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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2101880

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2101880

vendredi 12 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2101880
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP HUAUME-LEPELLETIER ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 août 2021, Mme C B, représentée par Me Arin, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier d'Argentan à lui verser la somme de 393 529,45 euros avec intérêts au taux légal à compter du 29 juin 2019 ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier d'Argentan une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les dépens.

Elle soutient que :

- le centre hospitalier d'Argentan a commis une faute dans sa prise en charge médicale ;

- elle est bien fondée à solliciter la somme de 393 529,45 euros, dont 5 713,19 euros de dépenses de santé actuelles, 5 806 euros de perte de gains professionnels actuels, 6 796,80 euros d'indemnités journalières, 120 075,26 euros de dépenses de santé futures, 174 553 euros de pertes de gains professionnels futurs, 10 000 euros d'incidence professionnelle, 21 394,80 euros de frais de véhicules adaptés, 100 euros de frais de logement, 10 200 euros de déficit fonctionnel temporaire, 3 000 euros de souffrances endurées, 6 000 euros de préjudice esthétique temporaire, 20 000 euros de déficit fonctionnel permanent, 3 000 euros de préjudice esthétique permanent et 3 000 euros de préjudice d'agrément.

Par deux mémoires, enregistrés les 27 novembre 2021 et 9 février 2023, la caisse primaire d'assurance maladie de l'Orne, représentée par Me Bourdon, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de mettre à la charge du centre hospitalier d'Argentan la somme de 202 550,76 euros au titre de ses débours, ou, à titre subsidiaire la somme de 130 060,16 euros, avec intérêts et capitalisation des intérêts à compter du jugement ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier d'Argentan la somme de 1 162 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion sur le fondement de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier d'Argentan la somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le centre hospitalier d'Argentan a commis une faute dans la prise en charge médicale de son assurée Mme B ;

- elle est bien fondée à solliciter la somme de 202 550,76 euros au titre de ses débours, dont 1 559,90 euros au titre des frais hospitaliers, 2 908,92 euros de frais médicaux, 640,84 euros de frais d'appareillage, 153,82 euros de frais de transport, 6 796,80 euros au titre des indemnités journalières versées, 4 589,04 euros de frais futurs occasionnels et 186 025,44 euros de frais futurs viagers.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 janvier 2021, le centre hospitalier d'Argentan, représenté par Me Labrusse, conclut au rejet de la requête et des demandes de la CPAM ou, à titre subsidiaire, de diminuer les sommes sollicitées.

Il soutient que :

- les critères d'une indication opératoire n'étaient pas réunis ;

- Mme B n'a pas consulté dans les quarante-huit heures après le 22 août 2018 ;

- le lien de causalité entre la faute et le dommage n'est pas établi ;

- le taux de perte de chance est surévalué, une nouvelle expertise est nécessaire ;

- les sommes à allouer doivent être réduites.

Vu le rapport d'expertise déposé le 4 février 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public,

- et les observations de Me Derouet, substituant Me Labrusse, représentant le centre hospitalier d'Argentan.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, née le 25 février 1984, a été admise le 22 août 2018 au service des urgences du centre hospitalier d'Argentan en raison de vives douleurs au membre inférieur gauche. Une hypoesthésie de la face antérieure et latérale de la cuisse et de la totalité du genou et du pied, ainsi qu'un déficit moteur à 3/5 lors de la flexion de la cuisse, ont été constatés. L'intéressée a quitté le service des urgences avec, notamment, l'invitation à se rendre chez son neurologue le 28 août 2018. Le 3 septembre 2018, un scanner a révélé une hernie discale avec fragment discal exclu L4/L5 gauche, compressif sur la racine L5 gauche. Le 18 septembre 2018, Mme B a subi une intervention chirurgicale de résection de la hernie discale L4/L5. Elle est restée atteinte d'une paralysie séquellaire des releveurs du pied gauche avec hypoesthésie et douleur neuropathique. Une indemnisation amiable auprès du centre hospitalier d'Argentan n'ayant pu être obtenue, Mme B demande au tribunal de condamner ledit centre hospitalier à lui verser une somme totale de 393 529,45 euros en réparation des préjudices subis en raison du retard de diagnostic commis par le centre hospitalier lors de sa prise en charge par le service des urgences le 22 août 2018. La CPAM de l'Orne sollicite quant à elle que soit mise à la charge du centre hospitalier la somme de 202 550,76 euros en remboursement de ses débours.

