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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2202779

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2202779

mercredi 9 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2202779
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation2ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 12 décembre 2022 et le 19 juin 2023, M. B... A..., représenté par la SELARL Teissonnière Topaloff Lafforgue Andreu et Associés, demande au tribunal :

1°) de condamner l’Etat à lui verser la somme de 30 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de sa réclamation préalable et de la capitalisation des intérêts à chaque échéance annuelle, en réparation du préjudice moral et des troubles dans ses conditions d’existence résultant de la carence fautive de l’Etat qui l’a exposé, pendant de nombreuses années, à l’inhalation de poussières d’amiante sans moyen de protection efficace ;

2°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A... soutient que :
- la responsabilité pour faute de l’Etat est engagée du fait de son exposition aux poussières d’amiante pendant sa période d’emploi à la direction du commissariat de la marine ;
- il subit un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d’existence ;
- le préjudice moral subi doit être évalué à 15 000 euros ;
- le préjudice subi au titre des troubles dans les conditions d’existence doit être évalué à 15 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 juin 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la créance invoquée est prescrite et que les préjudices invoqués ne sont pas établis.
Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;
- le décret n° 2001-1269 du 21 décembre 2001 ;
- l’arrêté du 21 avril 2006 relatif à la liste des professions, des fonctions et des établissements ou parties d’établissements permettant l’attribution d’une allocation spécifique de cessation anticipée d’activité à certains ouvriers de l’Etat, fonctionnaires et agents non titulaires du ministère de la défense ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Pringault, conseiller ;
- et les conclusions de M. Blondel, rapporteur public.


Considérant ce qui suit :

M. B... A..., ancien ouvrier d’Etat au commissariat de la marine, estime que l’Etat, en sa qualité d’employeur, est responsable d’une carence fautive dès lors que ce dernier n’a pas mis en œuvre une protection efficace contre son exposition à l’inhalation de poussières d’amiante durant sa carrière. Il a sollicité, par un courrier du 15 septembre 2022, la réparation de son préjudice moral et des troubles dans les conditions d’existence en résultant. Le silence gardé par le ministre des armées a fait naître une décision implicite de rejet. Par sa requête, M. A... demande la condamnation de l’Etat à lui verser la somme de 30 000 euros en réparation des préjudices subis.

Sur l’exception de prescription quadriennale :

D’une part, aux termes de l’article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l’Etat, les départements, les communes et les établissements publics : « Sont prescrites, au profit de l’Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n’ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l’année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis (…) ». Aux termes de l’article 3 de la même loi : « La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l’intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l’existence de sa créance ou de la créance de celui qu’il représente légalement ».

D’autre part, aux termes de l’article 1er du décret du 21 décembre 2001 relatif à l’attribution d’une allocation spécifique de cessation anticipée d’activité (ASCAA) à certains ouvriers de l’Etat relevant du régime des pensions des ouvriers des établissements industriels de l’Etat : « Une allocation spécifique de cessation anticipée d’activité est versée, sur leur demande, aux ouvriers ou anciens ouvriers de l’Etat relevant ou ayant relevé du régime des pensions des ouvriers des établissements industriels de l’Etat qui sont ou ont été employés dans des établissements ou parties d’établissements de construction et de réparation navales, sous réserve qu’ils cessent toute activité professionnelle, lorsqu’ils remplissent les conditions suivantes : / 1° Travailler ou avoir travaillé dans un des établissements ou parties d’établissements mentionnés ci-dessus et figurant sur une liste établie par arrêté du ministre intéressé et des ministres chargés du budget, du travail et de la sécurité sociale, pendant des périodes fixées dans les mêmes conditions, au cours desquelles étaient traités l’amiante ou des matériaux contenant de l’amiante ; / 2° Avoir exercé, pendant les périodes mentionnées au 1°, une profession figurant sur une liste établie par arrêté du ministre intéressé et des ministres chargés du budget, du travail et de la sécurité sociale ; / 3° Avoir atteint l’âge prévu à l’article 3. / (…) ». Ces dispositions instaurent un régime particulier de cessation anticipée d’activité permettant à certains ouvriers d’Etat ayant travaillé dans des établissements ou parties d’établissements de construction et de réparation navales figurant sur une liste établie par arrêté interministériel, de percevoir, sous certaines conditions, une allocation spécifique de cessation anticipée d’activité (ASCAA), sous réserve de cesser toute activité professionnelle.

