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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2101816

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2101816

vendredi 10 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2101816
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantAARPI CONCORDANCE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 13 août 2021 et le 12 avril 2024, Mme B A, représentée par Me Balouka, demande au tribunal :

1°) de sursoir à statuer dans l'attente du jugement à intervenir devant le tribunal judiciaire de Caen, enregistré sous le numéro RG n° 22/00076 ;

2°) de condamner la chambre de commerce et d'industrie de région Normandie (CCI de Normandie) à lui verser la somme de 141 952,98 euros au titre de dommages et intérêts ;

3°) de mettre à la charge de la CCI de Normandie la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la CCI de Normandie a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en fixant illégalement sa rémunération ;

- la CCI de Normandie a commis une faute de nature à engager sa responsabilité du fait d'un harcèlement moral dû à la détérioration de ses conditions de travail, de discrimination et de l'absence d'accompagnement à son nouveau poste de conseillère d'entreprise à compter du 1er février 2018 ;

- elle est fondée à solliciter la somme de 141 952,98 euros en réparation de ses préjudices, dont 91 952,98 euros de préjudice financier et 50 000 euros de préjudice moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 mai 2022, la CCI de Normandie, représentée par Me Gillet, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme A la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 52-1311 du 10 décembre 1952 ;

- l'arrêté du 25 juillet 1997 relatif au statut du personnel de l'assemblée des chambres françaises de commerce et d'industrie, des chambres régionales de commerce et d'industrie et des groupements interconsulaires ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martinez,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public,

- et les observations de Me Balouka, représentant Mme A, et de Me Molkhou, substituant Me Gillet, représentant la CCI de Normandie.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, agent administratif de la chambre de commerce et d'industrie de la région Normandie (CCI de Normandie), a été recrutée par la voie contractuelle le 18 octobre 2013 comme chargée de mission au sein du pôle territoires de la chambre de commerce et d'industrie territoriale de Caen. Elle a été titularisée à compter du 18 octobre 2015 sur un emploi national d'animateur de réseau. Par une lettre du 13 avril 2021, Mme A a demandé la cessation d'un commun accord de la relation de travail et l'indemnisation des préjudices qu'elle déclare avoir subis au cours de la relation de travail. Par une décision implicite du 14 juin 2021, la directrice générale de la CCI de Normandie a rejeté ces demandes. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal de condamner la CCI de Normandie à lui verser la somme de 141 952,98 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis.

Sur la responsabilité de la CCI de Normandie :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 15 de l'arrêté du 25 juillet 1997 relatif au statut du personnel de l'assemblée des chambres françaises de commerce et d'industrie, des chambres régionales de commerce et d'industrie et des groupements interconsulaires : " La rémunération mensuelle indiciaire des agents titulaires et stagiaires des Compagnies Consulaires est calculée en multipliant la somme des trois indices suivants par la valeur du point national : / - l'indice de qualification déterminé par le classement dans la grille des emplois définie à l'article 14, / - l'indice des résultats professionnels individuels déterminé en application des articles 16-2, 19 et 50, / - l'indice d'expérience déterminé en application des articles 19 et 50 () ". Aux termes de l'article 14 du même statut : " Le système de classification nationale à 8 niveaux est établi par la Commission Paritaire Nationale. Ce système de classification nationale est obligatoire ". Aux termes de l'article 19 du même statut : " () L'indice d'expérience est automatiquement augmenté de cinq points chaque année au titre de la garantie de carrière à compter de la cinquième année suivant le recrutement et jusqu'à la vingt-quatrième année, soit un total maximum de cent points. / () La situation des agents titulaires à la date de la publication au journal officiel du présent statut est réglée par l'article 50 ". L'article 50 de ce statut prévoit : " () Le grade indiciaire constitue l'indice de qualification ; les majorations acquises y compris après application des dispositions ci-dessus constituent l'indice de résultats. L'attribution des cinq points d'expérience prévue à l'article 19 s'applique à chaque date anniversaire de la dernière majoration triennale à concurrence de 50 % de leur indice de qualification constaté au jour de la publication au Journal Officiel du présent statut. / Le total des points d'expérience peut se poursuivre au-delà de cent points sous réserve que leur total ne puisse excéder 50 % de l'indice de qualification mentionné ci-dessus () ".

3. Si, en l'absence de dispositions législatives ou réglementaires relatives à la fixation de la rémunération des agents non titulaires, l'autorité compétente dispose d'une large marge d'appréciation pour déterminer, en tenant compte notamment des fonctions confiées à l'agent et de la qualification requise pour les exercer, le montant de la rémunération ainsi que son évolution, il appartient au juge, saisi d'une contestation en ce sens, de vérifier qu'en fixant ce montant, l'autorité compétente n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.

