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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2200631

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2200631

vendredi 8 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2200631
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCABINET PHELIP & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés le 15 mars 2022, le 23 mars 2022 et le 10 mars 2023, M. B C, en son nom propre et en sa qualité de représentant légal de Mme A C et Mme D C, et la société Thelem Assurances, représentés par Me Bougerie, demande au tribunal :

1°) de déclarer le service départemental d'incendie et de secours du Calvados (SDIS 14) responsable des conséquences dommageables de la reprise de feu au domicile de M. C le 22 août 2020 ;

2°) de condamner le SDIS 14 à verser à la société Thelem Assurances, subrogé dans les droits de son assuré, la somme de 110 225,14 euros au titre de dommages et intérêts ;

3°) de condamner le SDIS 14 à verser à M. C la somme de 14 442 euros au titre de dommages et intérêts ;

4°) de condamner le SDIS 14 à verser à Mme A C et Mme D C 6 000 euros au titre de dommages et intérêts ;

5°) de mettre à la charge du service départemental d'incendie et de secours du Calvados la somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la responsabilité du service départemental d'incendie et de secours du Calvados est engagée à raison des manquements lors des deux interventions du 22 août 2020 à l'origine de la reprise de feu et de la destruction partielle du domicile ;

- la société Thelem Assurances est fondée à solliciter la somme de 110 225,14 euros, représentant 60 % des sommes versées à son assuré ;

- M. C est fondé à solliciter la somme de 14 442 euros en réparation de ses préjudices, dont 4 442 au titre des redevances et taxes afférentes au permis de construire pour la reconstruction du domicile, et 10 000 euros au titre du préjudice moral.

- Mme A C et Mme D C sont fondées à solliciter la somme de 3 000 euros chacune au titre de leur préjudice moral.

Par un mémoire en défense et des pièces complémentaires, enregistré le 20 février 2023 et le 27 février 2023, le service départemental d'incendie et de secours du Calvados, représenté par Me Phelip, conclut à titre principal au rejet de la requête sur le fondement de la responsabilité pour faute, à titre subsidiaire à ce que les conclusions indemnitaires soient ramenées à de plus justes proportions, et à ce que soit mise à la charge de M. B C et la société Thelem Assurances la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le département n'a commis aucune faute ;

- les conclusions indemnitaires sont partiellement injustifiées et excessives.

Vu :

- le rapport d'expertise déposé le 4 novembre 2021 ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- l'arrêté du 1er février 1978 ;

le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martinez,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public,

- et les observations de Me Bougerie, représentant M. C, Mme A C, Mme D C et la société Thelem Assurances.

Le SDIS 14 n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C est propriétaire d'une maison d'habitation sur la commune de Gavrus. Par deux incendies successifs les 21 et 22 août 2020, le domicile de M. C a été partiellement détruit. Par une ordonnance du 20 avril 2021, le juge des référés du tribunal administratif de Caen a désigné un expert qui a remis son rapport le 4 novembre 2021. M. B C et la société Thelem Assurances ont demandé l'indemnisation de leurs préjudices auprès du service départemental d'incendie et de secours du Calvados. Cette demande a été implicitement rejetée. Par la présente requête, M. B C et la société Thelem Assurances demandent le versement d'une indemnité de 130 667,14 euros en réparation de leurs préjudices.

Sur les conclusions aux fins d'indemnisation :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 1424-1 du code général des collectivités territoriales, dans sa rédaction applicable au litige : " Il est créé dans chaque département un établissement public, dénommé "service départemental d'incendie et de secours", qui comporte un corps départemental de sapeurs-pompiers, composé dans les conditions prévues à l'article L. 1424-5 et organisé en centres d'incendie et de secours () ". Aux termes de l'article L. 1424-2 du même code, dans sa rédaction applicable au litige : " Les services d'incendie et de secours sont chargés de la prévention, de la protection et de la lutte contre les incendies. / () / Dans le cadre de leurs compétences, ils exercent les missions suivantes : / 1° La prévention et l'évaluation des risques de sécurité civile ; / 2° La préparation des mesures de sauvegarde et l'organisation des moyens de secours ; / 3° La protection des personnes, des biens et de l'environnement ; / 4° Les secours d'urgence aux personnes victimes d'accidents, de sinistres ou de catastrophes ainsi que leur évacuation ". Il résulte de ces dispositions qu'il incombe aux services de secours et de lutte contre l'incendie de prendre, après une intervention, toute mesure de vérification et de contrôle destinée à prévenir le risque d'une reprise du feu ou de l'apparition d'un nouveau feu.

3. L'article 7 du règlement d'instruction et de manœuvre des sapeurs-pompiers communaux approuvé par l'arrêté du 1er février 1978 alors en vigueur prévoit que : " () Une fois le feu éteint, [le déblai] a pour objet de déplacer les décombres, qui pourraient encore cacher des foyers, et d'écarter ainsi toute chance de reprise de feu. () Le personnel employé au déblai dégage les parties embrasées pour en permettre l'extinction, écarte tout ce qui pourrait devenir un aliment pour le feu, entraîne dans le foyer les parties qui menacent de s'écrouler. () En déblayant, il y a lieu de porter une attention particulière sur le dégagement au pied des murs, sur les points de contact avec des boiseries () ". La responsabilité d'un service d'incendie et de secours est susceptible d'être engagée pour méconnaissance des règles d'engagement résultant de ce règlement.