Lorsque la responsabilité d’une personne publique est recherchée, les droits de créance invoqués en vue d’obtenir l’indemnisation des préjudices doivent être regardés comme acquis, au sens des dispositions précitées de la loi du 31 décembre 1968, à la date à laquelle la réalité et l’étendue de ces préjudices ont été entièrement révélées, ces préjudices étant connus et pouvant être exactement mesurés. La créance indemnitaire relative à la réparation d’un préjudice présentant un caractère continu et évolutif doit être rattachée à chacune des années au cours desquelles ce préjudice a été subi. Dans ce cas, le délai de prescription de la créance relative à une année court, sous réserve des cas visés à l’article 3 de la loi du 31 décembre 1968, à compter du 1er janvier de l’année suivante, à la condition qu’à cette date le préjudice subi au cours de cette année puisse être mesuré.

Il résulte des dispositions précitées de la loi du 31 décembre 1968 que le point de départ de la prescription quadriennale est la date à laquelle la victime est en mesure de connaître de façon suffisamment précise l’origine et la gravité du dommage qu’elle a subi ou est susceptible de subir. Dans le cas du préjudice moral d’anxiété dont peuvent se prévaloir les agents publics qui ne sont pas bénéficiaires de l’un des dispositifs législatifs d’indemnisation mis en place, cette connaissance naît de la conscience prise par l’intéressé qu’il court le risque élevé de développer une pathologie grave, et par là-même d’une espérance de vie diminuée. Le droit à réparation du préjudice en question doit donc être regardé comme acquis, au sens des dispositions citées au point 2, pour la détermination du point de départ du délai de prescription, à la date de cette connaissance.

En l’espèce, l’exposition de M. A... à l’amiante a cessé le 1er mars 2019. Par suite, le délai de prescription quadriennale a commencé à courir, au plus tôt, à compter du 1er janvier 2020. A la date à laquelle il a présenté, le 15 septembre 2022, une réclamation préalable au ministre des armées, sa créance n’était pas prescrite. Il résulte de ce qui précède que le ministre des armées n’est pas fondé à opposer une exception de prescription quadriennale à la créance dont se prévaut le requérant.

Sur l’existence d’une carence fautive de l’Etat :

La responsabilité de l’administration, notamment en sa qualité d’employeur, peut être engagée à raison de la faute qu’elle a commise, pour autant qu’il en résulte un préjudice direct et certain. Présente le caractère d’une faute le manquement à l’obligation de sécurité à laquelle l’employeur est tenu envers son agent, lorsqu’il a ou aurait dû avoir conscience du danger auquel était exposé ce dernier et qu’il n’a pas pris les mesures nécessaires pour l’en préserver. Il n’est pas contesté que la nocivité de l’amiante et la gravité des maladies dues à son exposition étaient pour partie déjà connues avant 1977 et que le décret du 17 août 1977 relatif aux mesures d’hygiène particulières applicables dans les établissements où le personnel est exposé à l’action des poussières d’amiante visé ci-dessus a imposé des mesures de protection de nature à réduire l’exposition des agents aux poussières d’amiante ainsi que des contrôles de la concentration en fibres d’amiante dans l’atmosphère des lieux de travail.

M. A... soutient qu’il a été exposé pendant toutes ses années d’activité à la direction locale du commissariat de la marine, située à Cherbourg, à l’inhalation de poussières d’amiante.

Il résulte de l’instruction, et notamment de l’attestation d’exposition aux poussières d’amiante et du certificat administratif établis le 28 janvier 2020 par le chef du groupement de soutien de la base de défense (GSBdD) de Cherbourg, que M. A... a été conduit, entre 2007 et 2019, à manipuler des matériels et matériaux susceptibles de contenir des fibres d’amiante. Le ministre des armées, qui se borne à faire valoir que seul « un relevé de carrière du plan amiante » indiquant l’état exact des services ayant pu risquer d’exposer les ouvriers au cours de leur carrière permet d’établir la réalité de l’exposition et du risque qui en découle, ne produit aucun élément de nature à remettre en cause les mentions de ces deux documents récapitulant le poste de travail occupé par le requérant et sa période d’exposition à l’amiante. Par ailleurs, si l’attestation d’exposition du 28 janvier 2020 précise qu’à compter du 18 juillet 2005, ont été mis à disposition des masques FFP3, des combinaisons, des gants, des surbottes, des sacs jetables et des aspirateurs à filtre absolu, le ministre des armées n’établit pas que des mesures de protection et de prévention auraient été effectivement mises en œuvre et reçu concrètement exécution au sein des ateliers et locaux techniques dans lesquels M. A... a exercé ses fonctions.