Sur la responsabilité du centre hospitalier d'Argentan :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I - () les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ". Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter que ce dommage soit advenu. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

3. Mme B a été admise le 22 août 2018 au service des urgences du centre hospitalier d'Argentan en raison de vives douleurs au membre inférieur gauche. Il a été diagnostiqué une sciatique, pour laquelle un traitement antalgique lui est prescrit et la consigne de se rendre chez son neurologue le 28 août 2018, rendez-vous qui avait été pris par Mme B antérieurement. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport de l'expertise diligentée par le tribunal, que si des examens utiles ont été pratiqués au cours de sa prise en charge le 22 août 2018, parmi lesquels une radiographie du rachis lombaire et de la hanche, il n'a en revanche pas été procédé immédiatement à la réalisation de la manœuvre de Lasègue ni à un scanner du rachi lombaire alors que le tableau clinique de l'intéressée, à savoir une vive douleur et une paralysie du pied (déficit 3/5), aurait dû conduire à évoquer le diagnostic prioritaire de sciatique par hernie discale et à la réalisation d'un scanner du rachis lombaire en urgence. Or, en l'espèce, un scanner n'a été réalisé que le 3 septembre 2018, à la demande du neurologue consulté par Mme B le 28 août 2018, lequel a posé le diagnostic de sciatique par hernie discale. Compte tenu des résultats du scanner, le neurochirurgien consulté le lundi 10 septembre 2018 a constaté une sciatique paralysante L5 gauche à 0/5 et a proposé à Mme B une intervention chirurgicale en la prévenant qu'elle ne pourra pas récupérer de sa paralysie qui évolue depuis plusieurs semaines. Si le centre hospitalier fait valoir en défense que la patiente n'entrait pas dans le cadre d'une chirurgie d'urgence, l'expert précise que, selon la littérature médicale, il existe plutôt un consensus pour opérer rapidement les sciatiques paralysantes par hernie discale avec une paralysie inférieure à 3/5, la sciatique parésiante pouvant quant à elle évoluer favorablement sans chirurgie avec un suivi médical très rapproché et une intensification du traitement médical. Ainsi, si le scanner avait été réalisé dès le 22 août 2018, le bon diagnostic aurait été posé plus tôt, permettant de s'interroger sur une chirurgie rapide. Par ailleurs, si le centre hospitalier indique que la rapidité de récupération de la chirurgie doit également être prise en considération pour évaluer la sévérité des séquelles, il n'allègue pas qu'en l'espèce, la récupération de Mme B ait fait défaut à la suite de son opération du 18 septembre 2018. Enfin, le centre hospitalier fait valoir que le neurochirurgien consulté le vendredi 7 septembre 2018 n'a pas préconisé une opération en urgence et que Mme B n'a pas respecté la consigne donnée le 22 août 2018 de " reconsulter si persistance hyperalgie au bout de quarante-huit heures ". Toutefois, ces circonstances sont sans incidence sur le caractère fautif de la prise en charge médicale commise par le centre hospitalier dès cette date. La première de ces circonstances serait seulement de nature à caractériser une faute d'un co-auteur contre lequel il appartiendrait au centre hospitalier de se retourner, s'il s'y croit fondé. En outre, la faute de la patiente n'est pas caractérisée compte tenu de cette consigne donnée à la suite d'un diagnostic erroné et dont les conséquences du non-respect étaient inconnues. Dans ces conditions, en ne faisant pas réaliser un scanner dès le 22 août 2018, le centre hospitalier d'Argentan a commis une faute qui a nécessairement différé le traitement chirurgical adéquat de cette affection et a diminué les chances de récupération neurologique de l'intéressée. Dès lors, la requérante est fondée à soutenir que la responsabilité pour faute du centre hospitalier d'Argentan doit être engagée.

Sur la perte de chance :

4. Ainsi qu'il a été dit, dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter que ce dommage soit advenu.

5. En l'espèce, il résulte de l'instruction, notamment des conclusions de l'expert judiciaire, que le retard de diagnostic de la hernie discale commis le 22 août 2018, imputable au centre hospitalier d'Argentan, a différé le traitement chirurgical adéquat de cette affection et a diminué les chances de récupération neurologique de l'intéressée. Cette dernière a perdu une chance d'obtenir une amélioration de son état. Cette perte de chance est évaluée à hauteur de 70 % par l'expert judiciaire et n'est pas utilement contestée par le centre hospitalier défendeur. Il y a dès lors lieu de retenir ce taux de perte de chance afin d'évaluer les différents préjudices subis par la requérante en raison de la faute commise par le centre hospitalier d'Argentan.

