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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2101370

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2101370

vendredi 16 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2101370
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère chambre
Avocat requérantCALLON AVOCAT ET CONSEIL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 23 juin 2021, 3 juillet 2023 et 13 décembre 2023, M. C D, représenté par la SELARL Callon, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune de Rauville-la-Place à titre principal à lui verser la somme de 31 938,40 euros au titre des préjudices résultant de l'effondrement du mur de sa propriété, assortie des intérêts au taux légal à compter du 2 mars 2021, date de réception de sa demande préalable, et de la capitalisation des intérêts ;

2°) d'enjoindre à la commune de Rauville-la-Place de procéder à la reconstruction du mur qui s'est effondré dans un délai de six mois à compter du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Rauville-la-Place les frais d'expertise judiciaire ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Rauville-la-Place la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la responsabilité sans faute de la commune est engagée au titre des dommages liés à des travaux publics ;

- le mur de clôture de la propriété est un mur de soutènement de la voie publique ;

- l'augmentation du ruissellement des eaux de pluie en provenance du chemin communal a fragilisé le mur, l'écoulement de ces eaux ayant été modifié par l'aménagement d'un lotissement en amont de sa propriété ;

- le préjudice tenant à la remise en état du mur doit être évalué à la somme 27 038,40 euros ;

- le préjudice tenant au trouble de jouissance doit être évalué à 4 900 euros, soit 100 euros par mois.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 17 décembre 2021 et le 15 décembre 2023, la commune de Rauville-la-Place, représentée par la SCP Ferretti-Hurel-Leplatois, conclut à titre principal au rejet de la requête, à titre subsidiaire à ce que M. D conserve à sa charge une partie majoritaire des frais de reconstruction, et à ce que soit mise à la charge du requérant une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors que M. D n'est plus propriétaire du bien et du mur litigieux ;

- la responsabilité de la commune ne peut pas être engagée au titre de dommages causés par des travaux publics à l'égard de tiers, le mur n'ayant pas la fonction de soutènement d'un ouvrage public, en l'absence de voirie et de lien de causalité entre l'effondrement du mur et les travaux d'aménagement du lotissement ;

- l'effondrement du mur trouve son origine exclusive dans le défaut total d'entretien incombant à M. D, propriétaire du mur ;

- la bande de terre qui longe la propriété du requérant n'est pas une voie communale, ni n'en fait office, et a préexisté à la création du lotissement ;

- les travaux de réalisation du lotissement n'ont pas modifié l'écoulement des eaux pluviales à proximité du mur ;

- les conclusions indemnitaires du requérant ne sont pas fondées ;

- à titre subsidiaire, les conclusions indemnitaires au titre de la reconstruction du mur et du préjudice de jouissance ne sont pas justifiées et disproportionnées.

Par un courrier du 15 décembre 2023, et en application de l'article R. 611-10 du code de justice administrative, M. D a été invité à justifier de sa qualité de propriétaire à la date du 21 décembre 2023.

Par un courrier enregistré le 20 décembre 2023, M. D se désiste de sa demande tendant à la réalisation des travaux ou à la condamnation de la commune à prendre en charge le coût de reconstruction du mur, mais maintient ses conclusions au titre du préjudice de jouissance, des frais d'instance et des frais d'expertise.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- le rapport d'expertise déposé le 3 juillet 2023.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Groch,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentée.

Considérant ce qui suit :

1. M. C D est propriétaire d'un ensemble immobilier de 462 m2, " La Cavée du bas du Mont ", situé sur la commune de Rauville-la-Place, comprenant les parcelles AB n° 12 et AB n° 13, lesquelles sont bordées d'un mur de seize mètres du côté de la parcelle voisine AB n° 381. Cette parcelle AB n° 381, qui dispose d'un accès donnant sur la voirie départementale, est ouverte au public et permet une desserte par l'arrière des propriétés riveraines l'entourant. Des travaux d'aménagement, notamment des " réseaux durs ", ont été effectués par la commune, maître d'ouvrage, et la direction départementale de l'équipement en tant que maître d'œuvre, afin de permettre la création du lotissement de la lande du Mont, situé en amont de la propriété du requérant. M. D a constaté le 5 novembre 2019 l'effondrement d'une partie du mur en bordure de sa propriété et en a informé le maire par courrier notifié le 14 novembre 2019. Par un courrier notifié le 2 mars 2021, le requérant a demandé à la commune la prise en charge des travaux de réparation du mur et a sollicité l'indemnisation du trouble de jouissance et du préjudice moral subis. Par une décision implicite de refus née du silence de la commune, celle-ci a rejeté la prise en charge des travaux de réparation et la demande indemnitaire. Par une ordonnance du 30 août 2021, le juge des référés de ce tribunal a désigné un expert qui a déposé le 3 juillet 2023 son rapport daté du 5 avril 2023.Par la présente requête, M. D demande au tribunal de condamner la commune de Rauville-la-Place à procéder à la reconstruction du mur et à lui verser une somme globale de 31 938,40 euros au titre des préjudices subis.

