Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 27 octobre 2020, le 26 juillet 2024 et le 16 septembre 2024, M. B... A..., représenté par la SELARL Teissonnière Topaloff Lafforgue Andreu et Associés, demande au tribunal :
1°) de condamner l’Etat à lui verser la somme de 30 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de sa réclamation préalable et de la capitalisation des intérêts à chaque échéance annuelle, en réparation du préjudice moral et des troubles dans ses conditions d’existence résultant de la carence fautive de l’Etat qui l’a exposé, pendant de nombreuses années, à l’inhalation de poussières d’amiante sans moyen de protection efficace ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. A... soutient que :
- la responsabilité pour faute de l’Etat est engagée du fait de son exposition aux poussières d’amiante pendant sa carrière de marin ;
- il subit un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d’existence ;
- le préjudice moral subi doit être évalué à 15 000 euros ;
- le préjudice subi au titre des troubles dans les conditions d’existence doit être évalué à 15 000 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 septembre 2024, et un mémoire enregistré le 19 septembre 2024 et non communiqué, le ministre des armées reconnaît qu’une indemnisation peut être accordée au requérant en réparation du préjudice d’anxiété subi et conclut au rejet du surplus des conclusions de la requête.
Il fait valoir que :
- la responsabilité de l’Etat est engagée en raison de l’exposition de M. A... aux poussières d’amiante durant ses périodes d’affectation sur trois bâtiments contenant de l’amiante ;
- le préjudice d’anxiété allégué peut être indemnisé à hauteur de 6 500 euros ;
- les troubles dans les conditions d’existence allégués ne sont pas suffisamment établis ;
- la somme de 2 000 euros demandée sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative est infondée ou, à tout le moins, excessive.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;
- le décret n° 77-949 du 17 août 1977 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Pringault, conseiller ;
- et les conclusions de M. Blondel, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
M. B... A..., ancien militaire de la marine nationale, estime que l’Etat, en sa qualité d’employeur, est responsable d’une carence fautive dès lors que ce dernier n’a pas mis en œuvre une protection efficace contre son exposition à l’inhalation de poussières d’amiante durant sa carrière. Il a sollicité, par un courrier du 11 mars 2020, la réparation de son préjudice moral et des troubles dans les conditions d’existence en résultant. Le silence gardé par le ministre des armées a fait naître une décision implicite de rejet. M. A... a alors saisi la commission des recours des militaires le 19 juin 2020 d’une même demande, rejetée par le ministre des armées le 27 août 2020 après avis de cette commission. Par sa requête, M. A... demande la condamnation de l’Etat à lui verser la somme de 30 000 euros en réparation des préjudices subis.
Sur l’existence d’une carence fautive de l’Etat :
La responsabilité de l’administration, notamment en sa qualité d’employeur, peut être engagée à raison de la faute qu’elle a commise, pour autant qu’il en résulte un préjudice direct et certain. Présente le caractère d’une faute le manquement à l’obligation de sécurité à laquelle l’employeur est tenu envers son agent, lorsqu’il a ou aurait dû avoir conscience du danger auquel était exposé ce dernier et qu’il n’a pas pris les mesures nécessaires pour l’en préserver. Il n’est pas contesté que la nocivité de l’amiante et la gravité des maladies dues à son exposition étaient pour partie déjà connues avant 1977 et que le décret du 17 août 1977 relatif aux mesures d’hygiène particulières applicables dans les établissements où le personnel est exposé à l’action des poussières d’amiante visé ci-dessus a imposé des mesures de protection de nature à réduire l’exposition des agents aux poussières d’amiante ainsi que des contrôles de la concentration en fibres d’amiante dans l’atmosphère des lieux de travail.