Il résulte de ce qui précède que l’Etat employeur doit être regardé comme ayant fait preuve d’une carence fautive dans la mise en œuvre effective des mesures de protection contre les poussières d’amiante auxquelles M. A... a pu être exposé au cours de sa carrière, de nature à engager sa responsabilité.

Sur l’indemnisation des préjudices :

M. A... a droit à l’indemnisation des préjudices qu’il subit, qui sont certains et résultent directement de la carence fautive de l’Etat.

En ce qui concerne le préjudice moral :

La personne qui recherche la responsabilité d’une personne publique en sa qualité d’employeur et qui fait état d’éléments personnels et circonstanciés de nature à établir une exposition effective aux poussières d’amiante susceptible de l’exposer à un risque élevé de développer une pathologie grave et de voir, par là même, son espérance de vie diminuée, peut obtenir réparation du préjudice moral tenant à l’anxiété de voir ce risque se réaliser. Dès lors qu’elle établit que l’éventualité de la réalisation de ce risque est suffisamment élevée et que ses effets sont suffisamment graves, la personne a droit à l’indemnisation de ce préjudice, sans avoir à apporter la preuve de manifestations de troubles psychologiques engendrés par la conscience de ce risque élevé de développer une pathologie grave.

Doivent ainsi être regardées comme faisant état d’éléments personnels et circonstanciés de nature à établir qu’elles ont été exposées à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de leur espérance de vie, dont la conscience suffit à justifier l’existence d’un préjudice d’anxiété indemnisable, les personnes qui justifient avoir été, dans l’exercice de leurs fonctions, conduites à intervenir sur des matériaux contenant de l’amiante et, par suite, directement exposées à respirer des quantités importantes de poussières issues de ces matériaux.


Il résulte de l’instruction, notamment d’une attestation d’exposition et d’un certificat administratif datés du 28 janvier 2020, que M. A... a exercé, entre le 1er septembre 2007 et le 1er mars 2019, les fonctions d’électricien-frigoriste dans les ateliers et locaux techniques de la direction locale du commissariat de la marine de Cherbourg, lesquelles l’ont amené à manipuler des matériels et matériaux susceptibles de contenir des fibres d’amiante. Au regard de ces éléments, il justifie avoir été exposé à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de son espérance de vie, dont la conscience suffit à établir l’existence d’un préjudice d’anxiété indemnisable. Compte tenu de la durée de plus de onze ans d’exposition à ce risque et de l’intensité de son exposition, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par l’intéressé en l’évaluant à la somme de 6 000 euros.

En ce qui concerne les troubles dans les conditions d’existence :

Si les études statistiques générales établissent un lien entre une exposition suffisamment longue d’un travailleur aux poussières d’amiante, d’une part, et le risque de contracter une maladie grave ainsi que la baisse de son espérance de vie, d’autre part, elles ne suffisent pas, à elles seules, à établir l’existence de troubles dans les conditions d’existence. Il appartient alors à l’intéressé d’apporter des éléments complémentaires probants relatifs aux troubles subis dans ses conditions d’existence, tant du point de vue social que de son état de santé.

M. A... ne produisant aucun élément de nature à caractériser l’existence de troubles dans ses conditions d’existence, distincts du préjudice moral évoqué ci-dessus et déjà indemnisé, aucune indemnité ne saurait être mise à la charge de l’Etat au titre de ce chef de préjudice.

Il résulte de tout ce qui précède qu’il y a lieu de condamner l’Etat à verser à M. A... la somme de 6 000 euros en réparation du préjudice d’anxiété subi.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

M. A... a droit aux intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa réclamation indemnitaire préalable par le ministre des armées. Il y a lieu en outre de faire droit à la demande de capitalisation présentée par M. A... à compter de la date à laquelle était due, pour la première fois, une année d’intérêts, ainsi qu’à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés à l’instance :

Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 800 euros au titre des frais exposés par M. A... et non compris dans les dépens.



D E C I D E :


Article 1er : L’Etat est condamné à verser à M. A... la somme de 6 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 19 septembre 2022 et de la capitalisation des intérêts à chaque échéance annuelle.

Article 2 : L’Etat versera à M. A... la somme de 800 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et au ministre des armées et des anciens combattants.

Délibéré après l’audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Marchand, président,
Mme Pillais, première conseillère,
M. Pringault, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 octobre 2024.


Le rapporteur,
Signé
S. PRINGAULT

Le président,
Signé
A. MARCHAND





La greffière,

Signé

A. D’OLIF

La République mande et ordonne au ministre des armées et des anciens combattants en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.


Pour expédition conforme,
Le greffier,



J. Lounis


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