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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2201741

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2201741

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2201741
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantBOUET

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 24 juillet 2022, le 31 juillet 2023 et le 28 octobre 2023, la société Eveha, représentée par Me Dauguen, demande au tribunal :

1°) de condamner la communauté de communes de Bayeux Intercom à lui verser la somme de 35 047,60 euros au titre des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de son éviction irrégulière du marché public de fouilles archéologiques préventives préalables à la réalisation du projet d'extension de la zone d'aménagement concertée (ZAC) des Longchamps ;

2°) de mettre à la charge de la communauté de communes de Bayeux Intercom la somme de 3 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la communauté de communes de Bayeux intercom a commis une faute en retenant l'offre de l'Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP) en raison du mode de fonctionnement de cet établissement, qui méconnaît gravement le droit de la concurrence ; l'INRAP use de pratiques anticoncurrentielles qui ont notamment été révélées par la procédure dite d'engagements ouverte en 2015 devant l'autorité de la concurrence au terme de laquelle l'institut s'est engagé, à la suite de la décision du 1er juin 2017 de l'autorité de la concurrence, à mettre en place une comptabilité analytique propre à chacune de ses activités lucratives et non lucratives pour justifier notamment de la non affectation à ses activités lucratives de subventions publiques perçues dans le cadre de ses activités de service public ; à ce jour l'INRAP ne dispose toujours pas d'une comptabilité analytique séparée ; à défaut d'une comptabilité analytique hermétique et efficiente, il est légitime de penser que l'INRAP perçoit un avantage au titre de sa mission de service public de diagnostic ;

- elle a également commis une faute en s'abstenant de contrôler la sincérité de l'offre de prix de l'INRAP ; celle-ci étant inférieure de 25,85 % à celle de la société Eveha, il appartenait au pouvoir adjudicateur de s'assurer que l'ensemble des coûts directs et indirects avaient été pris en compte pour fixer ce prix en demandant la production des documents nécessaires ;

- la société Eveha, dont l'offre a été rejetée à l'issue d'une procédure irrégulière, avait une chance très sérieuse de remporter le marché, son offre ayant été classée en deuxième position avec une meilleure note sur le critère technique et une note identique s'agissant du critère des délais ;

- elle est dès lors bien fondée à solliciter une indemnisation du manque à gagner qu'elle a subi à raison de son éviction irrégulière ; ce manque à gagner doit être déterminé en fonction du taux de marge net additionnel qu'aurait généré cette opération si elle avait obtenu le marché, correspondant en l'espèce à la somme de 35 047,60 euros.

Par des mémoires enregistrés le 10 octobre 2022 et le 6 octobre 2023, la communauté de communes de Bayeux Intercom conclut, à titre principal, au rejet de la requête ou, subsidiairement, à ce que le montant de l'indemnisation sollicitée par la requérante soit réduit à de plus justes proportions.

Elle soutient que :

- l'INRAP a mis en œuvre une comptabilité analytique conforme aux engagements pris à la suite de la décision de l'autorité de la concurrence du 1er juin 2017 ; il résulte tant des conclusions préliminaires de la commission européenne dans sa décision du 25 mars 2022 que des précisions apportées dans le cadre de cette procédure par les autorités françaises que les prix pratiqués par l'INRAP sur le marché des fouilles archéologiques ne sont pas susceptibles d'être qualifiés de " prédateurs " ou " d'éviction " ; l'INRAP n'a fait l'objet d'aucune interdiction de soumissionner à un marché public ;

- le pouvoir adjudicateur n'est tenu de solliciter la production de documents complémentaires que si l'équilibre économique de l'offre de la personne publique diffère substantiellement de celui des offres des autres candidats, ce qui n'était pas le cas en l'espèce ; l'offre de l'INRAP était, comme celle de la société Eveha, supérieure au montant prévisionnel arrêté ; le prix supérieur de l'offre de la société Eveha ayant été analysé comme étant la conséquence d'une meilleure prestation technique et du taux significatif de marge d'activité net pratiqué par cette société, de l'ordre de 20 %, aucun élément ne permettait dès lors de conclure au caractère anormalement bas de l'offre de l'INRAP ;

- l'INRAP a produit tous les documents financiers exigés d'un candidat pour l'attribution d'un marché public ; le prix proposé ne semblait pas incohérent au regard des pièces justificatives produites ;

- la société Eveha ne démontre pas qu'elle aurait été privée d'une chance sérieuse de remporter le marché ; le prix proposé par la société requérante, supérieur de plus de 75% à l'estimation réalisée par le pouvoir adjudicateur, remettait en cause l'équilibre économique du projet d'extension de la ZAC des Longchamps ; en cas d'éviction de l'INRAP, elle aurait nécessairement déclaré le marché infructueux ;

- la société Eveha ne démontre pas qu'elle aurait réalisé un taux de marge net d'activité à hauteur de 20% de l'offre proposée si elle avait remporté le marché.