Il résulte de l’instruction que, sur les navires de la marine nationale construits jusqu’à la fin des années 1980, l’amiante était utilisée de façon courante comme isolant pour calorifuger tant les tuyauteries que certaines parois et certains équipements de bord, de même que les réacteurs et moteurs des avions de l’aéronavale. Ces matériaux d’amiante avaient tendance à se déliter du fait des contraintes physiques imposées à ces matériels, de la chaleur, du vieillissement du calorifugeage, ou de travaux d’entretien en mer ou au bassin. En conséquence, les marins intervenant sur les bâtiments de la marine nationale, qui ont travaillé dans un espace souvent confiné, sont susceptibles d’avoir été exposés à l’inhalation de poussières d’amiante.
En l’espèce, il est constant qu’au cours de sa carrière entre 1967 et 1993, M. A..., mécanicien naval, a été affecté ou mis pour emploi sur des navires renfermant des matériaux à base d’amiante, notamment sous forme de calorifugeages, dont il a été rappelé plus haut qu’ils avaient tendance à se déliter. Le ministre des armées n’établit ni même n’allègue que des mesures de prévention et de protection auraient été effectivement mises en œuvre au sein de la marine nationale durant les périodes d’affectation du requérant. Il ne conteste notamment pas que les marins, présents de manière permanente et souvent confinée sur les bâtiments, ne disposaient d’aucune protection spécifique pour l’exécution des tâches qui leur étaient confiées.
Il s’ensuit que l’Etat employeur doit être regardé comme ayant fait preuve d’une carence fautive dans la mise en œuvre effective des mesures de protection contre les poussières d’amiante auxquelles M. A... a pu être exposé, de nature à engager sa responsabilité.
Sur l’indemnisation des préjudices :
M. A... a droit à l’indemnisation des préjudices qu’il subit, qui sont certains et résultent directement de la carence fautive de l’Etat.
Par un courrier enregistré le 19 juillet 2024, le ministre des armées a communiqué au tribunal un protocole transactionnel, établi le même jour, proposant d’indemniser M. A... du préjudice moral subi en lien avec l’exposition aux poussières d’amiante. Dans ce protocole transactionnel, l’administration fait valoir que les troubles dans les conditions d’existence allégués par M. A... ne sont pas établis mais admet qu’il peut prétendre à une réparation du préjudice moral subi à hauteur de 6 500 euros. Par un mémoire enregistré le 26 juillet 2024, le requérant a informé le tribunal qu’il n’entendait pas réserver de suite favorable à la transaction amiable proposée par le ministère des armées.
En ce qui concerne le préjudice moral :
La personne qui recherche la responsabilité d’une personne publique en sa qualité d’employeur et qui fait état d’éléments personnels et circonstanciés de nature à établir une exposition effective aux poussières d’amiante susceptible de l’exposer à un risque élevé de développer une pathologie grave et de voir, par là même, son espérance de vie diminuée, peut obtenir réparation du préjudice moral tenant à l’anxiété de voir ce risque se réaliser. Dès lors qu’elle établit que l’éventualité de la réalisation de ce risque est suffisamment élevée et que ses effets sont suffisamment graves, la personne a droit à l’indemnisation de ce préjudice, sans avoir à apporter la preuve de manifestations de troubles psychologiques engendrés par la conscience de ce risque élevé de développer une pathologie grave.
Doivent ainsi être regardées comme faisant état d’éléments personnels et circonstanciés de nature à établir qu’elles ont été exposées à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de leur espérance de vie, dont la conscience suffit à justifier l’existence d’un préjudice d’anxiété indemnisable, les personnes qui justifient avoir été, dans l’exercice de leurs fonctions, conduites à intervenir sur des matériaux contenant de l’amiante et, par suite, directement exposées à respirer des quantités importantes de poussières issues de ces matériaux.