Sur la réparation des préjudices :

6. Eu égard aux conclusions de l'expert et en l'absence de remise en cause des parties, la date de consolidation de l'état de santé de Mme B doit être fixée au 11 décembre 2019.

7. Aux termes de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " Lorsque, sans entrer dans les cas régis par les dispositions législatives applicables aux accidents du travail, la lésion dont l'assuré social ou son ayant droit est atteint est imputable à un tiers, l'assuré ou ses ayants droit conserve contre l'auteur de l'accident le droit de demander la réparation du préjudice causé, conformément aux règles du droit commun, dans la mesure où ce préjudice n'est pas réparé par application du présent livre ou du livre Ier. / Les caisses de sécurité sociale sont tenues de servir à l'assuré ou à ses ayants droit les prestations prévues par le présent livre et le livre Ier, sauf recours de leur part contre l'auteur responsable de l'accident dans les conditions ci-après. / Les recours subrogatoires des caisses contre les tiers s'exercent poste par poste sur les seules indemnités qui réparent des préjudices qu'elles ont pris en charge, à l'exclusion des préjudices à caractère personnel. / Conformément à l'article 1346-3 du code civil, la subrogation ne peut nuire à la victime subrogeante, créancière de l'indemnisation, lorsqu'elle n'a été prise en charge que partiellement par les prestations sociales ; en ce cas, l'assuré social peut exercer ses droits contre le responsable, par préférence à la caisse subrogée. / Cependant, si le tiers payeur établit qu'il a effectivement et préalablement versé à la victime une prestation indemnisant de manière incontestable un poste de préjudice personnel, son recours peut s'exercer sur ce poste de préjudice () ".

8. Il résulte de ces dispositions que le juge, saisi d'un recours de la victime d'un dommage corporel et d'un recours subrogatoire d'un tiers payeur doit, pour chacun des postes de préjudices, déterminer le montant du préjudice en précisant la part qui a été réparée par des prestations et celle qui est demeurée à la charge de la victime. Il lui appartient, ensuite, de fixer l'indemnité mise à la charge de l'auteur du dommage au titre du poste de préjudice en tenant compte, s'il a été décidé, du partage de responsabilité avec la victime. Le juge doit allouer cette indemnité à la victime dans la limite de la part du poste de préjudice qui n'a pas été réparée par des prestations, le solde, s'il existe, étant alloué au tiers payeur.

9. En l'espèce, la caisse primaire d'assurance maladie de l'Orne exerce, sur les réparations dues au titre des préjudices subis par Mme B, le recours subrogatoire prévu à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

En ce qui concerne les préjudices temporaires :

S'agissant des dépenses de santé actuelles :

10. La feuille des débours de la CPAM de l'Orne mentionne des frais hospitaliers du 17 au 19 septembre 2018 à l'Hôpital privé Saint-Martin pour un montant de 1 559,90 euros, des frais médicaux du 22 août 2018 au 9 décembre 2019 pour un montant de 3 090,24 euros, des frais d'appareillage du 17 septembre 2018 au 26 juin 2019 pour un montant de 640,84 euros et des frais de transport pour un montant de 153,82 euros du 11 janvier au 11 décembre 2019. Toutefois, si le retard fautif de diagnostic a fait perdre une chance à Mme B d'obtenir une opération chirurgicale précoce, il résulte de l'instruction qu'une telle opération aurait dans tous les cas dû avoir lieu. Malgré une demande du tribunal en ce sens, la seule attestation transmise par la CPAM qui recense les prestations liées à " l'acte médical du 22 août 2018 " ne permet pas de distinguer les frais qui auraient dans tous les cas été engagés compte tenu de la pathologie initiale de Mme B, de ceux qui découlent du seul retard de diagnostic fautif. Par suite, il n'est pas établi que les dépenses de santé actuelles alléguées sont en lien avec le retard de diagnostic fautif. Par ailleurs, si Mme B sollicite le versement de ces sommes, il est constant qu'elles ont été prises en charge par la CPAM. Ainsi, les demandes de la CPAM et de Mme B présentées pour ce poste de préjudice ne peuvent qu'être rejetées.

