soit à la date à laquelle une attestation d’exposition aux poussières d’amiante, énumérant précisément ses périodes d’affectation dans des installations renfermant des matériaux contenant de l’amiante, lui a été délivrée, soit à la date à laquelle un examen médical spécifique au diagnostic d’une éventuelle pathologie que pourrait engendrer son exposition à l’amiante a été réalisé. Toutefois, il ne fait état d’aucun élément de nature à établir que M. B... aurait eu connaissance de son exposition à l’amiante avant le 1er janvier 2016. Dès lors, il n’est pas fondé à soutenir qu’à la date d’envoi de la réclamation indemnitaire préalable du 11 mars 2020, la prescription était acquise.

Sur l’existence d’une carence fautive de l’Etat :

La responsabilité de l’administration, notamment en sa qualité d’employeur, peut être engagée à raison de la faute qu’elle a commise, pour autant qu’il en résulte un préjudice direct et certain. Présente le caractère d’une faute le manquement à l’obligation de sécurité à laquelle l’employeur est tenu envers son agent, lorsqu’il a ou aurait dû avoir conscience du danger auquel était exposé ce dernier et qu’il n’a pas pris les mesures nécessaires pour l’en préserver. Il n’est pas contesté que la nocivité de l’amiante et la gravité des maladies dues à son exposition étaient pour partie déjà connues avant 1977 et que le décret du 17 août 1977 relatif aux mesures d’hygiène particulières applicables dans les établissements où le personnel est exposé à l’action des poussières d’amiante visé ci-dessus a imposé des mesures de protection de nature à réduire l’exposition des agents aux poussières d’amiante ainsi que des contrôles de la concentration en fibres d’amiante dans l’atmosphère des lieux de travail.

Il résulte de l’instruction que, sur les navires de la marine nationale construits jusqu’à la fin des années 1980, l’amiante était utilisée de façon courante comme isolant pour calorifuger tant les tuyauteries que certaines parois et certains équipements de bord, de même que les réacteurs et moteurs des avions de l’aéronavale. Ces matériaux d’amiante avaient tendance à se déliter du fait des contraintes physiques imposées à ces matériels, de la chaleur, du vieillissement du calorifugeage, ou de travaux d’entretien en mer ou au bassin. En conséquence, les marins intervenant sur les bâtiments de la marine nationale, qui ont travaillé dans un espace souvent confiné, sont susceptibles d’avoir été exposés à l’inhalation de poussières d’amiante.

En l’espèce, il est constant qu’entre 1976 et 1988, M. B..., maître dans la marine nationale, a été affecté ou mis pour emploi à plusieurs reprises sur des navires renfermant des matériaux à base d’amiante, notamment sous forme de calorifugeages, dont il a été rappelé plus haut qu’ils avaient tendance à se déliter. Le ministre des armées n’apporte pas la preuve que des mesures de prévention et de protection auraient été effectivement mises en œuvre au sein de la marine nationale durant les périodes d’affectation du requérant. Il ne conteste notamment pas que les marins, présents de manière permanente et souvent confinée sur les bâtiments, ne disposaient d’aucune protection spécifique pour l’exécution des tâches qui leur étaient confiées.

Il s’ensuit que l’Etat employeur doit être regardé comme ayant fait preuve d’une carence fautive dans la mise en œuvre effective des mesures de protection contre les poussières d’amiante auxquelles M. B... a pu être exposé, de nature à engager sa responsabilité.


Sur l’indemnisation des préjudices :

M. B... a droit à l’indemnisation des préjudices qu’il subit, qui sont certains et résultent directement de la carence fautive de l’Etat.

En ce qui concerne le préjudice moral :

La personne qui recherche la responsabilité d’une personne publique en sa qualité d’employeur et qui fait état d’éléments personnels et circonstanciés de nature à établir une exposition effective aux poussières d’amiante susceptible de l’exposer à un risque élevé de développer une pathologie grave et de voir, par là même, son espérance de vie diminuée, peut obtenir réparation du préjudice moral tenant à l’anxiété de voir ce risque se réaliser. Dès lors qu’elle établit que l’éventualité de la réalisation de ce risque est suffisamment élevée et que ses effets sont suffisamment graves, la personne a droit à l’indemnisation de ce préjudice, sans avoir à apporter la preuve de manifestations de troubles psychologiques engendrés par la conscience de ce risque élevé de développer une pathologie grave.

