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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2102694

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2102694

vendredi 26 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2102694
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantJASPER AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 8 décembre 2021 et 30 novembre 2022, M. A B, représenté par Me Ferretti, demande au tribunal :

1°) d'ordonner une expertise médicale avant-dire droit ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner le centre hospitalier universitaire (CHU) Caen Normandie à lui verser la somme de 252 220,50 euros en réparation de ses préjudices ; à titre infiniment subsidiaire, de mettre cette somme à la charge de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) ;

3°) de mettre à la charge du CHU Caen Normandie ou de l'ONIAM une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- une contre-expertise portant sur les conditions de sa prise en charge ou sur la détermination d'un aléa thérapeutique ouvrant droit à indemnisation doit être prononcée ;

- le CHU Caen Normandie a commis une faute en ne l'informant pas des conséquences de l'opération ;

- le CHU Caen Normandie a commis une faute en ne réalisant qu'une seule séance de rééducation ;

- le CHU Caen Normandie doit prendre en charge les conséquences de la pneumopathie apparue lors de son hospitalisation au CHU ;

- à titre subsidiaire, l'ONIAM doit prendre en charge les conséquences de l'accident médical subi ;

- il est bien fondé à la sollicité la somme de 252 220,50 euros en réparation de ses préjudices, dont 5 806,50 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, 40 000 euros au titre des souffrances endurées, 36 300 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, 10 000 euros de préjudice d'agrément et, au titre des frais d'assistance par tierce personne, les sommes de 10 638 euros pour le préjudice temporaire, 29 664 euros pour le préjudice permanent et 119 812 à titre viager.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 février 2022, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par Me Roquelle-Meyer, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la demande d'expertise doit être rejetée dès lors qu'elle ne présenterait aucune utilité ;

- le dommage n'est pas anormal ni grave ;

- le risque n'était pas faible ;

- aucun acte médical non fautif susceptible d'engager la solidarité nationale n'a été commis.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 mai 2022, le centre hospitalier universitaire (CHU) Caen Normandie, représenté par Me Labrusse, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable à défaut de demande préalable indemnitaire de nature à lier le contentieux ;

- le requérant a été informé des conséquences de l'opération ;

- le CHU n'a commis aucune faute concernant la rééducation.

La requête a été transmise à la caisse primaire d'assurance maladie du Calvados le 15 décembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Arniaud,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public,

- et les observations de Me Labrusse représentant le centre hospitalier universitaire Caen Normandie.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, né en 1930, a présenté en avril 2017 une réduction du périmètre de la marche avec faiblesse musculaire au niveau des extrémités et des douleurs nocturnes au niveau des bras et de la cuisse gauche. Il a été hospitalisé en mai 2017 au centre hospitalier des Andaines où un scanner cervical a mis en évidence des rétrécissements arthrosiques dus à des ostéophytes antérieurs cervicaux rétrécissant le canal C5 à C7. Un neurochirurgien du CHU Caen Normandie a relevé, à l'occasion d'une consultation du 14 juin 2017, un syndrome tétra-pyramidal avec troubles de la préhension des membres supérieurs et trouble de la marche, et a indiqué que M. B était intéressé par une chirurgie. L'intervention a été réalisée le 11 septembre 2017. Quelques jours après l'opération, une dysphonie est apparue et une paralysie récurentielle a été constatée le 22 septembre 2017. Le 6 novembre 2017, à son entrée en centre de rééducation, il présentait un déficit du membre supérieur à 4/5 ainsi que des membres inférieurs. Le 26 janvier 2018, M. B a pu retourner à son domicile avec une hospitalisation de jour du 15 févier au 13 avril 2018. A cette date, il pouvait de nouveau marcher à l'aide d'un déambulateur. Le 22 décembre 2018, une amélioration de la station debout a été notée avec des difficultés de préhension et des mouvements fins des doigts. Le 22 mars 2018, son déficit moteur s'établissait à 4+ au niveau de l'extrémité des doigts.

Sur la responsabilité du centre hospitalier universitaire Caen Normandie :

En ce qui concerne le défaut d'information :

2. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus () ".