S'agissant des pertes de gains professionnels actuelles :

11. Mme B sollicite une indemnisation au titre de la perte de gains professionnels avant consolidation pour un montant de 5 806 euros. La CPAM sollicite quant à elle le remboursement de la somme de 6 796,80 euros au titre des indemnités journalières versées du 23 novembre 2018 au 11 décembre 2019. L'expertise précise qu'en l'absence de manquement, la pathologie initiale justifiait un arrêt de travail de trois mois après chirurgie. Dès lors, les pertes de gains professionnels subies pendant une période de trois mois à la suite de l'opération, qui découlent de l'état initial de Mme B, ne sont pas liées au retard de diagnostic fautif. Il résulte de l'instruction que Mme B, hôtesse de caisse, justifiait d'un salaire mensuel moyen de 905,26 euros. Ses pertes de revenus du 22 août 2018 au 11 décembre 2019, auxquelles doivent être soustraite la somme correspond à trois mois de salaire en lien avec l'état initial, s'élèvent à la somme de 11 587,33 euros dont seuls 70 % (soit 8 111,13 euros) peuvent être mis à la charge du centre hospitalier, en application de ce qui a été exposé au point 8 du présent jugement. Il est constant que Mme B a bénéficié d'indemnités journalières versées par la CPAM avant consolidation pour un montant de 6 796,80 euros, dont 5 168,40 euros en lien avec la faute. Par suite, le préjudice de Mme B s'élève à la somme de 6 418,93 euros (11 587,33 euros - 5 168,40 euros). Il y a lieu de condamner le centre hospitalier à lui verser l'intégralité de cette somme. Le solde, soit la somme de 1 692,20 euros (8 111,13 euros - 6 418,93 euros), sera versé à la CPAM.

S'agissant du déficit fonctionnel temporaire :

12. L'expert désigné par le tribunal a retenu un déficit fonctionnel temporaire total du 17 au 19 septembre 2018, et un déficit fonctionnel temporaire partiel de classe 2 du 20 septembre 2018 au 11 décembre 2019, date de consolidation de l'état de santé de Mme B. L'expertise précise également qu'en l'absence de manquement, la pathologie initiale justifiait un arrêt de travail de trois mois après chirurgie. Compte tenu des périodes de déficit fonctionnel temporaire qu'elle aurait subies en l'absence de retard de diagnostic de la hernie discale, telles que décrites dans le rapport d'expertise, il y a lieu, sur la base d'un taux journalier de 16 euros compte tenu des circonstances de l'espèce, d'évaluer ce poste de préjudice à la somme de 1 436 euros. Par suite, il y a lieu d'accorder à la requérante, au titre du préjudice susmentionné, la somme de 1 005,20 euros après application du taux de perte de chance retenu par le présent jugement.

S'agissant des souffrances endurées :

13. Les souffrances endurées par la requérante ont été évaluées à 2 sur une échelle allant de 1 à 7, en lien avec la pathologie initiale aggravée par la faute commise par le centre hospitalier d'Argentan. Il sera fait une juste appréciation dudit préjudice en fixant à 2 000 euros l'indemnisation due à ce titre. Par suite, il y a lieu d'accorder à la requérante, au titre de ce poste de préjudice, la somme de 1 400 euros, compte tenu de la perte de chance retenue par le présent jugement.

S'agissant du préjudice esthétique temporaire :

14. Il résulte de l'instruction que l'expert désigné par le tribunal a retenu un préjudice esthétique temporaire de la requérante à hauteur de 4 sur une échelle allant de 1 à 7. Toutefois, il n'est pas apporté de précision, ni par l'expert ni par la requérante, sur la consistance de ce préjudice dont il ne résulte pas de l'instruction qu'il aurait provoqué une altération majeure de son apparence physique compte tenu du retard de prise en charge. Dans ces conditions, cette demande doit être rejetée.