Doivent ainsi être regardées comme faisant état d’éléments personnels et circonstanciés de nature à établir qu’elles ont été exposées à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de leur espérance de vie, dont la conscience suffit à justifier l’existence d’un préjudice d’anxiété indemnisable, les personnes qui justifient avoir été, dans l’exercice de leurs fonctions, conduites à intervenir sur des matériaux contenant de l’amiante et, par suite, directement exposées à respirer des quantités importantes de poussières issues de ces matériaux. Doivent également être regardés comme justifiant d’un préjudice indemnisable, eu égard à la spécificité de leur situation, les marins qui, sans intervenir directement sur des matériaux amiantés, établissent avoir, pendant une durée significativement longue, exercé leurs fonctions et vécu, de nuit comme de jour, dans un espace clos et confiné comportant des matériaux composés d’amiante, sans pouvoir, en raison de l’état de ces matériaux et des conditions de ventilation des locaux, échapper au risque de respirer une quantité importante de poussières d’amiante. Dans ce cas, le montant de l’indemnisation du préjudice d’anxiété prend notamment en compte, parmi les autres éléments y concourant, la nature des fonctions exercées par l’intéressé et la durée de son exposition aux poussières d’amiante.

Il résulte de l’instruction, et notamment d’un relevé des états de service délivré à l’intéressé le 29 juin 2017, que M. B... a, au cours de sa carrière, été affecté à bord de plusieurs navires renfermant des matériaux à base d’amiante, dont le « Durance » pendant deux ans et dix mois et le « Second-Maître C... » pendant deux ans et dix mois également. Ces bâtiments sont mentionnés dans des attestations d’exposition à l’amiante délivrées à d’autres personnels par la direction du personnel militaire de la marine. Alors même que M. B... ne justifie pas être intervenu, de par ses fonctions, directement sur des matériaux amiantés, il a ainsi été exposé à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de son espérance de vie, dont la conscience suffit à établir l’existence d’un préjudice d’anxiété indemnisable. Au regard de son exposition au risque d’inhaler des poussières d’amiante pendant ses périodes d’activité sur ces navires de la marine nationale et de la durée de son affectation, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par l’intéressé en l’évaluant à la somme de 4 000 euros.

En ce qui concerne les troubles dans les conditions d’existence :

Si les études statistiques générales établissent un lien entre une exposition suffisamment longue d’un travailleur aux poussières d’amiante, d’une part, et le risque de contracter une maladie grave ainsi que la baisse de son espérance de vie, d’autre part, elles ne suffisent pas, à elles seules, à établir l’existence de troubles dans les conditions d’existence. Il appartient alors à l’intéressé d’apporter des éléments complémentaires probants relatifs aux troubles subis dans ses conditions d’existence, tant du point de vue social que de son état de santé.

En se bornant à produire un unique compte-rendu de scanner du thorax réalisé le 13 janvier 2020, M. B... n’établit pas qu’il serait soumis, dans le cadre d’un suivi médical post-professionnel notamment, à des examens médicaux d’une fréquence telle qu’elle entraînerait un trouble dans ses conditions d’existence. Les attestations de son médecin traitant et de membres de sa famille qu’il verse aux débats, faisant état de son anxiété et de l’appréhension qu’il éprouve de développer une maladie, ne permettent par ailleurs pas d’établir que la carence fautive de l’Etat serait à l’origine de troubles dans ses conditions d’existence distincts du préjudice moral évoqué ci-dessus et déjà indemnisé. Aucune indemnité ne saurait, dès lors, être mise à la charge de l’Etat au titre de ce chef de préjudice.

Il résulte de tout ce qui précède qu’il y a lieu de condamner l’Etat à verser à M. B... la somme de 4 000 euros en réparation du préjudice d’anxiété subi.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

M. B... a droit aux intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa réclamation indemnitaire préalable par le ministre des armées. Il y a lieu en outre de faire droit à la demande de capitalisation présentée par M. B... à compter de la date à laquelle était due, pour la première fois, une année d’intérêts, ainsi qu’à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés à l’instance :

Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 800 euros au titre des frais exposés par M. B... et non compris dans les dépens.



D E C I D E :


Article 1er : L’Etat est condamné à verser à M. B... la somme de 4 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 11 mars 2020 et de la capitalisation des intérêts à chaque échéance annuelle.

Article 2 : L’Etat versera à M. B... la somme de 800 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et au ministre des armées et des anciens combattants.

Délibéré après l’audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Marchand, président,
Mme Pillais, première conseillère,
M. Pringault, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 octobre 2024.


Le rapporteur,
Signé
S. PRINGAULT

Le président,
Signé
A. MARCHAND




La greffière,

Signé

A. D’OLIF

La République mande et ordonne au ministre des armées et des anciens combattants en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.


Pour expédition conforme,
Le greffier,



J. Lounis


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