3. Il résulte de ces dispositions que doivent être portés à la connaissance du patient, préalablement au recueil de son consentement à l'accomplissement d'un acte médical, les risques connus de cet acte qui, soit présentent une fréquence statistique significative, quelle que soit leur gravité, soit revêtent le caractère de risques graves, quelle que soit leur fréquence.

4. En cas de manquement à cette obligation d'information, si l'acte de diagnostic ou de soin entraîne pour le patient, y compris s'il a été réalisé conformément aux règles de l'art, un dommage en lien avec la réalisation du risque qui n'a pas été porté à sa connaissance, la faute commise en ne procédant pas à cette information engage la responsabilité de l'établissement de santé à son égard, pour sa perte de chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction, compte tenu de ce qu'était l'état de santé du patient et son évolution prévisible en l'absence de réalisation de l'acte, des alternatives thérapeutiques qui pouvaient lui être proposées ainsi que de tous autres éléments de nature à révéler le choix qu'il aurait fait, qu'informé de la nature et de l'importance de ce risque, il aurait consenti à l'acte en question.

5. M. B a été victime d'un accident vasculaire médullaire ischémique dans les suites de l'opération réalisée le 11 septembre 2017. Selon l'expert, ce risque était connu puisque 50 % des patients dans un cas similaire à celui de M. B y sont exposés, et présente de graves conséquences. Toutefois, la compression cervicale médullaire dont était atteint M. B aurait abouti dans un délai de six mois à une tétraplégie, justifiant ainsi l'intervention chirurgicale malgré l'âge du patient et ses antécédents. L'expert précise également que seule une intervention par voie antérieure avait des chances d'améliorer l'état du patient, constituant le seul traitement pouvant être proposé devant l'évolution rapide de la pathologie, et que M. B était désireux d'être opéré. Par suite, à supposer même que M. B n'ait pas reçu d'informations adéquates avant l'opération en cause concernant le risque qui s'est réalisé, il ne résulte pas de l'instruction, ni n'est d'ailleurs allégué, qu'il aurait refusé cette opération.

6. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que le centre hospitalier universitaire Caen Normandie a commis une faute relative à l'information donnée et susceptible d'engager sa responsabilité.

En ce qui concerne la pneumopathie :

7. Aux termes du deuxième alinéa du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Les établissements, services et organismes susmentionnés [organismes dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins] sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère ". Doit être regardée, au sens de l'article L. 1142-1, comme présentant un caractère nosocomial, une infection survenant au cours ou au décours de la prise en charge d'un patient et qui n'était ni présente, ni en incubation au début de celle-ci, sauf s'il est établi qu'elle a une autre origine que la prise en charge.

8. Le requérant fait valoir qu'il a subi une infection durant les premiers jours de son hospitalisation, consistant en une pneumopathie particulièrement grave, ayant abouti à deux hospitalisations en urgence en avril 2020 pour infection pulmonaire. Toutefois, concernant la pneumopathie d'inhalation contractée durant le mois de septembre 2017, l'expert précise qu'elle est due à la paralysie récurentielle droite et que l'épisode infectieux n'a pas eu de conséquence sur la durée d'hospitalisation de M. B ni sur les séquelles dont il est resté atteint. Si M. B a été hospitalisé les 5 et 25 avril 2020 en urgence pour une pneumopathie, il ne résulte pas de l'instruction que cette situation soit en lien avec la pneumopathie contractée en septembre 2017, alors qu'aucun élément n'est transmis sur un suivi médical entre ces deux dates. De même, le compte rendu médical rédigé à la suite du scanner du 19 mai 2021 ne fait apparaître aucun lien, même potentiel, entre la pneumopathie subie en 2020 et celle contractée en 2017. Par suite, dès lors que le requérant n'apporte pas d'éléments sur un éventuel lien entre la pneumopathie subie en 2020 et l'opération de septembre 2017 et eu égard au délai écoulé entre ces deux dates, la demande d'indemnisation présentée compte tenu des séquelles d'une pneumopathie persistante en 2020 doit être rejetée, sans qu'il soit besoin d'ordonner une expertise avant-dire droit.