Sur le désistement partiel de M. D :

2. Dans sa requête, M. C D demandait la réalisation des travaux ou la condamnation de la commune à prendre en charge le coût de reconstruction du mur. Par un courrier enregistré le 20 décembre 2023, il a expressément abandonné ces conclusions. Il y a lieu de prendre acte de ce désistement pour ces conclusions.

Sur la fin de non-recevoir opposée par la commune de Rauville-la-Place tirée du défaut d'intérêt à agir :

3. Il ressort de l'attestation notariée produite au dossier le 20 décembre 2023 que la propriété de l'ensemble immobilier " Le Bas du Mont " cadastré AB n° 12 et AB n° 13 a été transférée par acte de vente le 12 décembre 2023 à M. A et Mme B. M. D justifie de sa qualité de propriétaire à la date de l'enregistrement de sa requête. Dans ces conditions, il a intérêt à agir en vue d'être indemnisé des préjudices éventuels causés à ce bien immobilier avant le 12 décembre 2023. Par suite, la fin de non-recevoir tirée du défaut d'intérêt à agir du requérant doit être écartée.

Sur les conclusions indemnitaires au titre du préjudice de jouissance :

En ce qui concerne le principe de la responsabilité du fait des dommages causés par un ouvrage public :

4. D'une part, il résulte de l'instruction que la bande terre de la parcelle AB n° 381 jouxtant la propriété du requérant et permettant un accès à l'arrière des propriétés riveraines a été qualifiée de chemin communal par le maire de la commune de Rauville-la-Place dans son courrier du 3 décembre 2019. La commune, qui se borne à contester l'existence d'une voie communale à la date du sinistre, n'apporte aucun élément sur la qualification juridique de ce chemin. Il résulte de l'instruction que le plan de masse du projet de lotissement " Le Mont de la Place " dont la commune est le maître d'ouvrage, permet de constater la préexistence de ce chemin à la construction du lotissement et prévoit l'aménagement futur de la parcelle AB n° 381 avec la pose " d'un revêtement hydrocarboné gravillon rouge " et " des espaces verts communs ". Il n'est pas contesté qu'à la date du litige, le chemin en question, qui donne sur la route départementale RD15, est ouvert à la circulation du public et qu'il a fait l'objet de travaux d'aménagement avec la pose d'un réseau d'évacuation des eaux usées. Bien que très légèrement aménagé en surface en terre et recouvert d'herbes rases, il présente ainsi la qualité d'une voie publique et d'un ouvrage public.

5. D'autre part, un mur destiné à soutenir une voie publique, qui passe en surplomb d'un terrain privé, constitue l'accessoire de la voie publique et présente le caractère d'un ouvrage public, alors même qu'il serait implanté dans sa totalité sur un terrain privé.

6. Il résulte des pièces du dossier, et notamment du rapport d'expertise, que le mur qui borde la propriété du requérant et longe le chemin sur environ seize mètres comprend une partie très ancienne et une partie rénovée, qu'il assure la clôture de la propriété de M. D pour les parcelles AB n° 12 et AB n° 13, et remplit, dans sa partie basse, une fonction de soutènement du chemin. Ainsi il s'incorpore matériellement à l'ouvrage public que constitue la voie publique. Il en résulte, alors même qu'il appartiendrait à M. D et qu'il ne serait pas inclus dans le domaine public, que ce mur constitue un ouvrage public par accessoire de la voie publique dont l'entretien incombe à la commune de Rauville-la-Place.

7. Le maître d'ouvrage est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que les ouvrages publics dont il a la garde peuvent causer aux tiers tant en raison de leur existence que de leur fonctionnement. La victime doit toutefois apporter la preuve de la réalité des préjudices qu'elle allègue avoir subis, et de l'existence d'un lien de causalité entre cet ouvrage et lesdits préjudices. Le maître d'ouvrage ne peut dégager sa responsabilité que s'il établit que ces dommages résultent de la faute de la victime ou d'un cas de force majeure. Les tiers ne sont pas tenus de démontrer le caractère grave et spécial du préjudice qu'ils subissent lorsque le dommage n'est pas inhérent à l'existence même de l'ouvrage public ou à son fonctionnement et présente, par suite, un caractère accidentel.