Il résulte de l’instruction que M. A... a exercé pendant onze années et six mois des fonctions de mécanicien à bord de navires de la marine nationale au sein desquels l’amiante était utilisé de façon courante comme isolant pour calorifuger tant les tuyauteries que certaines parois et certains équipements de bord ou comme composant d’équipements. L’intéressé a produit une attestation du directeur du personnel militaire de la marine du 16 décembre 2019, qui indique qu’il a réalisé des activités professionnelles ouvrant droit à un suivi médical post-professionnel au titre de l’amiante, ainsi que deux témoignages d’anciens mécaniciens ayant exercé leurs fonctions avec M. A... sur la frégate « Duquesne », qui relèvent notamment que l’intéressé était chargé de divers travaux d’entretien et de maintenance sur des matériaux et matériels contenant de l’amiante, dont des tuyauteries protégées par des calorifugeages en amiante, sans aucune protection individuelle. Il résulte ainsi de l’instruction et n’est pas contesté par le ministre des armées qu’au cours de ses affectations, l’intéressé a été exposé, de façon quasi permanente, aux risques présentés par le contact avec des matériaux renfermant de l’amiante et l’inhalation de poussières d’amiante, dont la dispersion était d’ailleurs facilitée par les systèmes de ventilation en fonction. Au regard de l’ensemble de ces éléments, il justifie ainsi avoir été exposé à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de son espérance de vie, dont la conscience suffit à établir l’existence d’un préjudice d’anxiété indemnisable. Compte tenu de la durée de son embarquement et de l’intensité de son exposition à ce risque, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en l’évaluant à la somme de 8 000 euros.
En ce qui concerne les troubles dans les conditions d’existence :
Si les études statistiques générales établissent un lien entre une exposition suffisamment longue d’un travailleur aux poussières d’amiante, d’une part, et le risque de contracter une maladie grave ainsi que la baisse de son espérance de vie, d’autre part, elles ne suffisent pas, à elles seules, à établir l’existence de troubles dans les conditions d’existence. Il appartient alors à l’intéressé d’apporter des éléments complémentaires probants relatifs aux troubles subis dans ses conditions d’existence, tant du point de vue social que de son état de santé.
En se bornant à produire les comptes-rendus d’un scanner et d’un examen tomodensitométrique du thorax réalisés les 29 mars 2016 et 18 septembre 2019, M. A... n’établit pas qu’il serait soumis, dans le cadre d’un suivi médical post-professionnel notamment, à des examens médicaux d’une fréquence telle qu’elle entraînerait un trouble dans ses conditions d’existence. Les attestations de son médecin traitant et de membres de sa famille qu’il verse aux débats, faisant état de son anxiété et de l’appréhension qu’il éprouve de développer une maladie, ne permettent par ailleurs pas d’établir que la carence fautive de l’Etat serait à l’origine de troubles dans ses conditions d’existence distincts du préjudice moral évoqué ci-dessus et déjà indemnisé. Aucune indemnité ne saurait, dès lors, être mise à la charge de l’Etat au titre de ce chef de préjudice.
Il résulte de tout ce qui précède qu’il y a lieu de condamner l’Etat à verser à M. A... la somme de 8 000 euros en réparation du préjudice d’anxiété subi.
Sur les intérêts et leur capitalisation :
M. A... a droit aux intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa réclamation indemnitaire préalable par le ministre des armées. Il y a lieu en outre de faire droit à la demande de capitalisation présentée par M. A... à compter de la date à laquelle était due, pour la première fois, une année d’intérêts, ainsi qu’à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais liés à l’instance :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 800 euros au titre des frais exposés par M. A... et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L’Etat est condamné à verser à M. A... la somme de 8 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 11 mars 2020 et de la capitalisation des intérêts à chaque échéance annuelle.
Article 2 : L’Etat versera à M. A... la somme de 800 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et au ministre des armées et des anciens combattants.
Délibéré après l’audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Marchand, président,
Mme Pillais, première conseillère,
M. Pringault, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 octobre 2024.
Le rapporteur,
Signé
S. PRINGAULT
Le président,
Signé
A. MARCHAND
La greffière,
Signé
A. D’OLIF
La République mande et ordonne au ministre des armées et des anciens combattants en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
J. Lounis