En ce qui concerne les préjudices permanents :

S'agissant des pertes de gains professionnels futurs :

15. Du 12 décembre 2019 à la date du présent jugement, Mme B indique que sa perte de revenus peut s'établir à la somme de 300 euros par mois. Toutefois, la requérante n'apporte aucun élément permettant d'apprécier le niveau d'une telle perte de revenus. Il résulte de l'instruction, en particulier de l'expertise réalisée le 10 décembre 2019, que Mme B était inapte au poste d'hôtesse de caisse, en reconversion professionnelle et qu'un dossier " MDPH " était en cours. Elle a été licenciée par courrier du 21 juillet 2022, compte tenu de son inaptitude au poste d'hôtesse de caisse et en l'absence de reclassement possible sur un poste sédentaire. Elle est en formation " secrétaire assistante " depuis le 27 février 2023 jusqu'au 29 septembre 2023. Compte tenu du salaire mensuel dont elle bénéficiait, sa perte de gains professionnels du 12 décembre 2019 au présent jugement s'établit à la somme de 37 115,66 euros, dont seuls 70 % (25 980,96 euros) peuvent être mis à la charge du centre hospitalier. Durant cette même période, elle a bénéficié des indemnités journalières jusqu'au 30 juin 2022, soit une somme de 16 478,70 euros et des indemnisations de pôle emploi pour une somme de 4 154,10 euros, de nature à compenser une partie du préjudice de perte de revenus subi. Par suite, il y a lieu de condamner le centre hospitalier à verser à Mme B la somme de 16 482,86 euros correspondant à la perte de revenus effective subie, qui reste en-deçà de la somme maximale pouvant être mise à la charge du centre hospitalier compte tenu du taux de perte de chance retenu.

16. Pour le futur, il résulte de l'instruction que Mme B est en formation " secrétaire assistante " jusqu'au 29 septembre 2023. Par suite, sa perte de revenus jusqu'à cette date est certaine. Il y a lieu d'évaluer cette perte à la somme de 4 073,67 euros dont seuls 70% (2 851,57 euros) peuvent être mis à la charge du centre hospitalier. Il ne résulte pas de l'instruction que Mme B bénéficie d'aides de nature à compenser cette perte de revenu. Par suite, il y a lieu de condamner le centre hospitalier à lui verser la somme de 2 851,57 euros en réparation de son préjudice futur de perte de revenus.

17. Au-delà de la date du 29 septembre 2023, le préjudice futur de perte de gains professionnels, compte tenu de la formation effectuée et de la possibilité pour Mme B de trouver un nouvel emploi, est incertain et n'est pas établi. Par suite, le surplus de la demande doit être rejeté.

S'agissant de l'incidence professionnelle :

18. Mme B était hôtesse de caisse dans un supermarché en CDI de vingt-six heures. Selon le rapport d'expertise, elle est en reconversion professionnelle. Elle sollicite également une indemnisation au titre de l'incidence professionnelle. Il résulte de l'instruction que l'état de santé de Mme B doit être regardé comme consolidé à compter du 11 décembre 2019. L'expert indique que les préjudices en rapport avec le retard de diagnostic de hernie discale ont une répercussion sur l'activité professionnelle de l'intéressée, qui a été reconnue inapte à l'exercice de ses anciennes fonctions d'hôtesse de caisse. Mme B a transmis, pour justifier de sa reconversion professionnelle, une attestation de formation de secrétaire assistante du 27 février au 29 septembre 2023. Elle ne justifie donc pas de recherches professionnelles ou de formation avant cette date. Il est toutefois constant que l'état de santé de Mme B a une influence sur sa carrière et accroît la pénibilité de son travail. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'évaluer à 12 000 euros le préjudice d'incidence professionnelle subie par Mme B. Par suite, il y a lieu d'accorder à la requérante, au titre du préjudice susmentionné, la somme de 8 400 euros, compte tenu de la perte de chance retenue par le présent jugement.

S'agissant des frais de dépenses de santé futurs :

19. La caisse primaire d'assurance maladie de l'Orne justifie de frais de santé, de la date de consolidation au 6 avril 2023, pour un montant de 4 589,04 euros. Elle transmet la liste des actes correspondant aux frais engagés, en particulier des actes de kinésithérapie, et une attestation d'imputabilité de son médecin conseil. La requérante ne justifie pas de frais restés à sa charge et relevant de ce poste de préjudice. Il résulte de l'instruction, et il n'est pas contesté, que ces débours sont en lien avec les conséquences de la hernie discale diagnostiquée tardivement. Par suite, il y a lieu d'accorder à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Orne, au titre des dépenses de santé après consolidation et jusqu'à la date du présent jugement, la somme de 3 212,33 euros, compte tenu de la perte de chance retenue par le présent jugement.