8. Il résulte de l'instruction que le 4 et 5 novembre 2019, le mur de soutènement de la voie publique s'est effondré dans sa partie la plus ancienne dans un contexte de forte pluviométrie. Selon l'expertise, le sinistre a pour origine un effondrement du mur consécutif aux infiltrations provenant du chemin communal, le désordre se présentant sur ce type de mur quand les eaux de ruissellement viennent s'accumuler derrière la paroi, qui n'est pas munie de barbacanes destinées à leur évacuation, et les joints fuyard d'un vieux mur. Par ailleurs, les remontées capillaires s'opèrent avec une charge de minéraux dont la dégradation en acide dégrade les pierres calcaires. L'expert précise que, sur la partie du mur éboulé, qui n'avait donc pas été reconstruite avec la mise en place de barbacanes en pied, les eaux de ruissellement du chemin communal sont bloquées par la tête du mur qui est saillante par rapport au terrain naturel du chemin. Selon cet expert, lors de la réalisation du réseau d'évacuation des eaux usées, le terrassement pour la mise en place de la canalisation a pu fragiliser la stabilité du mur. Enfin, il ne résulte pas de l'instruction que la commune de Rauville-la-Place, gestionnaire de l'ouvrage public, ait procédé à une surveillance de l'état de ce mur de soutènement.

9. Ainsi, en tant que gestionnaire du chemin communal et de ses dépendances et accessoires, la commune de Rauville-la-Place est responsable, même sans faute, à l'égard des conséquences dommageables de l'effondrement du mur de soutènement.

10. Par ailleurs, il résulte du rapport d'expertise que les infiltrations liées au ruissellement des eaux pluviales en provenance du chemin sont à l'origine du désordre. Si les constatations ont révélé une " absence de joints, apparence appareillage pierre sèche ", une " végétation abondante qui par les racines occasionnent des poussées ", des " fissures nombreuses ", et un " appareillage pierre tout venant très irrégulier ", ces faits ne sont pas constitutifs d'une faute de la part du requérant susceptible d'exonérer ou d'atténuer la responsabilité sans faute de la commune de Rauville-la-Place du fait des dommages créés à un tiers du fait d'un ouvrage public.

En ce qui concerne le préjudice de jouissance allégué :

11. Le requérant demande l'indemnisation de son préjudice de jouissance de sa propriété et du jardin, du fait de l'effondrement du mur, à hauteur de la somme de 4 900 euros au titre de la période écoulée entre novembre 2019 et décembre 2023, soit 100 euros par mois. Les photographies versées au dossier font apparaître la présence d'éboulis sur son terrain. Dans ces circonstances, il y a lieu d'indemniser M. D de ce préjudice en lui allouant la somme de 4 900 euros.

12. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner la commune de Rauville-la-Place à verser à M. D la somme de 4 900 euros en réparation des préjudices subis.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

13. Le requérant a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité de 4 900 euros à compter du 2 mars 2021, date de réception de sa demande préalable par la commune de Rauville-la-Place.

14. En outre, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée pour la première fois lors de l'enregistrement de la requête, le 23 juin 2021. Il y a donc lieu de faire droit à cette demande de capitalisation à compter du 23 juin 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

15. En premier lieu, aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. / L'Etat peut être condamné aux dépens ". En vertu de ces dispositions, il appartient au juge saisi au fond du litige de statuer, au besoin d'office, sur la charge des frais de l'expertise ordonnée par la juridiction administrative.

16. En application des dispositions réglementaires précitées et en l'absence de circonstances particulières, il y a lieu de mettre les frais et honoraires de l'expertise, taxés et liquidés à la somme de 3 561,72 euros par ordonnance de taxation n° 2101375 du 22 mai 2023, à la charge définitive de la commune de Rauville-la-Place, partie perdante dans la présente instance.

17. En second lieu, aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

18. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Rauville-la-Place, partie perdante dans la présente instance, la somme de 1 500 euros à verser à M. D sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il est donné acte du désistement des conclusions de la requête de M. D tendant à la réalisation des travaux ou à la condamnation de la commune à prendre en charge le coût de reconstruction du mur.

Article 2 : La commune de Rauville-la-Place versera à M. D une somme de 4 900 euros. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 2 mars 2021, avec capitalisation à partir du 23 juin 2022 et à chaque échéance annuelle ultérieure.

Article 3 : Les frais et honoraires d'expertise, liquidés et taxés, par ordonnance du 22 mai 2023, à la somme de 3 561,72 euros, sous déduction des allocations provisionnelles si celles-ci ont été versées, sont mis à la charge définitive de la commune de Rauville-la-Place.

Article 4 : La commune de Rauville-la-Place versera à M. D la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. D et à la commune de Rauville-la-Place.

Copie en sera adressée à l'expert.

Délibéré après l'audience du 1er février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 février 2024.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

Le greffier,

Signé

J. LOUNIS

La République mande et ordonne au préfet de la Manche en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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