4. En premier lieu, selon le rapport d'expertise judiciaire du 4 novembre 2021, la reprise de feu couvant au domicile de M. C aurait pour cause l'absence fautive de déblaiement complet et de dégarnissage suffisant par le SDIS 14. Contrairement à ce que soutiennent les requérants, l'expert, s'il relève qu'un placard encastré se situait au-dessus du foyer de la reprise de feu, n'indique pas qu'un défaut de dégarnissage de ce placard aurait pu être la source de la reprise de feu. L'expert relève la présence de la carcasse métallique d'une chaise et d'une table à repasser comme cause d'alimentation du feu et l'absence de détection du point chaud à partir duquel les gaz induits par le premier incendie se sont propagés pour générer un nouveau foyer à quelques mètres de distance. Il ne ressort pas du rapport d'expertise judiciaire que l'utilisation de la caméra thermique serait insuffisante pour détecter le point chaud à l'origine de la reprise de feu. L'expert ne se prononce d'ailleurs pas sur les autres mesures de détection réalisées par le SDIS 14. A cet égard, il résulte de l'instruction qu'après extinction du premier incendie et avant leur départ du site, les sapeurs-pompiers ont procédé à plusieurs opérations afin de prévenir tout risque de reprise. Ils ont ainsi noyé les éléments constituant le foyer de l'incendie ainsi que les poutres et exploré le plancher du garage à la pioche au niveau du départ de feu. Ils ont en outre dégarni le couloir d'habitation attenant sur une longueur de deux mètres alors que l'incendie n'avait pas atteint cette partie, et ont déblayé le rez-de-chaussée du garage ainsi que ses combles et retiré une cloison en placoplâtre en haut de l'escalier du garage. Les pompiers ont également dégarni le placoplâtre et l'isolant du plafond du rez-de-chaussée du garage incendié et ont procédé à la détection de points chauds au moyen d'une caméra thermique à deux reprises, avec des valeurs respectives de 50 °C et 30 °C mesurées en deux endroits du garage incendié ainsi qu'à un endroit à l'intérieur de la zone d'habitation attenante. Le compte-rendu de l'officier d'intervention du 24 août 2020 indique que le point le plus chaud détecté à la caméra thermique n'atteignait que 30 °C. Dans ces conditions, il ne résulte pas de l'instruction qu'un manquement fautif aux règles de déblaiement et de dégarnissage a pu causer la reprise de feu.

5. En deuxième lieu, les requérants soutiennent que le SDIS 14 a méconnu la fréquence des rondes de surveillance prescrites par la directive opérationnelle départementale. Toutefois, si aux termes de cette directive opérationnelle, " la première ronde doit être effectuée dans un délai minimum de deux heures et maximum de quatre heures après le passage du message " feu éteint () ", il ressort du rapport d'intervention et du rapport chronologique du centre départemental d'information et de secours que le message " feu éteint " est intervenu à 00h58 et que l'intervention s'est achevée à 02h50 après un dernier relevé de points chauds avec caméra thermique. Dès lors, et compte tenu du temps de présence des sapeurs-pompiers sur le lieu de l'incendie, l'officier coordinateur des opérations de secours, en programmant la ronde à 6h15, ne peut pas être regardé comme ayant fixé une heure de ronde anormalement tardive.

6. En troisième lieu, ni le témoignage du témoin ayant déclenché l'appel au centre opérationnel départemental d'incendie et de secours (CODIS) à 5h22, ni le compte rendu de sortie de secours ne permet de mettre en cause le délai d'intervention de 27 minutes pour l'arrivée annoncée de l'équipage engagé sur le site. En outre, il ne résulte pas de l'instruction que la mention " changement d'état / passage de ronde " dans le compte rendu du CODIS soit de nature à révéler des conditions d'intervention dégradées, ni que le délai d'engagement et la durée de trajet ne correspondent pas aux contraintes normales du service. Dans ces conditions, le délai d'intervention des secours, arrivés sur les lieux à 5h49, ne saurait être regardé comme excessif ou anormal.

7. En dernier lieu, si l'expertise mentionne un choix des équipages engagés se limitant dans un premier temps à un fourgon pompe tonne, l'état d'embrasement généralisé du domicile de M. C à l'arrivée de l'équipage sur les lieux ne permet pas d'établir qu'une autre modalité d'intervention aurait été de nature à circonscrire plus efficacement l'incendie.

8. Compte tenu de ces éléments, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que le SDIS 14 aurait commis une faute à l'origine de la reprise de feu.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les requérants ne sont pas fondés à soutenir que la responsabilité du service départemental d'incendie et de secours du Calvados doit être engagée pour faute. Dès lors, les conclusions aux fins d'indemnisation doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10. En premier lieu, aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties ".

11. En application des dispositions réglementaires précitées et en l'absence de circonstances particulières, il y a lieu de mettre les frais et honoraires de l'expertise, taxés et liquidés à la somme de 3 685,75 euros par ordonnance de taxation n° 2100281 du 10 novembre 2021, à la charge définitive de M. B C et de la société Thelem Assurances, parties perdantes dans la présente instance.

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du SDIS 14, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. C et la société Thelem Assurances demandent au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de M. B C et de la société Thelem Assurances une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par le SDIS 14 et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. C et la société Thelem Assurances est rejetée.

Article 2 : Les frais et honoraires d'expertise, liquidés et taxés, par ordonnance du 10 novembre 2021, à la somme de 3 685,75 euros, sous déduction des allocations provisionnelles si celles-ci ont été versées, sont mis à la charge définitive de M. B C et de la société Thelem Assurances.

Article 3 : M. B C et la société Thelem Assurances sont condamnés à verser solidairement au SDIS 14 la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à la société Thelem Assurances et au service départemental d'incendie et de secours du Calvados.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 novembre 2024.

Le rapporteur,

Signé

P. MARTINEZ

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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