20. Le remboursement à la caisse par le tiers responsable des prestations qu'elle sera amenée à verser à l'avenir, de manière certaine, prend normalement la forme du versement d'une rente. Il ne peut être mis à la charge du responsable sous la forme du versement immédiat d'un capital représentatif qu'avec son accord. La CPAM demande par ailleurs le remboursement des frais futurs viagers pour un montant de 186 025,44 euros, correspondant aux frais hospitaliers, médicaux, d'appareillage, de transport et de rééducation exposés. La requérante ne justifie pas de frais restés à sa charge et relevant de ce poste de préjudice. Il résulte de l'instruction que les débours de la CPAM détaillés et accompagnés d'une attestation d'imputabilité de son médecin conseil sont en lien avec les conséquences du retard de diagnostic et de prise en charge de la hernie discale de Mme B, dont elle conserve des séquelles en lien avec ce retard. Il y a lieu d'évaluer à 2 294 euros la somme moyenne annuelle versée au titre de ces frais par la CPAM. Par suite, compte tenu du taux de perte de chance, il y a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier la somme annuelle de 1 605,80 euros à verser à la CPAM. Cette rente sera revalorisée par application des coefficients prévus à l'article L. 434-17 du code de la sécurité sociale.

S'agissant des frais de véhicule :

21. Selon le rapport d'expertise, l'état de santé de Mme B a nécessité, du fait de la paralysie séquellaire L5 gauche, un véhicule équipé d'une boîte automatique. Mme B fait valoir que le surcoût lié à l'achat d'un véhicule automatique acquis en février 2022 est de 2 000 euros, sans toutefois en justifier. Il y a lieu d'établir le surcoût lié à cet aménagement, que la requérante sera amenée à supporter lors des changements de véhicule, à la somme de 1 500 euros. Il y a lieu d'accorder une première somme de 1 050 euros compte tenu du surcoût engagé lors de l'achat de son véhicule en 2022, après application du taux de perte de chance.

22. Par ailleurs, compte tenu d'un renouvellement tous les sept ans de ces frais et en application du barème publié à la Gazette du Palais en 2022 fixant le prix de l'euro de rente viagère à 60.948 euros compte tenu de l'âge de la requérante à la date du présent jugement, ce poste de préjudice est évalué à la somme de 9 142 euros, après application du taux de perte de chance.

S'agissant des frais divers :

23. Selon le rapport d'expertise, l'état de santé de Mme B a nécessité, du fait de la paralysie séquellaire L5 gauche, l'installation d'un siège de douche. Mme B sollicite la somme de 100 euros mais ne justifie pas de la somme engagée malgré une demande du tribunal en ce sens. Par suite, cette demande doit être rejetée.

S'agissant du déficit fonctionnel permanent :

24. Il résulte de l'instruction que l'expert judiciaire a retenu un déficit fonctionnel permanent de 15 %, correspondant à une paralysie séquellaire L5 gauche à 0/5. Compte tenu de l'âge de la requérante à la date de la consolidation de son état de santé, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en l'évaluant à la somme de 22 500 euros. Par suite, il y a lieu d'accorder à la requérante, au titre du préjudice susmentionné, la somme de 15 750 euros, compte tenu de la perte de chance retenue par le présent jugement.

S'agissant du préjudice esthétique permanent :

25. Il résulte de l'instruction que l'expert désigné par le tribunal a retenu un préjudice esthétique permanent de la requérante en lien avec la faute commise par le centre hospitalier d'Argentan à hauteur de 2 sur une échelle allant de 1 à 7. Il sera fait une juste appréciation dudit préjudice en l'évaluant à une somme de 2 000 euros. Par suite, il y a lieu d'accorder à la requérante la somme de 1 400 euros, compte tenu de la perte de chance retenue par le présent jugement.

S'agissant du préjudice d'agrément :

26. Il ressort du rapport d'expertise que la requérante pratiquait des activités de natation, fitness et vélo avant la faute commise par le centre hospitalier, qui lui a fait perdre une chance de se soustraire aux séquelles de la sciatique paralysante. L'intéressée subit ainsi un préjudice d'agrément dès lors que son état fait notamment obstacle à la poursuite de ses activités. Il sera fait une juste appréciation du préjudice d'agrément subi par la requérante en lui allouant à ce titre une somme de 1 500 euros. Par suite, il y a lieu d'accorder à la requérante, au titre de ce poste de préjudice, la somme de 1 050 euros, compte tenu de la perte de chance retenue par le présent jugement.

27. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner le centre hospitalier d'Argentan à verser à Mme B la somme de 64 950,56 euros et de mettre à la charge du centre hospitalier d'Argentan la somme de 4 904,53 euros à verser à la CPAM de l'Orne, en sus d'une somme annuelle de 1 605,80 euros à verser à cette dernière.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

28. Aux termes de l'article 1231-6 du code civil : " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte () ". L'article 1343-2 du même code dispose que : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". D'une part, lorsqu'ils sont demandés, les intérêts au taux légal sur le montant de l'indemnité allouée sont dus, quelle que soit la date de la demande préalable, à compter du jour où cette demande est parvenue à l'autorité compétente ou, à défaut, à compter de la date d'enregistrement au greffe du tribunal administratif des conclusions tendant au versement de cette indemnité. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond. Cette demande prend toutefois effet au plus tôt à la date à laquelle elle est enregistrée, et pourvu qu'à cette date, il s'agisse d'intérêts dus au moins pour une année entière. Le cas échéant, la capitalisation s'accomplit à nouveau à l'expiration de chaque échéance annuelle ultérieure, sans qu'il soit besoin de formuler une nouvelle demande.

29. La requérante demande l'octroi des intérêts, " à compter du dépôt de la requête en date du 29 juin 2019 ". Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 18 juin 2021, date de réception de sa réclamation préalable par le centre hospitalier d'Argentan.

30. La caisse primaire d'assurance maladie de l'Orne a également droit aux intérêts au taux légal de la somme de 4 904,53 euros à compter du 27 novembre 2021, date d'enregistrement du mémoire par lequel elle a pour la première fois formulé une demande d'indemnité. La caisse demande également la capitalisation des intérêts, pour la première fois dans son mémoire enregistré le 9 février 2023. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 9 février 2023, s'agissant d'intérêts échus depuis au moins un an.

Sur l'indemnité forfaitaire de gestion :

31. Aux termes de l'article 376-1 du code de la sécurité sociale : " En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. À compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget () ". L'article 1er de l'arrêté du 15 décembre 2022 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2023 fixe à 115 euros et 1 162 euros les montants minimum et maximum de l'indemnité pouvant être recouvrée par l'organisme d'assurance maladie.

32. En application des dispositions précitées et de la somme à allouer à la CPAM en application du point 27 du présent jugement, la CPAM de l'Orne a droit à l'indemnité forfaitaire régie par les dispositions de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale pour un montant de 1 162 euros.

Sur les frais liés au litige :

33. D'une part, aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties () ".

34. Il y a lieu de mettre les frais de l'expertise, liquidés et taxés à la somme de 1 200 euros par ordonnance en date du 3 mars 2020 du président du tribunal administratif de Caen, à la charge définitive du centre hospitalier d'Argentan.

35. D'autre part, aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, ou pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ". Il y a lieu, au titre de ces dispositions, de mettre la somme de 1 500 euros à la charge du centre hospitalier d'Argentan au titre des frais exposés par la requérante et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier d'Argentan la somme sollicitée par la CPAM de l'Orne au titre des frais de même nature.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier d'Argentan est condamné à verser à Mme B la somme de 64 950,56 euros, avec intérêts au taux légal à compter du 18 juin 2021.

Article 2 : Il est mis à la charge du centre hospitalier d'Argentan le versement à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Orne de la somme de 4 904,53 euros. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 27 novembre 2021. Les intérêts échus le 9 février 2023 puis, le cas échéant, à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 3 : Il est mis à la charge du centre hospitalier d'Argentan le versement annuel à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Orne de la somme 1 605,80 euros. Cette rente sera revalorisée par application des coefficients prévus à l'article L. 434-17 du code de la sécurité sociale.

Article 4 : Le centre hospitalier d'Argentan versera à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Orne la somme de 1 162 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 5 : Les frais de l'expertise, liquidés et taxés à la somme de 1 200 euros par ordonnance en date du 3 mars 2020 du président du tribunal administratif de Caen, sont mis à la charge définitive du centre hospitalier d'Argentan.

Article 6 : Le centre hospitalier d'Argentan versera la somme de 1 500 euros à Mme B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 7 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, au centre hospitalier d'Argentan et aux caisses primaires d'assurance maladie de l'Orne et de Normandie.

Copie en sera transmise pour information à l'expert.

Délibéré après l'audience du 27 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Arniaud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 mai 2023.

La rapporteure,

Signé

C. A

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

C. Bénis

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