Un mémoire a été présenté pour la communauté de communes de Bayeux Intercom le 11 octobre 2023 et n'a, en application des articles R. 611-30 et R. 412-2-1 du code de justice administrative, pas été soumis au contradictoire.

Un mémoire présenté pour la société Eveha, enregistré le 4 avril 2024, n'a pas été communiqué en application des dispositions de l'article R. 611-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la commande publique ;

- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Remigy,

- les conclusions de Mme Absolon, rapporteure publique,

- et les observations de Me Bouët, avocat substitué à Me Messinger, représentant la société Eveha, et de M. A, représentant la communauté de communes de Bayeux Intercom.

Une note en délibéré, présentée pour la société Eveha, a été enregistrée le 15 avril 2024.

Considérant ce qui suit :

1. La communauté de communes de Bayeux Intercom a lancé en 2021 une consultation pour un marché public de travaux de fouilles archéologiques préventives préalables à la réalisation du projet d'extension de la ZAC des Longchamps, située sur la commune de Saint-Martin-des-Entrées, au titre de laquelle la société Eveha a présenté une offre. Par un courrier du 22 juillet 2021, la communauté de communes l'a informée du rejet de son offre compte tenu de son classement en seconde et dernière position, le marché ayant été attribué à l'Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP). Par courrier du 27 avril 2022, la société Eveha a formé une demande indemnitaire préalable en sollicitant une indemnisation à hauteur de 35 047,60 euros auprès de la communauté de communes de Bayeux Intercom. Ce courrier est resté sans réponse. La société Eveha demande la condamnation de la communauté de communes de Bayeux Intercom à lui verser la somme de 35 047,60 euros en réparation du préjudice subi à raison de son éviction irrégulière.

Sur les conclusions à fin de condamnation de la communauté de communes de Bayeux Intercom :

2. La société Eveha entend engager la responsabilité de la communauté de communes de Bayeux Intercom et demande à être indemnisée du manque à gagner résultant de son éviction irrégulière.

3. D'une part, si une personne publique peut se porter candidate à l'attribution d'un contrat de commande publique pour répondre aux besoins d'une autre personne publique, ce n'est qu'à condition que sa candidature réponde à un intérêt public et qu'elle ne fausse pas les conditions de la concurrence. En particulier, le prix proposé par la personne publique candidate doit être déterminé en prenant en compte l'ensemble des coûts directs et indirects concourant à sa formation, sans qu'elle bénéficie, pour le déterminer, d'un avantage découlant des ressources ou des moyens qui lui sont attribués au titre de ses missions de service public et à condition qu'elle puisse, si nécessaire, en justifier par ses documents comptables ou tout autre moyen d'information approprié.

4. D'autre part, lorsque le prix de l'offre d'une personne publique est nettement inférieur aux offres des autres candidats, il appartient au pouvoir adjudicateur de s'assurer, en demandant la production des documents nécessaires, que l'ensemble des coûts directs et indirects a été pris en compte pour fixer ce prix, afin que ne soient pas faussées les conditions de la concurrence. Si l'offre de la personne publique est retenue et si le prix de l'offre est contesté dans le cadre d'un recours formé par un tiers, il appartient au juge administratif de vérifier que le pouvoir adjudicateur ne s'est pas fondé, pour retenir cette offre sur un prix manifestement sous-estimé au regard de l'ensemble des coûts exposés et au vu des documents communiqués par la personne publique candidate.