4. Il résulte de l'instruction que Mme A a été recrutée par la voie contractuelle le 18 octobre 2013 comme chargée de mission au sein du pôle territoires de la chambre de commerce et d'industrie territoriale de Caen, à l'indice brut de qualification de 380 avec un indice de résultat de 49 sur un poste de niveau 5. La requérante soutient que les fonctions exercées allaient au-delà des missions stipulées par son contrat de recrutement et qu'elle aurait dû bénéficier d'un indice de qualification de 500 pour un poste de niveau 7 compte tenu des missions et responsabilités confiées dans l'animation des clubs des entreprises. Toutefois, il résulte des termes de son contrat initial que les missions d'animation et de gestion des clubs faisaient partie de sa fiche de poste. En outre, par un courrier du 20 mai 2020 du directeur régional des ressources humaines de la CCI de Normandie, une réévaluation de la classification de son poste a été opérée à l'occasion de la régionalisation de la CCI, reclassant son poste à compter du 1er septembre 2015 comme animatrice de réseau d'entreprises, poste de niveau 6 à l'indice de rémunération de 430, décision non contestée en 2015 par la requérante. Mme A a ensuite bénéficié d'une titularisation à compter du 18 octobre 2015 et enfin d'un changement de poste de conseiller en février 2018 de même niveau. Elle a bénéficié de deux primes exceptionnelles en 2015 et 2016, d'une évolution de son indice de résultats évoluant de 35 à 116 entre 2019 et 2021, ainsi que d'une augmentation de cinq points par année de son indice d'expérience, en application de l'article 19 du statut précité. Si la requérante évalue ses aptitudes en application du livret de référentiels des compétences de février 2017, ces allégations ne sont assorties d'aucune précision ni d'aucun comparatif de postes. Dans ces conditions, il ne résulte pas de l'instruction qu'en recrutant l'intéressée avec une rémunération fixée sur la base de l'indice de qualification 380, eu égard à sa qualification, à son expérience professionnelle, à la nature et au niveau des fonctions exercées, le président de la CCI de Normandie ait commis une erreur manifeste d'appréciation constitutive d'une faute de nature à engager sa responsabilité.

5. En second lieu, indépendamment des dispositions de l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, qui ne s'appliquent pas au personnel administratif des chambres de commerce et d'industrie régi par un statut établi en vertu de l'article 1er de la loi du 10 décembre 1952 susvisée, aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel.

6. Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. Dès lors qu'elle n'excède pas ces limites, une simple diminution des attributions justifiée par l'intérêt du service, en raison d'une manière de servir inadéquate ou de difficultés relationnelles, n'est pas constitutive de harcèlement moral.

7. Mme A se plaint d'avoir subi une surcharge de travail en particulier sur le nombre de clubs d'entreprises à animer de l'ordre de trente par an avec des réunions en horaires décalés le soir. Toutefois, il résulte de l'instruction que le volume de gestion réalisé ne correspond pas à celui invoqué. Il ressort des agendas de la requérante produits en défense pour les années 2014, 2015 et 2016, ainsi que d'un tableau des heures de récupération, que Mme A bénéficiait d'une prise en compte avec temps de récupération systématique pour les réunions assurées en horaires décalés. Si la requérante soutient que la surcharge de travail a perduré à son changement de poste en 2018, cette allégation n'est pas établie. En conséquence, Mme A n'est pas fondée à soutenir qu'elle aurait subi une surcharge de travail susceptible de faire présumer l'existence de faits de harcèlement moral.

8. Mme A se plaint en outre de difficultés relationnelles avec les présidents de clubs d'entreprises ainsi qu'un fait de harcèlement sexuel avec l'un d'entre eux, sans prise en compte de la situation par sa hiérarchie. Elle n'apporte toutefois aucun élément probant concernant l'allégation de harcèlement sexuel. Il résulte de l'instruction qu'un changement d'affectation a été décidé à compter du 1er février 2018 sur un poste de conseillère d'entreprise dont l'équivalence avec le précédent poste n'est pas contestée. Il n'est pas établi que le changement de poste, justifié par l'intérêt du service, ait dépassé l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. Mme A soutient également avoir rencontré des difficultés relationnelles avec sa hiérarchie. Il résulte des pièces du dossier que, par échanges de mails des 2 et 6 juin 2017 avec la supérieure hiérarchique directe de la requérante, Mme A s'est excusée de son propre comportement excessif et de " violences verbales " en prenant acte d'un recadrage sur son positionnement avec les partenaires institutionnels de la CCI de Normandie. Mme A, qui n'apporte aucun autre élément à l'appui de ses allégations, n'est pas fondée à soutenir qu'elle aurait subi une dégradation de ses relations professionnelles susceptible de faire présumer l'existence de faits de harcèlement moral.

9. Enfin, Mme A soutient ne pas avoir été accompagnée à l'occasion de ses nouvelles fonctions de conseillère d'entreprise à compter du 1er février 2018 et dénonce un manque de reconnaissance dans son travail. Toutefois, il résulte de l'instruction que Mme A a bénéficié d'entretiens mensuels avec sa hiérarchie ainsi que de la tenue d'un tableau de suivi et d'actions. Elle a en outre bénéficié d'un financement par la CCI de Normandie, à hauteur de 3 000 euros, pour un master " management et administration des entreprises ". Mme A a bénéficié de la reconnaissance de son travail au vu des appréciations portées sur les comptes rendus d'entretiens professionnels et, ainsi qu'il a été exposé au point 4 du présent jugement, a obtenu des primes et une évolution des indices de résultats professionnels. En conséquence, Mme A n'est pas fondée à soutenir que le changement de poste au sein de son administration pourrait être assimilé à une modification significative de sa situation antérieure, ou à une discrimination déguisée et qu'elle aurait subi un manque de reconnaissance professionnelle susceptible de faire présumer l'existence de faits de harcèlement moral.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les éléments de fait produits par Mme A ne permettent pas de faire présumer l'existence d'agissements constitutifs d'un harcèlement moral à son encontre. Dès lors, la requérante n'est pas fondée à demander la condamnation de la CCI de Normandie à lui verser une indemnité réparant les préjudices correspondant au harcèlement allégué.

11. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de surseoir à statuer dans l'attente d'un jugement rendu par la section sociale du tribunal judiciaire de Caen, que la requête de Mme A doit être rejetée.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la CCI de Normandie, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que Mme A demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la CCI de Normandie présentées sur le fondement des mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la CCI de Normandie présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la chambre de commerce et d'industrie de région Normandie.

Délibéré après l'audience du 18 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 mai 2024.

Le rapporteur,

Signé

P. MARTINEZ

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

E. Bloyet

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