En ce qui concerne le retard de prise en charge :

9. Aux termes du premier alinéa du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute ".

10. Le requérant soutient n'avoir obtenu qu'une seule séance de rééducation orthophonique lors de son séjour au CHU Caen Normandie, alors qu'il devait en bénéficier de manière quotidienne. Selon l'expertise, la rééducation était indiquée et aurait pu être plus intense au sein du CHU. Toutefois, l'expert précise que les services sont insuffisamment dotés et que le retard rééducatif n'a pas eu d'incidence sur l'évolution de la récupération. Dans ces conditions, et alors qu'au surplus le requérant ne fait valoir aucun préjudice en lien avec le retard de prise en charge de sa rééducation, sa demande doit être rejetée.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il y ait lieu d'ordonner une expertise avant-dire droit ni de se prononcer sur la fin de non-recevoir opposée en défense, de rejeter les conclusions indemnitaires présentées à l'encontre du CHU Caen Normandie.

Sur la responsabilité de l'ONIAM au titre de la solidarité nationale :

12. Aux termes du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, dans sa rédaction applicable au litige : " Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'incapacité permanente ou de la durée de l'incapacité temporaire de travail ". Selon l'article D. 1142-1 du même code, le pourcentage est fixé à 24 %.

13. Il résulte du II de l'article L. 1142-1 et de l'article D. 1142-1 du code de la santé publique que l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) doit assurer, au titre de la solidarité nationale, la réparation de dommages résultant directement d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins à la condition qu'ils présentent un caractère d'anormalité au regard de l'état de santé du patient comme de l'évolution prévisible de cet état.

14. Lorsque les conséquences de l'acte médical ne sont pas notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé par sa pathologie en l'absence de traitement, elles ne peuvent être regardées comme anormales sauf si, dans les conditions où l'acte a été accompli, la survenance du dommage présentait une probabilité faible. Pour apprécier le caractère faible ou élevé du risque dont la réalisation a entraîné le dommage, il y a lieu de prendre en compte la probabilité de survenance d'un événement du même type que celui qui a causé le dommage et entraînant une invalidité grave ou un décès.

15. D'une part, M. B a été victime d'un accident vasculaire médullaire ischémique dans les suites de l'opération. Il est constant que la compression cervicale médullaire dont était atteint M. B aurait abouti dans un délai de six mois à une tétraplégie, justifiant ainsi l'intervention chirurgicale malgré l'âge du patient et ses antécédents. Par suite, l'acte médical n'a pas entraîné de conséquences notablement plus graves que celles auxquelles il était exposé de manière suffisamment probable en l'absence de traitement de sa pathologie initiale.

16. M. B est resté atteint d'un déficit fonctionnel permanent de 65 % dont 35 % sont en lien avec l'état initial. Toutefois, selon l'expert, un tel accident intervient dans 50 % des cas chez des patients du même âge et atteints de la même compression. Par suite, le risque de la complication effectivement intervenue ne saurait être regardé comme un risque faible.

17. D'autre part, M. B a été victime d'une dysphonie avec troubles de la déglutition. Toutefois l'expert indique, sans être utilement contredit, que la dysphonie avec troubles de la déglutition est une conséquence normale et prévisible de l'écartement réalisé lors de l'opération, et que le patient récupère en quelques semaines. M. B n'apporte aucun élément permettant d'indiquer que la réalisation de ce risque a eu des conséquences notablement plus graves que celles auxquelles il était exposé de manière suffisamment probable en l'absence de traitement de sa pathologie initiale, ni qu'elle a entraîné pour lui un dommage grave au sens des dispositions précitées.

18. Il résulte de ce qui précède que les conditions d'engagement de la solidarité nationale ne sont pas remplies et que les conclusions indemnitaires présentées par le requérant à l'encontre de l'ONIAM doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du CHU Caen Normandie ou de l'ONIAM, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, la somme que M. B demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au CHU Caen Normandie, à la caisse primaire d'assurance maladie du Calvados et à l'ONIAM.

Délibéré après l'audience du 11 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Arniaud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 mai 2023.

La rapporteure,

Signé

C. ARNIAUD

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

A. Godey

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