5. Il résulte de l'instruction que les critères d'attribution du marché comprenaient notamment le prix de l'offre, pondéré à 50 % et sa valeur technique, pondérée à 40 % et que l'offre présentée par la société Eveha, dont le prix s'élevait à 175 238 euros hors taxes, a été classée en seconde et dernière position avec un total de 85 points sur 100, le marché ayant été attribué à l'INRAP, qui a obtenu 95 points compte tenu du prix de son offre, d'un montant de 129 939,75 euros hors taxes. La circonstance que le prix de l'offre présentée par l'INRAP était inférieur à celui de la société Eveha n'est pas de nature, à elle seule, à faire naître un doute sur la régularité de cette offre, alors que l'offre de la société Eveha a été mieux notée en ce qui concerne le critère de la valeur technique et que celle de l'INRAP était par ailleurs supérieure, à minima de près de 30 %, au coût prévisionnel du marché, estimé par le pouvoir adjudicateur entre 70 000 et 100 000 euros hors taxes. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que l'Autorité de la concurrence a été saisie par différents opérateurs de fouilles archéologiques en raison du défaut de tenue d'une comptabilité analytique par l'INRAP, faisant naître une suspicion sur ses pratiques tarifaires et sur l'existence de subventions croisées et qu'une plainte a par ailleurs été déposée par la société Eveha devant la commission européenne pour l'octroi présumé d'aides d'Etat. Toutefois, la saisine de l'autorité de la concurrence a donné lieu à une procédure dite d'engagements, au terme de laquelle l'INRAP s'est notamment engagé à mettre en place une comptabilité analytique justifiant de la non affectation à ses activités lucratives des subventions publiques perçues dans le cadre de ses activités non-lucratives à compter du 1er janvier 2018, engagements acceptés par l'autorité de la concurrence par décision du 1er juin 2017. En ce qui concerne la procédure engagée devant la commission européenne, celle-ci relève, dans sa décision du 20 décembre 2021, s'agissant de la période postérieure au 1er janvier 2018, que " conformément à ses engagements, l'INRAP a mis en place une comptabilité analytique permettant une identification plus fine des recettes et des charges entre les activités concurrentielles et non-concurrentielles ". Il en ressort par ailleurs qu'un auditeur indépendant a été mandaté pour contrôler, vérifier et certifier la comptabilité analytique de l'INRAP, qui, s'il a relevé dans le cadre de l'attestation de conformité délivrée en 2008 que la comptabilité analytique mise en œuvre était " perfectible ", a indiqué dans l'attestation délivrée en 2020 que " la présentation actuelle de la comptabilité analytique ne () permet pas de relever l'existence de subventionnement croisé ". Enfin, la commission a expressément mentionné dans la décision précitée que " les prix pratiqués par l'INRAP sur le marché des fouilles ne semblent pas correspondre à des prix que l'on pourrait qualifier de prédateurs ou d'éviction () ", " que la marge opérationnelle de l'INRAP sur 2008-2020 est très limitée et s'élève à 0,5-2 % " de sorte " qu'il pourrait être considéré que les conditions des échanges et de la concurrence ne soient pas affectées de manière substantielle () ". Dans ces conditions, alors même qu'une nouvelle instruction a été ouverte devant l'autorité de la concurrence le 26 avril 2022 afin de déterminer si les engagements pris par l'INRAP le 1er juin 2017 ont été respectés, il ne résulte pas de l'instruction que le montant de l'offre de l'INRAP n'aurait pas été fixé en prenant en compte l'ensemble des coûts directs et indirects concourant à sa formation, ni que le pouvoir adjudicateur se serait fondé sur un prix manifestement sous-estimé pour retenir l'offre de l'INRAP au regard notamment des coûts exposés et au vu des documents communiqués au soutien de sa candidature. Par suite, la société Eveha n'est pas fondée à soutenir qu'en ne vérifiant pas si le prix proposé par l'INRAP prenait en compte l'ensemble des coûts directs et indirects, la communauté de communes de Bayeux Intercom aurait méconnu le principe d'égalité entre les candidats et aurait ainsi procédé de manière irrégulière à son éviction.

6. Il résulte de ce qui précède que la société Eveha n'est pas fondée à demander la condamnation de la communauté de communes de Bayeux Intercom à lui verser une somme de 35 047, 60 euros.

Sur les frais de l'instance :

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la communauté de communes de Bayeux Intercom, qui n'est pas partie perdante, la somme que la société Eveha demande au titre des frais qu'elle a exposés à l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Eveha est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Eveha et à la communauté de communes de Bayeux Intercom.

Délibéré après l'audience du 9 avril 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Rouland-Boyer, présidente,

- Mme Créantor, conseillère,

- Mme Remigy, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024.

La rapporteure,

SIGNÉ

J. REMIGY

La présidente,

SIGNÉ

H. ROULAND-BOYER

La greffière,

SIGNÉ

E. BLOYET

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

E. BLOYET

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